Mai 12, 2020
Par Monde Nouveau
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Nous avons acquis une expĂ©rience dĂ©cisive, importante et instructive qui devrait nous mettre en garde quant aux Ă©tiquettes appliquĂ©es Ă  une rĂ©volution. Compte tenu de la formidable leçon russe, il n’y a plus d’excuses pour ceux qui se laissent subjuguer, entraĂźner ou aveugler par l’effondrement d’un Etat et d’un gouvernement capitalistes, par des expropriations d’apparence plus ou moins socialiste, voire par la distribution de terres aux paysans (les bolchĂ©viks proclamaient, avant la victoire : “La terre Ă  ceux qui la travaillent”) et la remise des usines et ateliers aux ouvriers. Tout n’est pas rĂ©solu avec ces premiĂšres mesures, qui peuvent ĂȘtre des concessions immĂ©diates, transitoires et obligĂ©es de la part d’un parti politique qui entend capter la sympathie ou l’adhĂ©sion des travailleurs de la ville ou de la campagne, pour accĂ©der au pouvoir d’oĂč, aprĂšs avoir Ă©liminĂ© les autres partis et formations rivales, il imposera Ă  ces mĂȘmes travailleurs de nouvelles rĂšgles, de nouvelles institutions, une police, une bureaucratie et, par une limitation constante des libertĂ©s, des conditions de travail et d’existence contre lesquelles les intĂ©ressĂ©s ne pourront plus rĂ©agir.

L’expĂ©rience russe nous permet de dire ceci : dĂšs qu’un parti, rĂ©volutionnaire au dĂ©part, Ă©limine les autres rĂ©volutionnaires, les qualifiant – ce qui est devenu une manƓuvre classique – de contre-rĂ©volutionnaires, vendus au capitalisme ou Ă  l’étranger, etc., nous sommes face Ă  un commencement de dictature qui, suivant une pente fatale, doit conduire Ă  une rĂ©pression accrue devant la rĂ©sistance non moins fatale des secteurs qui ne veulent pas se laisser dominer. Cette rĂ©pression doit inĂ©vitablement provoquer le renforcement de la police, transformĂ©e en police de parti, la censure journalistique d’abord et la suppression de la presse d’opposition ensuite, l’interdiction de la propagande orale non officielle et la dissolution de toutes les forces politiques, syndicales (sauf si elles sont noyautĂ©es de l’intĂ©rieur), et des mouvements culturels et sociaux qui refusent de se soumettre.

Telle est, inexorablement, la succession des faits. C’est ce qui s’est passĂ© en Russie. C’est ce qui s’est produit en Italie, oĂč les diffĂ©rentes caractĂ©ristiques institutionnelles du fascisme sont apparues Ă  mesure que la nĂ©cessitĂ© de se dĂ©fendre contre l’opposition, conjuguĂ©e Ă  la volontĂ© de domination de Mussolini, a amenĂ© celui-ci, pour conserver le pouvoir, Ă  systĂ©matiser l’élimination de l’opposition et Ă  renforcer les organes de rĂ©pression.

DĂšs qu’à Cuba la volontĂ© de domination de Fidel Castro est apparue Ă©vidente – subjuguant le Directoire estudiantin qui avait dirigĂ© une bonne partie de la lutte -, par la nomination autoritaire, et sans consulter personne, de son frĂšre RaĂșl comme “dauphin” pour le remplacer en cas de disparition – ce qui n’est ni plus ni moins qu’un coup d’Etat –, en dĂ©crĂ©tant ce que bon lui semblait sans consulter les membres du Mouvement du 26 juillet eux-mĂȘmes, en se livrant, avec la police qu’il avait constituĂ©e, aux persĂ©cutions envers les hĂ©ros de la lutte contre Batista et contre d’autres secteurs rĂ©volutionnaires ; dĂšs que ces Ă©vĂ©nements se produisirent, est nĂ© le mĂ©canisme qui, pour n’avoir pas Ă©tĂ© brutalement interrompu, devait conduire, comme dans les cas prĂ©cĂ©dents, Ă  la plĂ©nitude de l’État totalitaire.

Ce processus est devenu plus menaçant encore avec l’attitude de Fidel Castro envers le Parti communiste. Dans les premiers jours de son arrivĂ©e Ă  La Havane, Fidel Castro avait dĂ©clarĂ© que le triomphe sur Batista ne devait rien au Parti communiste. En effet, sous le rĂ©gime prĂ©cĂ©dent, ce parti avait pu mener une existence lĂ©gale, en publiant sa presse, journaux et magazines, en collaborant avec lui, en lui donnant mĂȘme deux ministres, ce qui lui valut la reconnaissance publique du dictateur fasciste. Le mĂȘme parti avait ouvertement combattu le Mouvement du 26 juillet, comme il combat tout mouvement rĂ©volutionnaire qu’il ne peut dominer ou qu’il n’a aucun espoir de dominer. Et c’est trois mois seulement avant le triomphe final, qui semblait dĂ©jĂ  probable, qu’il envoya quelques troupes dans les montagnes, oĂč les catholiques eux-mĂȘmes se battaient dĂ©jĂ  depuis des mois.

Dans le journal des communistes “Hoy”, Blas Roca, leader du Parti, dĂ©clarait : “Batista a un cƓur avec toute la noblesse d’un homme du peuple.”

Mais le Parti communiste avait Ă©tĂ© aussi dans l’opposition, jouant le double jeu comme il l’avait fait avec le pĂ©ronisme. Cela, et l’adulation envers Fidel Castro, le fait de se mettre Ă  son service (en vue de l’utiliser plus tard), les manƓuvres subtiles d’infiltration au sein du Mouvement du 26 juillet lui permirent, en jouant le jeu de la fidĂ©litĂ©, d’occuper certaines positions importantes, d’“intervenir” dans les syndicats et de les dominer par le haut, bref, de dĂ©velopper une activitĂ© croissante qui lui permit d’étendre rapidement sa domination. TrĂšs vite, diffĂ©rents secteurs lancĂšrent un cri d’alarme. Mais Castro avait dĂ©jĂ  donnĂ© carte blanche au Parti communiste, car il avait compris qu’un gouvernement dictatorial ne pouvait ĂȘtre soutenu que par lui. Le peuple cubain, la population instruite, surtout dans les villes, Ă©taient trop libĂ©raux pour se prĂȘter Ă  l’intronisation d’un nouveau dictateur. L’influence du “Che” Guevara, un communiste convaincu, et de RaĂșl Castro, Ă©galement communiste, contribua Ă©galement Ă  changer son comportement.

Eh bien, encore une fois, dĂšs que cette collaboration eut lieu, cette conjonction, quiconque connaissait l’évolution des rĂ©volutions totalitaires depuis 1917 ne pouvait se faire d’illusions. Une dictature Ă©tait en train de s’instaurer Ă  Cuba, avec tout ce qui caractĂ©rise le totalitarisme.

On a alors soutenu que Fidel Castro n’était pas communiste, ce qui impliquait qu’il n’avait pas Ă  instaurer un rĂ©gime bolchevique*. Ça n’était que des mots. En de nombreuses nations, Ă  Cuba mĂȘme, le Parti communiste ne s’appelle pas ainsi, mais parti socialiste populaire ou rĂ©volutionnaire, selon les cas. Et il y a partout des hommes qui jouent son jeu, comme le docteur Negrin le fit dans le gouvernement rĂ©publicain pendant la guerre d’Espagne, sans cesser d’appartenir au Parti socialiste. Le fait est que Fidel Castro a trĂšs vite adoptĂ©, dans les domaines national et international, des attitudes absolument conformes Ă  la pratique mondiale de Moscou. Le virage fut simultanĂ©, aussi bien Ă  l’intĂ©rieur qu’à l’extĂ©rieur. N’en dĂ©plaise Ă  ceux qui exploitent la corde de l’anti-yankisme, ses attaques virulentes contre les Etats-Unis ont prĂ©cĂ©dĂ©, de loin, les mesures prises par Washington, qui avait reconnu le nouveau rĂ©gime dĂšs les premiers jours.

Cet anti-yanquisme, vocifĂ©rant et frĂ©nĂ©tique, Ă©tait un recours qui devait lui attirer les sympathies du public centramĂ©ricain et sud-amĂ©ricain, dĂ©jĂ  aiguillonnĂ© par les nationalistes et les communistes autochtones contre la nation nord-amĂ©ricaine. Les dĂ©magogues de cette partie du continent, qu’ils soient fascistes ou antifascistes, exploitent toujours cette veine : PerĂłn en est un exemple instructif. Et Fidel Castro, un autre.

Bien sĂ»r, on peut Ă©numĂ©rer une sĂ©rie de rĂ©formes qui enthousiasment ceux qui restent Ă  la surface des choses, rĂ©formes qui valurent au “Leader MĂĄximo” l’adhĂ©sion de la masse paysanne, mais non des travailleurs et des habitants des grandes villes. La rĂ©forme la plus importante de toutes est la rĂ©forme agraire. Les grandes propriĂ©tĂ©s ont Ă©tĂ© saisies et organisĂ©es sous forme de coopĂ©ratives. Que cela soit important, il faudrait ĂȘtre stupide et dĂ©loyal pour le nier. Mais, en premier lieu, la plupart des secteurs rĂ©volutionnaires qui Ă©taient au cĂŽtĂ© du Mouvement du 26 juillet, et qui ont Ă©tĂ© persĂ©cutĂ©s depuis, Ă©taient d’accord avec cette rĂ©forme ou y ont mĂȘme contribuĂ©. En second lieu, ce n’était pas une nouveautĂ© en AmĂ©rique, car au Mexique une rĂ©forme similaire a Ă©tĂ© faite sur une plus grande Ă©chelle, la terre Ă©tant distribuĂ©e en terrains communaux, sans qu’il ait Ă©tĂ© nĂ©cessaire d’instaurer une dictature. En dernier lieu, l’autonomie des coopĂ©ratives a rapidement disparu, pour passer au stade de la domination de la bureaucratie d’État.

A cĂŽtĂ© de cette rĂ©alisation sociale, si vite dĂ©naturĂ©e, il convient de noter que la situation des ouvriers des villes s’est fortement dĂ©gradĂ©e, leur niveau de vie Ă©tant infĂ©rieur de quarante pour cent Ă  ce qu’il Ă©tait sous le rĂ©gime de Batista. C’est pourquoi, profitant de la tentative de dĂ©barquement de la Baie des Cochons, les policiers du nouveau rĂ©gime ont arrĂȘtĂ© plus de 150.000 personnes ; selon certaines sources, ce nombre Ă©tait mĂȘme plus Ă©levĂ©**.

On loue Ă©galement l’effort rĂ©alisĂ© dans le domaine de l’enseignement. Ici aussi seuls les gens superficiels peuvent y voir une raison d’adhĂ©sion au castrisme. Car mĂȘme les rĂ©gimes fascistes ont crĂ©Ă© des Ă©coles et diffusĂ© l’instruction. Primo de Rivera l’a fait, Hitler l’a fait, Franco le fait maintenant. L’enseignement est une arme Ă  double tranchant, parce qu’il permet de soumettre mentalement les masses analphabĂštes, et les dictateurs modernes l’utilisent comme instrument de domination.

En ce qui concerne Cuba, deux faits sont certains : le premier est que dans les classes supĂ©rieures, Ă  l’universitĂ©, la libertĂ© d’enseignement a complĂštement disparu, et bon nombre de professeurs, en rien opposĂ©s aux rĂ©formes sociales entreprises ou rĂ©alisĂ©es, ont Ă©tĂ© contraints de fuir pour ne pas avoir voulu faire l’apologie du castrisme, et bon nombre ne fuient pas car ils ne le peuvent pas. Il est vrai que les castristes dispersĂ©s dans toute l’AmĂ©rique prĂ©tendront que ces professeurs sont vendus aux Yankees, comme les communistes affirmaient que nous Ă©tions vendus aux capitalistes ; cela prouve aussi leur parenté  spirituelle.

Le second fait est que cette instruction ou cet enseignement a servi et sert, depuis plus de deux ans, et de façon croissante, Ă  diffuser une Ă©ducation marxiste, allant des enfants de sept ans aux soldats, miliciens et miliciennes de tout Ăąge. Comme le fit le rĂ©gime de Mussolini, celui de Hitler, comme le fait le rĂ©gime bolchevique, comme le fait le rĂ©gime franquiste, comme le font, en somme, tous les rĂ©gimes dictatoriaux, le rĂ©gime dit castriste, oĂč les communistes dominent car ils ont un programme, un plan prĂ©cis, une technique, une prĂ©paration sociologique dont Castro a manquĂ©, des formateurs russes et chinois, comme en Russie et dans les nations satellites qui lui servent de modĂšles, a dĂ©jĂ  organisĂ© la soumission intellectuelle de la population analphabĂšte.

Cette soumission a des effets surprenants, complĂ©tĂ©e par la propagande systĂ©matique et obsessionnelle faite Ă  la radio d’Etat – la seule existante –, par la presse officielle – la seule existante aussi –, Ă  la tĂ©lĂ©vision, etc. On ne trouve pas de bicyclettes, de casseroles, de machines Ă  coudre, et si les vĂȘtements ou les chaussures coĂ»tent, en heures de travail, cinq ou dix fois plus cher que dans les pays d’Europe occidentale, les postes de radio et de tĂ©lĂ©vision abondent et sont bon marchĂ©.

Promouvoir un certain niveau d’instruction ne signifie pas nĂ©cessairement servir la cause de la libertĂ©. Une utilisation savamment organisĂ©e, centralisĂ©e et coordonnĂ©e de tous les moyens dont dispose l’État moderne permet de faire le contraire de ce qui Ă©tait espĂ©rĂ© lorsque la mystique du libĂ©ralisme, caractĂ©ristique d’autres temps, accordait une importance primordiale Ă  l’enseignement. Ce qui compte d’abord et avant tout pour faire des hommes libres ou des esclaves, c’est l’éducation. Le peuple allemand Ă©tait le plus instruit du continent europĂ©en, mais son esprit de discipline fut un obstacle fondamental dans la lutte contre le nationalisme et l’autoritarisme. Les paysans espagnols Ă©taient analphabĂštes Ă  soixante pour cent en 1936, et la moitiĂ© des non-analphabĂštes lisaient et Ă©crivaient trĂšs imparfaitement. Avec eux, nous avons pourtant pu organiser les collectivitĂ©s agricoles.

Ceux qui s’enthousiasment devant la campagne d’alphabĂ©tisation du rĂ©gime castro-communiste vont un peu vite en besogne. À notre avis, cette campagne, Ă  laquelle participent des gens sincĂšres et enthousiastes qui ignorent les objectifs poursuivis par ceux qui gouvernent, fait partie d’un plan de domestication qui sera menĂ© Ă  bien, comme cela doit ĂȘtre dans tout rĂ©gime totalitaire. Et ce projet, complĂ©tĂ© par le monopole de la presse, de l’imprimerie, de la radio, de la tĂ©lĂ©vision, du cinĂ©ma, du thĂ©Ăątre, de l’universitĂ©, etc., sera de plus favorisĂ© par l’isolement de Cuba, qui, Ă©tant une Ăźle, est, bien davantage qu’une nation continentale, coupĂ©e de toute source d’information directe.

Une analyse d’autres aspects de la situation cubaine – les « tribunaux populaires”, la “dĂ©mocratie directe”, les “milices armĂ©es”, les “comitĂ©s de vigilance” et les services d’espionnage et de rĂ©pression policiĂšre, etc. – nous conduirait tout droit Ă  la mĂȘme conclusion : Cuba se trouve sous un rĂ©gime totalitaire et, malgrĂ© les apparences et les camouflages, cela ne peut tromper personne.


* On sait qu’ensuite Fidel Castro fit profession de foi marxiste-lĂ©niniste, dĂ©clarant qu’il avait adhĂ©rĂ© au marxisme depuis quelque temps dĂ©jĂ . Et le 31 janvier, Osvaldo DorticĂłs, prĂ©sident de la RĂ©publique cubaine, dĂ©clarait aux journalistes que le fait de dĂ©clarer que le rĂ©gime cubain Ă©tait marxiste-lĂ©niniste “correspondait simplement aux faits”. Cela dĂ©montre la candeur de ceux qui se fondaient sur la non-appartenance officielle de Castro au Parti communiste pour le suivre.

** Il est vrai que le gouvernement amĂ©ricain a soutenu (trĂšs peu, car s’il l’avait voulu rien n’aurait empĂȘchĂ© les troupes amĂ©ricaines de dĂ©barquer) cette opĂ©ration. Mais il est Ă©galement vrai que le dĂ©barquement a Ă©tĂ© prĂ©parĂ© par des rĂ©volutionnaires cubains, qui n’ont jamais voulu remettre Batista au pouvoir. La Ligue libertaire des États-Unis l’a proclamĂ© Ă  l’époque. Exploiter la participation minimale du gouvernement amĂ©ricain pour prĂ©senter l’opĂ©ration comme Ă©tant de son initiative, c’est falsifier totalement la vĂ©ritĂ©.




Source: Monde-nouveau.net