Deux cents personnes se sont déplacées sur le rond-point festif ce dimanche. On y a humé les espoirs et les doutes sur l’état des luttes.

Il y a plusieurs conceptions du Carnaval. Celle d’une explosion
d’inversion de tous les codes sociaux, avant de se soumettre à l’austère
traversée du Carême. A Montpellier, le Carnaval des Gueux entretient cette
ébullition hors contrôle, malgré la surenchère de répression politique et
juridico-policière. Puis il y a un autre signe que fait Carnaval, saluant la
nature qui frémit après le plus rude de la glaciation hivernale. On était
complètement dans ce second registre, dimanche après-midi sur le Rond-Point
Prés d’Arènes, dont les Gilets jaunes avaient lancé – et déclaré en préfecture
– appel à un Carnaval jaune.

Avec les allers et venues au fil de l’après-midi on peut estimer
à deux cents le nombre de personnes qui sont venues y goûter un genre de
journée champêtre en milieu urbain. Pas mal. Dans le lot, toujours pas
fatigués, on remarqua des visiteurs de Chez Paulette, l’alternative cool à Prés
d’Arènes, qui avaient poussé jusque tard dans la nuit la veille au soir, une
fête entamée avec la projection du film La sociale, attirant à eux une
bonne cinquantaine de personnes. Pas mal non plus.

Notons le pour l’Histoire : alors que les gens de Prés
d’Arènes, misant tout sur le sérieux de leur organisation, ont imposé leur
rond-point comme le plus coriace du mouvement des Gilets jaunes à Montpellier,
on a vu la mairie y procéder à une surenchère d’aménagements paysagers pendant
tous ces mêmes mois. De sorte qu’une impeccable prairie fleurie s’offrait aux
déambulations militantes dominicales de cette fin février. Dans le ton.

De carnavalier, il y eut la musique fort sympa des Soul Raoul,
ainsi qu’une mini-chorégraphie mimant les violences policières. De ce côté-là,
il fallut quand même compter avec un étalage d’uniformes et mines patibulaires
disproportionnés – avec doigt d’honneur à l’appui du standard de comportement
policier macronien – à l’occasion d’un accrochage insignifiant entre deux
véhicules sur une bretelle attenante, laissant les automobilistes protagonistes
eux-mêmes en proie à une parfaite bonne humeur décontractée. Fin de l’incident.
Et la police préféra se faire oublier.

La palabre pouvait donc se poursuivre, tranquille, au soleil. Le
journaliste du Poing en a profité pour sonder l’état des esprits à propos des
effets, tangibles ou pas, de la fameuse convergence avec les organisations
syndicales, thèse dont ce rond-point sera devenu place forte. Il y a Daniel, sa
carrure de leader, mais pas si langue de bois qu’on pouvait croire : « Il
faut reconnaître que dans l’organisation du mouvement contre la réforme des
retraites, nos valeurs Gilets jaunes sont restées complètement marginalisées »
assume-t-il d’emblée en donnant l’explication du « rapport de force.
 Au moment d’organiser les grands
événement, les directions des centrales syndicales conservent tout leur
pouvoir ».

De sorte qu’il renvoie sur Sabine, militante du mouvement
enseignant, car « c’est surtout dans les manières de lutter à la base,
dans la pression sur le terrain, qu’un esprit Gilet jaune a vraiment marqué ce
mouvement »
estime encore Daniel. Alors Sabine relaie : « Jamais
ce mouvement n’aurait été aussi combatif et tenace si les Gilets jaunes
n’avaient montré qu’il est possible de relever la tête ! Il aurait fallu
pouvoir partir en blocage de toutes les branches de tout le pays au moins
pendant dix jours. Les journées d’action perlées sans lendemain, imposées par
les directions syndicales, ont épuisé cette énergie ».

A présent, Sabine prône un redéploiement sur tous les sujets de
lutte – pas que les retraites, et dans l’enseignement il n’en manque pas. Et
elle mise sur un nouveau genre d’instance, le 12 mars prochain, où les
organisations syndicales accepteraient de se mêler à un fonctionnement en
assemblée générale constituée de délégués de la base. Relance des
énergies ? Ou exercice théorique ? Nul ne doutera, en tout cas, de
cette obstination dans l’effort.

Il y a beaucoup de retraités sur le Rond-Point, rompus aux
manifs, mais non insérés dans les débrayages, par la force de leur statut. Tous
font contre doutes bon coeur. Claudine, qui affiche un demi-siècle de combat
anarchiste, répète qu’elle a attendu « pendant cinquante ans de pouvoir
vivre un mouvement aussi tenace et stimulant ; seize mois, non mais tu te
rends compte ! »
Luc est convaincu que, réforme des retraites ou
pas, « Macron est désormais politiquement aux abois, c’est une vraie
victoire ».
Et Roland note que « si les Gilets jaunes ont
rejoint concrètement les syndicalistes, l’inverse s’est peu vu, en tout cas les
samedis »
. Et c’est ailleurs qu’il déplace ses espoirs : plein de
connexions, d’échanges, d’initiatives « se développent de manière moins
visible, mais très vivante, sur toute une quantité de terrains de lutte, comme
les femmes ou le climat ».

Pour les musiques occitanes, rythmées à la grenade, c’est ce 25
février, 19h, au Peyrou.


Article publié le 24 Fév 2020 sur Lepoing.net