Avril 19, 2021
Par Lundi matin
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Pierre Dardot, Haud GuĂ©guen, Christian Laval et Pierre SauvĂȘtre dĂ©finissent ces « guerre civiles Â» du nĂ©olibĂ©ralisme comme des guerre « totales Â», menĂ©e Ă  l’initiative de l’oligarchie, guerres sociales, ethniques, politiques et juridiques, culturelles et morales, en rĂ©ponses « aux formes de rĂ©gulation sociale de l’économie que le suffrage universel et la dĂ©mocratie partisane ont imposĂ©es au libre marchĂ© dans les annĂ©es 1920, grĂące aux succĂšs Ă©lectoraux des partis sociaux-dĂ©mocrates et au recours Ă  la planification Ă©conomique de la part de gouvernement Ă©lus Â». L’expĂ©rience de la social-dĂ©mocratie en Autriche et la rĂ©publique de Weimar en Allemagne ont suscitĂ© l’effroi des nĂ©olibĂ©raux qui souhaitaient alors « empĂȘcher la dĂ©mocratie d’empiĂ©ter sur l’économie Â» par la mise en place d’un État fort et la rĂ©pression des forces et mouvements sociaux opposĂ©s Ă  ce projet. Le marchĂ© concurrentiel fonctionne comme l’équivalent d’un impĂ©ratif catĂ©gorique qui permet de lĂ©gitimer les mesures les plus excessives, y compris le recours Ă  la dictature militaire lorsque l’ordre du marchĂ© parait directement menacĂ© dans son existence mĂȘme, comme au Chili en 1973. Le nĂ©olibĂ©ralisme est « un projet de neutralisation du socialisme sous toutes ses formes Â». « Les guerres du nĂ©olibĂ©ralisme sont Ă  la fois des guerres pour la concurrence et contre l’égalitĂ©. Â»

Les auteurs reviennent sur le coup d’état menĂ© le 11 septembre 1973 par le gĂ©nĂ©ral Pinochet avec le soutien actif de Richard Nixon et de la CIA, mettant fin Ă  l’expĂ©rience de l’UnitĂ© populaire amorcĂ©e en 1970 par la victoire de Salvador Allende. Si une « politique gradualiste Â» est tout d’abord suivie, jusqu’en 1975, pour « stabiliser les variables macro-Ă©conomiques moyennant un programme d’austĂ©ritĂ© tempĂ©rĂ©e Â», une politique de « destruction crĂ©atrice Â» est adoptĂ©e ensuite, avec l’aide des Chicago Boys de Milton Friedman, « selon une stratĂ©gie consciente de construction sociale menĂ©e par l’État en vue de dĂ©truire les formes institutionnelles dans lesquelles les relations sociales Ă©taient alors encastrĂ©es Â», dĂ©truisant des pans entiers de l’industrie, projetant une partie importante des salariĂ©s dans le chĂŽmage et provoquant un effondrement des salaires. Par des lois promulguĂ©es entre 1978 et 1980, le rĂ©gime introduit un nouveau code du travail, puis, de 1978 Ă  1982, plusieurs rĂ©formes imposent une privatisation partielle ou totale des retraites, de la santĂ©, de l’éducation, de la justice, du secteur agricole et agraire,
 Une nouvelle Constitution, promulguĂ©e en 1980, imposera un « verrou juridique Â» chargĂ© de rendre par avance impossible tout changement d’orientation dans les politiques gouvernementales. Selon le principe de « subsidiaritĂ© Â», l’État n’intervient plus sur la sphĂšre des marchĂ©s que lorsque les parties privĂ©es ne le font pas. Puis, en 1989, une banque centrale indĂ©pendante est crĂ©Ă©e, isolĂ©e de l’influence du ministĂšre de l’Économie et des Finances. Il s’agit toujours de « â€œdĂ©politiser“ la direction macro-Ă©conomique en la retirant du champ d’action de la politique dĂ©mocratique pour la confier Ă  un conseil de technocrates susceptibles de garantir la continuitĂ© des objectifs et des mĂ©canismes Ă©tablis pendant la pĂ©riode de Pinochet Â». Les auteurs analysent en profondeur tous les mĂ©canismes juridiques successivement mis en place, jusqu’aux fonctions attribuĂ©es en 2005 au Tribunal constitutionnel qui peut dĂ©sormais faire obstacle au vote d’un projet Ă©manant des reprĂ©sentants Ă©lus.

Les reprĂ©sentants des principaux courants du nĂ©olibĂ©ralisme mondial, hayĂ©kiens, friedmaniens, ordolibĂ©raux, rĂ©unis au congrĂšs de la sociĂ©tĂ© du Mont PĂšlerin en novembre 1981, se fĂ©licitent du « nouvel ordre chilien instaurĂ© par Pinochet Â», convaincus que « la dĂ©mocratie est une menace potentielle pour la libertĂ© et la civilisation Â» et que les rĂ©formes les plus fondamentales ne peuvent ĂȘtre mises en Ɠuvre que dans le cadre de rĂ©gimes autoritaires. Cette critique de la dĂ©mocratie est une question centrale « dans la mesure oĂč la dĂ©mocratie y est envisagĂ©e comme la matrice du pire danger pour les sociĂ©tĂ©s, que les nĂ©olibĂ©raux appellent le “collectivisme“ Â». « Le nĂ©olibĂ©ralisme comme entreprise thĂ©orique s’est construit autour d’une dĂ©lĂ©gitimation constante de la “dĂ©mocratie de masse“, conçu comme un obstacle qu’il fallait surmonter. EnvisagĂ© comme pratique politique, il a consistĂ© Ă  tester une large gamme de moyens visant Ă  la neutraliser. Â» « La doctrine nĂ©olibĂ©rale se prĂ©sente comme une thĂ©orie des limites institutionnelles Ă  apporter Ă  la logique de la souverainetĂ© populaire Â», dans la mesure oĂč celle-ci, lorsqu’elle n’est pas maĂźtrisĂ©e, laisse l’État Ă©tendre son intervention dans tous les domaines de l’existence. Â« Le nĂ©olibĂ©ralisme se prĂ©sente comme une idĂ©ologie de guerre contre la dĂ©mocratie effective, lorsque les rĂ©sultats Ă©lectoraux ou les mobilisations populaires mettent en danger les rĂšgles du marchĂ©. Â» DĂšs le colloque Lippmann de 1938, Louis Rougier distingue la « dĂ©mocratie libĂ©rale Â», par essence dĂ©mophobique, de la dĂ©mocratie fondĂ©e sur la souverainetĂ© populaire, qu’il appelle « socialisante Â» et qui aboutit, selon lui, fatalement Ă  la dĂ©magogie puis Ă  l’État totalitaire. La premiĂšre devant neutraliser la seconde. Hayek considĂšre que la « tyrannie de la majoritĂ© Â» est une coalition d’intĂ©rĂȘts dans le but d’obtenir la distribution de privilĂšges Ă  des groupes particuliers, dans un « mirage de justice sociale Â». Cet « antidĂ©mocratisme nĂ©olibĂ©ral Â» repose sur la croyance en l’incapacitĂ© politique et intellectuelle des masses. TrĂšs tĂŽt, les rĂ©novateurs du libĂ©ralisme ont considĂ©rĂ© que pour agir contre les masses, il faudrait les retourner contre elles-mĂȘmes. Pour cela, ils vont thĂ©oriser la nĂ©cessitĂ© d’un « Ă‰tat fort Â» pour mettre le marchĂ© Ă  l’abri des revendications dĂ©mocratiques, dĂ©mantelant l’État social, ne cĂ©dant pas devant la pression des intĂ©rĂȘts sociaux, rĂ©primant, si besoin par la violence, scellant ainsi le lien entre nĂ©olibĂ©ralisme et autoritarisme. Les auteurs poursuivent leur enquĂȘte gĂ©nĂ©alogique en remontant jusqu’à Carl Schmitt et en prĂ©cisant le point de vue de chacun des principaux thĂ©oriciens du nĂ©olibĂ©ralisme : Rougier propose de construire un ordre politique hors d’atteinte de la « souverainetĂ© populaire Â», Hayek la « dĂ©marchie Â», un « gouvernement par la rĂšgle Â». Les premiers nĂ©olibĂ©raux rĂ©agissaient au communisme et Ă  la poussĂ©e de la social-dĂ©mocratie dans les annĂ©es 1920 et considĂ©raient la dictature et le recours Ă  la violence d’État comme indispensable pour restaurer le marchĂ© contre ses ennemis. MĂŒller-Armack considĂ©rait que l’État pouvait agir souverainement pour la libertĂ© entrepreneuriale et supprimer la lutte des classes. Si Ludwig von Mises admettait que le fascisme pouvait servir de « gardien de la civilisation Â», il pensait que le libĂ©ralisme devait rechercher le soutien de la majoritĂ© de l’opinion publique Ă  long terme et n’utiliser la violence qu’à court terme.

La « souverainetĂ© du droit Â», selon l’expression de Hayek, s’oppose explicitement Ă  la « souverainetĂ© du Parlement Â». Ainsi, le traitĂ© de Lisbonne intĂšgre une forme de « constitution Ă©conomique europĂ©enne Â» en consacrant les fameuses « rĂšgles d’or Â» (stabilitĂ© monĂ©taire, Ă©quilibre budgĂ©taire, concurrence libre et non faussĂ©e), Ă©pargnant l’adoption d’une constitution supranationale d’ordre Ă©tatique qui aurait rencontrĂ© de vives rĂ©sistances. Hayek, dans La Constitution de la libertĂ©, dĂ©fend l’élĂ©vation des rĂšgles du droit privĂ© au rang de lois constitutionnelles. AprĂšs avoir prĂ©sentĂ© l’architecture de son systĂšme Ă  trois Ă©tages, les auteurs examinent les exceptions qui justifient des entorses aux principes Ă©noncĂ©s : conçu pour neutraliser la souverainetĂ© de l’État, il finit par lui faire une place non nĂ©gligeable. L’État d’urgence peut ĂȘtre dĂ©crĂ©tĂ© en temps de crise et des pouvoirs exceptionnels confiĂ©s Ă  « quelqu’un Â». À la rĂ©union du Mont pĂšlerin de 1981, James M. Buchanan a prĂ©venu ses collĂšgues de ne pas se laisser endormir parler les victoires Ă©lectorales de Thatcher et Reagan mais de « formuler des moyens constitutionnels pour limiter l’intervention du gouvernement dans l’économie et faire en sorte qu’il ne mettent pas la main dans la poche des contributeurs productifs Â».

« Le nĂ©olibĂ©ralisme, au singulier, est une stratĂ©gie politique qui vise des ennemis parfaitement identifiĂ©s : le socialisme, le syndicalisme, l’État providence. Â» LĂ  aussi, les auteurs explorent les diffĂ©rentes thĂ©ories pour confirmer cette assertion. À propos du syndicalisme, ils distinguent deux approches : son intĂ©gration dans ce que les allemands ont appelĂ© l’ Â« Ă©conomie sociale de marchĂ© Â», c’est-Ă -dire la cogestion de la direction des entreprises, et son affaiblissement en le privant de ses moyens de « coercition Â», principe soutenu par l’école de Chicago notamment. Quant Ă  l’État providence, il est accusĂ© de crĂ©er une dĂ©pendance accrue de tous Ă  l’égard de sa « bienfaisance Â», par exemple les retraitĂ©s, dĂ©couragĂ©s par les cotisations obligatoires de constituer une Ă©pargne personnelle. Faute de rĂ©ussir Ă  mettre complĂštement Ă  bas les systĂšmes assurantiels, les responsables politiques nĂ©olibĂ©raux se sont efforcĂ©s de les affaiblir en restreignant leurs sources de financement ou en rationnant les prestations, instillant surtout l’idĂ©e qu’il ne faudrait plus compter dessus. Toutefois le capitalisme a besoin d’une justification Ă  l’inĂ©galitĂ© entre les individus : les ressorts de la concurrence entre tous.

Les auteurs prĂ©sentent ensuite trois stratĂ©gies nĂ©olibĂ©rales distinctes :

  • La modernisation des institutions et des subjectivitĂ©s pour les adapter aux Ă©volutions Ă©conomiques et technologiques de la division du travail Ă  l’échelle nationale et internationale. Selon Walter Lippmann, la crise est plus sociale qu’économique. Â« Elle tient au dĂ©sajustement entre la nouvelle Ă©conomie mondialisĂ©e hautement productive et des habitudes de vie et des mentalitĂ©s qui correspondent Ă  l’ancien mode de production. Â» L’action publique et juridique doit rĂ©former la sociĂ©tĂ© et changer les individus, notamment ceux qui rĂ©sistent Ă  cette transformation. Â« Le nĂ©olibĂ©ralisme apparaĂźt alors bien comme une machine Ă  broyer toutes les oppositions Ă  une Ă©conomie globalisĂ©e structurĂ©e par la norme de la concurrence. Â»
  • Un conservatisme assumĂ© qui vise Ă  restaurer les valeurs traditionnelles, Ă  dĂ©fendre les communautĂ©s organiques et hiĂ©rarchiques. Pour Röpke, la civilisation occidentale connaĂźt une « crise totale Â» due aux transformations morphologiques et morales provoquĂ©es par la rĂ©volution Ă©conomique du capitalisme et la rĂ©volution politique de la dĂ©mocratie depuis le 18e siĂšcle. Il recommande une Â« compensation stratĂ©gique Â» pour rĂ©intĂ©grer les individus dans des communautĂ©s organiques, seul barrage efficace au collectivisme. Il s’agit d’une « utopie passĂ©iste Â», l’idĂ©alisation conservatrice d’un capitalisme des petites entreprises contre la division du travail qui a conduit Ă  la constitution de groupes de pression, de syndicats qui mettent l’État sous le joug des intĂ©rĂȘts particuliers. Il s’agit de neutraliser l’ Â« anticapitalisme des masses Â» en encourageant chaque prolĂ©taire Ă  devenir propriĂ©taire de sa maison, d’un lopin de terre et actions d’entreprises.
  • Un Ă©volutionnisme qui concilie traditions et changements. Hayek propose de fournir une « Utopie libĂ©rale Â» pour supplanter le socialisme. La coercition pour dĂ©fendre les valeurs de la hiĂ©rarchie et de la tradition, est nĂ©cessaire et lĂ©gitime lorsqu’une innovation ou les dĂ©rives de l’égalitarisme social et de la permissivitĂ© morale menacent le systĂšme normatif d’une sociĂ©tĂ© libre.

« L’idĂ©e que la refondation du libĂ©ralisme ait pour objectif de prĂ©server la civilisation occidentale de tout ce qu’il la mettrait en danger constitue un fil directeur de la pensĂ©e nĂ©olibĂ©rale. Â»

Si, dĂšs les annĂ©es 1930 et 1940, le nĂ©olibĂ©ralisme dĂ©nonçait le « nationalisme Ă©conomique Â», il dĂ» s’accommoder de la prolifĂ©ration des États-nations en articulant la politique comme gouvernement des hommes (l’imperium) et l’économie comme gestion des choses et de la propriĂ©tĂ© (le dominium) selon un schĂ©ma de « double gouvernement du monde Â», selon la formule de Hayek. Robbiens concevait dĂšs 1937 une « fĂ©dĂ©ration libĂ©ral mondiale Â», Hayek un « fĂ©dĂ©ralisme inter-Ă©tatique Â» en 1939, par exemple. En fondant le FMI et la banque mondiale en 1944, les accords de Bretton Woods ne privaient pas les États des outils keynĂ©siens leur permettant de protĂ©ger leur Ă©conomie d’une intĂ©gration totale dans la concurrence Ă©conomique mondiale. Les auteurs racontent comment les nĂ©olibĂ©raux ont repoussĂ© l’introduction de principes dĂ©mocratiques dans l’organisation des relations Ă©conomiques internationales et façonnĂ© un droit international privĂ© protĂ©geant la propriĂ©tĂ© du capital Ă  la maniĂšre d’une « constitution Ă©conomique divisant le monde public des États du monde privĂ© de la propriĂ©tĂ© Â». Les ordolibĂ©raux allemands ont contribuĂ©, dĂšs les nĂ©gociations sur le traitĂ© de Rome, Ă  donner Ă  l’intĂ©gration europĂ©enne la forme alternative d’une constitution Ă©conomique encadrant un marchĂ© concurrentiel et ouvert. « Tout sauf le produit d’une Ă©volution naturelle du capitalisme, la mise en place de la globalisation nĂ©olibĂ©rale a Ă©tĂ© le rĂ©sultat d’une volontĂ© dĂ©libĂ©rĂ©e de se servir du droit supranational comme arme de dissuasion contre toute politique nationale contraire Ă  l’ordre du marchĂ©. Â»
Les auteurs montrent ensuite comment, loin de contester le nouvel ordre europĂ©en et mondial, la gauche dite « gouvernementale Â» l’a adoptĂ© activement dans bien des pays dans les annĂ©es 1980, ne considĂ©rant plus les marchĂ©s comme des forces antagonistes Ă  rĂ©guler mais comme des forces Ă  organiser pour favoriser la croissance, et abandonnant les programmes de redistribution sociale. Cette orientation a entraĂźnĂ©e une perte importance du soutien traditionnel des classes populaires et symĂ©triquement aidĂ© au dĂ©veloppement d’une droite nĂ©olibĂ©rale toujours plus Ă  droite.
Margaret Thatcher dĂ©finit le « nĂ©olibĂ©ralisme anti-europĂ©en Â» en septembre 1988 Ă  Bruges devant le conseil de l’Europe. Elle condamne le « protectionnisme Â» et la « bureaucratie Â» des Ă©lites de Bruxelles au nom du « libre-Ă©change Â», de la « libre entreprise Â» et des « marchĂ©s ouverts Â». La nation devient le rempart contre le nouveau globalisme rĂ©glementaire et l’Europe « socialisante Â». Les thĂ©matiques identitaires, souverainistes et racistes de ce « nationalisme concurrentialiste Â», intĂ©gralement adoptĂ© par l’extrĂȘme droite, sont Ă©galement reprises par toute la droite et mĂȘme une partie de la gauche gouvernementale.

« Si le nĂ©olibĂ©ralisme de gouvernement a rĂ©ussi Ă  s’imposer comme une force jusqu’ici irrĂ©sistible de transformation de la sociĂ©tĂ©, c’est grĂące Ă  son dĂ©doublement en une version rĂ©actionnaire de droite et une version moderniste de gauche. Prise dans sa version de gauche, la gouvernementalitĂ© nĂ©olibĂ©rale a consistĂ© Ă  tourner le dos Ă  la lutte historique pour l’égalitĂ© sociale au profit de “causes“ culturelles et morales qui, bien que lĂ©gitimes, ne sauraient Ă  elles seules remplacer la question centrale des inĂ©galitĂ©s sociales et Ă©conomiques entre les classes. Permettant d’occulter l’accord fondamental sur les orientations nĂ©olibĂ©rales en matiĂšre Ă©conomique, ce dĂ©placement de l’opposition politique sur le terrain des valeurs constitue l’un des phĂ©nomĂšnes les plus importants des derniĂšres dĂ©cennies. Il permet en effet d’expliquer comment le nĂ©olibĂ©ralisme s’est emparĂ© de l’espace des possibles politiques, et comment la version la plus autoritaire et conservatrice du nĂ©olibĂ©ralisme a pu triompher dans un certain nombre de pays. Â» La « guerre des valeurs Â» s’est substituĂ©e Ă  l’affrontement social et sert d’ Â« exutoire Ă  la colĂšre des victimes du systĂšme nĂ©olibĂ©ral Â».
Jusque dans les annĂ©es 1980 et 1990, la droite conservatrice, rĂ©actionnaire, traditionaliste, nationaliste, souvent bigote et au moins implicitement raciste, a menĂ© Ă  l’échelle mondiale une contre-rĂ©volution culturelle destinĂ©e Ă  balayer l’hĂ©ritage de mai 68.
La notion de « libertĂ© individuelle Â» dĂ©fendue par les nouveaux gouvernements nĂ©olibĂ©raux possĂšde un fort potentiel de lĂ©gitimation, tout en Ă©tant le contraire de la libertĂ©-Ă©mancipation pensĂ©e par les LumiĂšres, puis une grande partie du libĂ©ralisme politique classique. Cette nouvelle dĂ©finition de la libertĂ© proposĂ©e par Lippmann dans son prologue d’ouverture du colloque de 1938, « ne dĂ©signe plus un ensemble de garantie contre l’oppression individuelle collective, mais un droit d’affirmer un ensemble de valeurs traditionnelles autoproclamĂ©es comme Ă©quivalent Ă  la “civilisation“ Â».
DĂ©fendre les frontiĂšres de celle-ci passe par la stigmatisation de nouveaux ennemis, ceux de l’extĂ©rieur, mais aussi les ennemis politiques et culturels de l’intĂ©rieur. « Ce mode de gouvernement par les valeurs fonctionne Ă  la diabolisation des “corps Ă©trangers“ pour assurer l’homogĂ©nĂ©itĂ© imaginaire du groupe. Â» Au non du « vrai peuple Â», l’État s’autorise Ă  exercer des contraintes contre les minoritĂ©s nuisibles qui ne lui appartiennent pas.
Depuis les annĂ©es 1980, la gauche a dĂ©laissĂ© son combat contre les inĂ©galitĂ©s Ă©conomiques pour les valeurs culturelles plus « modernes Â» des classes moyennes, tout en adoptant grosso modo la politique Ă©conomique et sociale de la droite. La droite, reprenant certaines valeurs des classes populaires abandonnĂ©es par la nouvelle gauche progressiste (le travail, le mĂ©rite, la famille, l’autoritĂ©), a produit un rĂ©cit unificateur qui intĂšgre dans une mĂȘme nation toutes les classes par une recommunautarisation imaginaire de la sociĂ©tĂ©, une rĂ©idĂ©alisation de l’État souverain et une radicalisation de la libertĂ© individuelle. En jouant du ressort de la xĂ©nophobie et le racisme, en nourrissant la haine de certaines catĂ©gories de la population contre d’autres, perçus comme des menaces pour leur propre situation, elle a retournĂ© une partie des classes populaires contre pratiquement tous les acquis du mouvement ouvrier, contre l’État-providence, contre le droit du travail et contre les syndicats. Elle a divisĂ© et dĂ©composĂ© le « peuple Â» en communautĂ©s aux identitĂ©s inconciliables. « La droite rĂ©actionnaire est ainsi entraĂźnĂ©e dans une dĂ©rive antilibĂ©rale, voire protofasciste. Â»

Les auteurs expliquent comment le nĂ©olibĂ©ralisme a dĂ©sactivĂ© la lutte des classes, en conduisant les individus Ă  jouer le jeu de la « lutte des places Â». Ils racontent comment Thatcher a montrĂ© l’exemple en provoquant la grĂšve des mineurs de mars 1984 Ă  mars 1985, aprĂšs avoir fait des stocks de charbon et formĂ© des unitĂ©s policiĂšres d’ intervention. Elle a criminalisĂ© l’action syndicale en appliquant la consigne de Hayek d’opposer systĂ©matiquement la primautĂ© du droit Ă  la revendication sociale. De la mĂȘme façon aux États-Unis, oĂč le droit du travail est un vĂ©ritable « modĂšle Â» de dĂ©rĂ©gularisation, les patrons ont provoquĂ© des grĂšves, facilitant le remplacement des grĂ©vistes pour ensuite dĂ©syndicaliser les entreprises par un vote. Le procĂšs de France Telecom a mis en lumiĂšre les pratiques managĂ©riales exceptionnellement brutales mises en oeuvre par la direction. L’unique objectif de ce type de gestion est la maximisation de la performance Ă©conomique de l’entreprise par l’exigence d’une application totale des individus au moyen d’un « management par objectifs et autocontrĂŽle Â». L’ offensive nĂ©olibĂ©rale ambitionne Ă©galement de dĂ©manteler l’institution du salariat, construite autour du « compromis fordiste Â», pour lui substituer la norme de l’auto-entrepreneur, travaillant de façon flexible et ne bĂ©nĂ©ficiant pas de protections sociales et juridiques. Michel Foucault avait dĂ©jĂ  pointĂ©, dans son cours au CollĂšge de France de l’annĂ©e 1978-1979, la substitution de la notion de « force de travail Â» par celle de « capital humain Â», opĂ©rĂ©e par le thĂ©oricien de l’école de Chicago Gary Becker. « Si chaque individu est responsable des investissements qu’il fait ou ne fait pas, et donc de sa rĂ©ussite comme de ses Ă©checs, c’est que tout individu se dĂ©finit par le “capital“ qu’il constitue pour lui-mĂȘme et qu’il lui revient d’investir en faisant chaque fois les bons choix, que ce soit en matiĂšre d’éducation ou de santĂ© ou sur le plan professionnel au matrimonial. Â» DĂšs lors, dans cette culture de la performance, il n’y a plus que des Ă©checs individuels, sans causes sociales. Les auteurs concluent que « la lutte sociale doit viser autant la dĂ©construction ou la transgression des normes nĂ©olibĂ©rales que la production et l’invention de normes et de valeurs alternatives. Â»

« La guerre civile dont il est question tout au long de cet ouvrage ne relĂšve pas d’une exagĂ©ration rhĂ©torique : elle est bien rĂ©elle. L’une de ses dimensions les plus manifestent et l’intensitĂ© de la rĂ©pression policiĂšre et judiciaire contre tous ceux qui dĂ©range l’ordre social et osent contester le pouvoir, et pas seulement dans les pays dirigĂ©s par des autocrates populistes ou dans les Ă©tats totalitaires comme la Chine. Â» Le moment actuel de l’histoire politique est caractĂ©risĂ© par l’ Â« ennemisation Â» des opposants et des perturbateurs, l’usage d’une violence Ă©tatique directe contre des citoyens vu comme des « terroristes Â», des ennemis des lois fondamentales de l’ordre du marchĂ©. La sĂ©curitĂ© prime sur le rĂ©gime de la souverainetĂ© Ă©tatique et se traduit par une inflation des exceptions dans le but de protĂ©ger la sociĂ©tĂ©. « La violence d’État contre les gouvernĂ©s n’est certes pas chose nouvelle. Elle est l’histoire mĂȘme de l’État, n’en dĂ©plaisent Ă  ses thurifĂ©raires. Â» La seule rĂ©ponse aux opposants Ă  leur politique dĂ©libĂ©rĂ©ment insĂ©curitaire sur le plan social, dont disposent les États nĂ©olibĂ©raux est aujourd’hui policiĂšre et pĂ©nale. La rationalitĂ© stratĂ©gique de la guerre intĂ©rieure, articulĂ©e Ă  celle du gouvernement par la concurrence, est performative en ce qu’elle produit l’ennemi intĂ©rieur. La « militarisation de la police Â» a transformĂ© celle-ci en une « armĂ©e intĂ©rieure chargĂ©e de vaincre des contestataires sur le terrain Â», sur un modĂšle qui fait penser Ă  l’Irlande du Nord ou aux territoires palestiniens occupĂ©s. La rĂ©pression devient la prioritĂ© de la police, chargĂ©e, non plus de garantir le droit constitutionnel de manifester, mais de dissuader le plus de manifestants possible en faisant un usage de la force disproportionnĂ© contre des citoyens gĂ©nĂ©ralement pacifiques. Ainsi, la violence exceptionnelle dĂ©ployĂ©e contre le mouvement des Gilets jaunes fut une rĂ©ponse directe au contenu massivement Ă©galitaire de ses revendications. La guerre contre le terrorisme a servi de justification au renforcement des pouvoirs et les moyens de police (reconnaissance faciale, police prĂ©dictive, surveillance permanente des rĂ©seaux sociaux) et a Ă©tĂ© dĂ©tournĂ©e en guerre contre-insurrectionnelle, Ă©tendue Ă  toutes les minoritĂ©s considĂ©rĂ©es comme dangereuses, selon le schĂ©ma : repĂ©rage, Ă©crasement, adhĂ©sion de la population gĂ©nĂ©rale aux objectifs.

« Toute l’histoire des États modernes serait incomprĂ©hensible si l’on n’oubliait que la domination qu’ils ont exercĂ©es sur les populations a toujours pris les formes du droit. MĂȘme la colonisation a Ă©tĂ© lĂ©gale. Â» « Le droit est Ă  la fois terrain de guerre et instrument de guerre Â», avec l’intĂ©gration dans le droit commun de mesures dĂ©rogatoires et l’interventionnisme judiciaire dans le champ politique. Alors qu’historiquement l’État de droit s’est construit en opposition Ă  l’État de police, sa « redĂ©finition perverse Â» conduit Ă  la confusion des pouvoirs : le droit « pĂ©nal Â» devient prĂ©ventif et prĂ©dictif, tandis que le droit administratif, de nature prĂ©ventive, devient punitif et rĂ©pressif. DĂ©sormais, « l’État de droit ne se dĂ©finit plus par la protection des droits du citoyen contre l’arbitraire de l’État (ce qu’on appelle proprement la “sĂ»retĂ©â€œ et non la sĂ©curitĂ©), mais par la forme de la loi, quel qu’en soit le contenu. Â» « La guerre du droit, sur le plan politique interne, est une stratĂ©gie judiciaire apparemment conforme aux principes de l’État de droit et officiellement vouĂ©e Ă  le dĂ©fendre contre les agissements criminels, mais qui vise en rĂ©alitĂ© des buts politiques, notamment la neutralisation et l’élimination d’adversaires avĂ©rĂ©s ou prĂ©tendus de l’ordre nĂ©olibĂ©ral. Â» La guerre du droit pratiquĂ©e notamment en AmĂ©rique latine, systĂ©matise la nĂ©gation juridique de toute forme de « souverainetĂ© populaire Â». Les auteurs parlent d’ « Ă‰tat de droit privĂ© Â», dans le sens oĂč l’État lui-mĂȘme serait soumis Ă  la souverainetĂ© du droit privĂ©.

Si la domination nĂ©olibĂ©rale dans certaines de ses formes actuelles peut s’appuyer sur les pratiques nĂ©ofascistes de gouvernement, les auteurs la jugent toutefois aux antipodes du fascisme historique, du nazisme. De mĂȘme, ils le distinguent du « libĂ©ralisme autoritaire Â». « L’interventionnisme nĂ©olibĂ©rale n’est pas seulement Ă©conomique ou juridique : il est social, il est politique, il est culturel, il est total au sens oĂč le sont les guerres civiles du nĂ©olibĂ©ralisme ; il investit toute la sociĂ©tĂ© parce qu’il ambitionne de faire advenir une sociĂ©tĂ© de concurrence. Â» « Il n’y a de nĂ©olibĂ©ralisme qu’autoritaire Â», cette dimension se rĂ©alisant Ă  des degrĂ©s divers en fonction des opportunitĂ©s. Au niveau de l’Union europĂ©enne, prĂ©vaut sur le droit Ă©tatique national un empilement de normes dites « communautaires Â». « La souverainetĂ© du droit privĂ© y est scellĂ©e dans les traitĂ©s europĂ©ens Â», lesquels constituent un « constitutionnalisme de marchĂ© Â» soustrait Ă  tout contrĂŽle dĂ©mocratique.

Le nĂ©olibĂ©ralisme recode la rivalitĂ© entre les diffĂ©rents intĂ©rĂȘts sociaux, notamment la lutte des classes, en « guerre civile Â» pour mieux poser l’État nĂ©olibĂ©ral au-dessus des intĂ©rĂȘts particuliers. Il s’est toujours souciĂ© de prĂ©senter ses politiques comme rĂ©sultant d’un nĂ©cessitĂ© et non de choix, disqualifiant toute alternative en la rejetant par avance dans l’impossibilitĂ©. C’est pourquoi les auteurs, qui consacrent quelques pages Ă  l’ébauche d’une rĂ©ponse, insistent pour que toute critique s’attache en premier lieu Ă  « restituer Ă  ces choix toute leur teneur et leur sens de dĂ©cisions Â».
« La souverainetĂ© Ă©tatique est une piĂšce maĂźtresse dans la construction d’une sociĂ©tĂ© de concurrence, et il serait illusoire de prĂ©tendre combattre la seconde en laissant de cĂŽtĂ© la premiĂšre. L’expĂ©rience doit nous immuniser contre toute stratĂ©gie suicidaire de retournement contre l’adversaire de ses propres armes. L’État est tout sauf une “arme“ Ă  la disposition des dominĂ©s. Seule une politique radicalement non Ă©tatique, entendu comme politique du commun, nous faire Ă©chapper Ă  l’emprise du marchĂ© et Ă  la domination de l’État. Â» Cette politique du commun doit assumer rĂ©solument la conflictualitĂ©, y compris sous les formes de l’affrontement physique si nĂ©cessaire, tout en l’assumant pour mieux dĂ©jouer le piĂšge la guerre civile, comme l’ont fait en leur temps les Communards. Seules des rĂ©volutions populaires, seules des rĂ©volutions menĂ©es et contrĂŽlĂ©es par les citoyens, autour d’un projet centrĂ© sur l’égalitĂ©, la solidaritĂ© et l’émancipation,
peuvent s’opposer aux stratĂ©gies de guerre civile du nĂ©olibĂ©ralisme. Â»
Les « populistes de gauche Â» cherchent Ă  « construire un peuple Â» contre des Ă©lites mondialisĂ©es, mais faisant de la conquĂȘte de l’État existant l’enjeu politique central, ils sont incapables de les dĂ©sarmer. Les auteurs critiquent Ă©galement « la posture insurrectionnaliste et la violence Ă©meutiĂšre Â» d’une fraction de l’extrĂȘme gauche radicale : selon eux, l’autonomie vĂ©ritable, c’est-Ă -dire l’autogouvernement, suppose de passer par des actes d’institution.
« La rĂ©ponse Ă  la guerre nĂ©olibĂ©rale doit avoir pour axes la lutte pour l’égalitĂ© et l’autogouvernement dĂ©mocratique. Â» « La dĂ©mocratie n’est nulle autre chose que la forme gĂ©nĂ©rale du lien politique entre personnes Ă©gales, conscientes et responsables du sort commun, Ă  petite comme Ă  grande Ă©chelle. Â» Une telle sociĂ©tĂ© se construit « dans l’action et l’expĂ©rimentation collective contre tout ce qui Ă©touffe l’exercice par tous de leurs droits Â».

Cette savante gĂ©nĂ©alogie du nĂ©olibĂ©ralisme met en lumiĂšre les mĂ©canismes scrupuleusement occultĂ©s de celui-ci. Si l’esquisse d’une stratĂ©gie pour les saboter semblera sans doute un peu lĂ©gĂšre (ce n’était toutefois pas l’intention annoncĂ©e des auteurs), la simple mise-Ă -nue est dĂ©jĂ  fort inspirante. Pierre Dardot, Haud GuĂ©guen, Christian Laval et Pierre SauvĂȘtre contribuent nĂ©anmoins Ă  Ă©chapper au piĂšge sĂ©mantique dans lequel nous enferment les tenants du nĂ©olibĂ©ralisme de droite comme de gauche en accusant les opposants Ă  leurs politiques, de menacer l’ordre Ă©tabli par la « guerre civile Â». Cet ouvrage s’emploie Ă  renverser le stigmate. Indispensable, assurĂ©ment.

Ernest London
Le bibliothécaire-armurier




Source: Lundi.am