Juillet 12, 2020
Par Contretemps
290 visites


« L’expĂ©rience de notre gĂ©nĂ©ration : le capitalisme ne mourra pas de mort naturelle Â» (Walter Benjamin)[1].

« L’avenir, tu n’as point Ă  le prĂ©voir mais Ă  le permettre Â» (Antoine de Saint-ExupĂ©ry)[2].

Cette contribution, dont le titre est empruntĂ© Ă  l’OCDE[3], porte en fait (pour filer la mĂ©taphore) sur un rasoir multi-lames. Nous cherchons Ă  montrer, d’abord qu’une reprise synchronisĂ©e est hors de portĂ©e, et que la forme qu’elle prendra est une question Ă©minemment sociale[4].

Le virus Ă©tait-il dans le fruit ?

Le coronavirus n’est pas venu attaquer un corps sain. Depuis la crise de 2008, le capitalisme fonctionnait sur un mode instable qui reproduisait Ă  peu prĂšs tout ce qui avait conduit Ă  la crise prĂ©cĂ©dente, faute d’un modĂšle alternatif. Les signes avant-coureurs d’une nouvelle rĂ©cession s’accumulaient, la mondialisation cessait de progresser, les gains de productivitĂ© Ă©taient au plus bas, et l’endettement des entreprises privĂ©es au plus haut, etc. Tout cela est vrai, et nous n’y reviendrons pas ici.

Mais est-il pour autant possible d’affirmer que « le coronavirus prĂ©cipite la crise, il ne la cause pas Â» comme le font FrĂ©dĂ©ric Boccara et Alain Tournebise ? Il faudrait selon eux « distinguer facteur accĂ©lĂ©rant ou prĂ©cipitant (le virus) et cause (la suraccumulation financiĂšre)[5] Â». On retrouve Ă  peu prĂšs la mĂȘme position chez Michael Roberts : « Je suis sĂ»r que lorsque ce dĂ©sastre sera terminĂ©, l’économie dominante et les autoritĂ©s prĂ©tendront qu’il s’agissait d’une crise exogĂšne qui n’a rien Ă  voir avec les dĂ©fauts inhĂ©rents au mode de production capitaliste et Ă  la structure sociale de la sociĂ©tĂ© : c’est la faute du virus ! (
) Le Covid-19, tout comme ce krach financier, n’est pas vraiment un coup de tonnerre – un soi-disant « choc Â» frappant une Ă©conomie capitaliste dont la croissance Ă©tait en soi harmonieuse[6]. Â» Eric Toussaint affirmait quant Ă  lui : « non, le coronavirus n’est pas le responsable de la chute des cours boursiers[7] Â».

Ces auteurs, qui se rĂ©clament par ailleurs du marxisme, avaient sans doute Ă©crit trop vite (c’était au mois de mars). Mais ce rĂ©flexe est rĂ©vĂ©lateur de la difficultĂ© qu’il y a Ă  prendre en compte la spĂ©cificitĂ© de cette crise. Certes, la possibilitĂ© mĂȘme d’une pandĂ©mie renvoie aux effets de l’agriculture productiviste sur les Ă©cosystĂšmes[8] et Ă  l’intense circulation des personnes et des marchandises Ă  travers la planĂšte. Il n’en reste pas moins que cette crise n’est pas une crise « classique Â». On ne peut donc l’analyser en tant que telle, ni envisager des scĂ©narios pour « l’aprĂšs Â», de la mĂȘme maniĂšre qu’on pouvait le faire avec la prĂ©cĂ©dente crise.

Sa principale caractĂ©ristique, sans prĂ©cĂ©dent, est l’imbrication entre une crise sanitaire et une crise Ă©conomique sous le signe du confinement. AprĂšs la Grande dĂ©pression, voilĂ  le Great Lockdown, pour reprendre le terme du FMI[9], autrement dit : le grand confinement. La classification chĂšre aux Ă©conomistes traditionnels entre choc d’offre et choc de demande, perd tout son sens, s’il en jamais eu. Cette distinction n’est valide que si on raisonne sur le petit schĂ©ma classique – que les Ă©tudiants en Ă©conomie connaissent trop bien â€“ oĂč une courbe d’offre coupe une courbe de demande. Cette reprĂ©sentation statique ne correspond pas Ă  la rĂ©alitĂ© du capitalisme qui est un processus de reproduction du capital, et il est assez drĂŽle d’observer comment un prix « Nobel Â» d’économie, Paul Krugman[10], peut s’extasier devant une Ă©tude[11] qui « dĂ©couvre Â» les interactions entre offre et demande.

DĂ©synchronisation de la crise 
 et de la reprise

L’une des caractĂ©ristiques essentielles de cette crise est de diffracter l’économie, autrement dit de frapper inĂ©galement ses diffĂ©rents segments. Les mesures globales sur le recul du PIB ne sont en effet qu’une moyenne d’évolutions trĂšs diffĂ©renciĂ©es. Certains secteurs sont directement impactĂ©s par des mesures de fermeture pures et simples, notamment dans le commerce de dĂ©tail non essentiel, d’autres le sont moins. Les calculs menĂ©s par l’OFCE[12] Ă©tablissent qu’au niveau mondial la perte de valeur ajoutĂ©e irait de 47 % pour la branche hĂ©bergement-restauration Ă  7 % pour l’industrie agro-alimentaire, et 3 % pour l’administration publique. Une autre Ă©tude[13] Ă©tablit que ce sont les secteurs en amont dont l’activitĂ© recule le plus, autrement dit les secteurs les plus Ă©loignĂ©s de la demande finale. Tout se passe donc comme si le virus « remontait les filiĂšres Â» en passant de l’aval (« la demande Â») Ă  l’amont (« l’offre Â»).

Les dĂ©gĂąts n’ont donc pas Ă©tĂ© infligĂ©es « Ă©quitablement Â». Par exemple, les secteurs de services les plus frappĂ©s emploient en gĂ©nĂ©ral beaucoup de main-d’oeuvre, souvent Ă  bas salaires, sur contrats prĂ©caires, pour qui le travail Ă  distance est souvent impossible. Selon l’OCDE, plus d’un tiers des entreprises serait confrontĂ© Ă  des problĂšmes de trĂ©sorerie aprĂšs trois mois de confinement[14]. D’oĂč des mesures de soutien (report des impĂŽts, Ă©talement des dettes, prise en charge d’une partie de la masse salariale). Mais une autre petite musique commence Ă  poindre : la crise ne serait-elle pas une bonne occasion d’éliminer les entreprises « zombie Â» qui ne mĂ©ritent pas de survivre ? Trois Ă©conomistes[15] ont mĂȘme suggĂ©rĂ© que ce serait aux banques de dĂ©cider de leur sort, ce qui permettrait selon eux « un triage efficace, en prĂ©servant les entreprises socialement viables sans subventionner les entreprises zombie Â»

La mĂȘme hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© apparaĂźt entre pays. L’étude dĂ©jĂ  citĂ©e de l’OFCE montre ainsi que le recul du PIB va de 36 % pour l’Espagne Ă  12 % pour le Japon. Mais il faut ici prendre en compte la transmission Ă  travers les chaĂźnes de valeur. Une Ă©tude Ă©value ainsi Ă  un tiers environ la baisse du PIB rĂ©sultant des chocs transmis par les chaĂźnes d’approvisionnement mondiales. Comme cette baisse a Ă©tĂ© en moyenne de 31,5 %, « un pays qui n’aurait lui-mĂȘme imposĂ© aucun confinement, aurait enregistrĂ© une contraction moyenne de 11 % de son PIB en raison des confinement dans les autres pays[16] Â». C’est pourquoi on ne peut raisonner pays par pays : l’infographie ci-dessous est particuliĂšrement Ă©clairante sur ce point. Elle donne l’origine et valeur des composants Ă©trangers incorporĂ©s Ă  la production de vĂ©hicules assemblĂ©s en France. On constate

« une forte interdĂ©pendance rĂ©gionale (plus de 75 % des composants sont produits en Europe) qui rend impossible la production dans un contexte de confinement-dĂ©confinement non synchronisĂ©. L’arrĂȘt de la production Ă  un point de la chaĂźne paralyse le reste de la production, et ce d’autant plus vite que l’industrie fonctionne avec des niveaux de stocks trĂšs faibles qui ne permettent pas d’absorber le moindre ralentissement de la production[17]. Â»

Le virus et les famines frappent le Sud

Le nombre de cas a baissĂ© en Europe, comme celui des dĂ©cĂšs. Mais il n’en va pas de mĂȘme au niveau mondial oĂč d’autres rĂ©gions ont en quelque sorte pris le relais, notamment l’AmĂ©rique latine et une partie de l’Asie, comme le montre le graphique ci-dessous qui donne le nombre de nouveaux cas au niveau mondial[18].

Cette extension de l’épidĂ©mie frappe de nombreux pays dĂ©jĂ  confrontĂ©s Ă  de redoutables difficultĂ©s Ă©conomiques, qui sont encore aggravĂ©es par la crise actuelle : chute du prix des matiĂšres premiĂšres, fuite des capitaux, effondrement des taux de change, croissance de l’endettement. Pour ne prendre qu’un exemple, les pays d’Afrique dĂ©pensent plus dans le service de leur dette que pour la santĂ© publique. A cela s’ajoute une crise alimentaire et sociale dĂ©clenchĂ©e par l’interruption des activitĂ©s et aggravĂ©e par l’absence de revenus de complĂ©ment, notamment en direction du secteur informel. Comme le dit l’ONG Grain, des millions de personnes sont forcĂ©es de choisir entre la faim ou le Covid-19[19].

L’offensive diffĂ©renciĂ©e du virus interdit d’envisager une reprise Ă©quilibrĂ©e, autrement dit une reprise oĂč tous les secteurs redĂ©marreraient en mĂȘme temps et au mĂȘme rythme.

« Ne jamais gĂącher une crise sĂ©rieuse Â»

« Ne jamais gĂącher une crise sĂ©rieuse Â» (Never Let a Serious Crisis Go to Waste), tel est le prĂ©cepte Ă©noncĂ© en 2008 par Rahm Emanuel, le chef de cabinet d’Obama. C’est, disait-il, « l’occasion de faire des choses que vous pensiez ne pas pouvoir faire avant Â». Et c’était dans son esprit pour la bonne cause : « ce que l’on considĂ©rait auparavant comme des problĂšmes Ă  long terme, que ce soit dans le domaine de la santĂ©, de l’énergie, de l’éducation, de la fiscalitĂ©, de la rĂ©forme rĂ©glementaire, autant de choses que nous avions trop longtemps diffĂ©rĂ©es sont maintenant Ă  l’ordre du jour[20] Â». Milton Friedman disait Ă  peu prĂšs la mĂȘme chose : « seule une crise – qu’elle soit rĂ©elle ou perçue comme telle â€“ pousse Ă  un vĂ©ritable bouleversement. Lorsque cette crise se produit, les mesures qui sont prises dĂ©pendent des idĂ©es qui sont dans l’air du temps[21] Â».

On a effectivement assistĂ© Ă  un vĂ©ritable bouleversement. Les Etats et les institutions ont jetĂ© aux orties tous leurs principes, et on peut mĂȘme avancer que leur rĂ©action a Ă©tĂ© Ă  la hauteur de la crise : elles ont agi comme si nos vies valaient mieux que leurs profits. On mesure le risque que l’on prend avec cette affirmation provocatrice, et on espĂšre qu’elle ne sera pas citĂ©e indĂ©pendamment de ce qui va suivre. Mais continuons Ă  enfoncer le clou : une bonne partie de l’économie Ă  Ă©tĂ© mise Ă  l’arrĂȘt, les revenus ont Ă©tĂ© en majoritĂ© maintenus, et toutes les rĂšgles de l’orthodoxie budgĂ©taire ont Ă©tĂ© abandonnĂ©es. Certes, il faut relativiser ces affirmations : de nombreux salariĂ©s ont Ă©tĂ© plus ou moins contraints d’aller au travail et les prĂ©caires, certains artisans et commerçants ont vu leurs revenus plonger. Il n’en reste pas moins que des sommes considĂ©rables ont Ă©tĂ© dĂ©versĂ©es pour compenser les effets de la crise. Il va de soi aussi que la gestion de la crise a fait apparaĂźtre d’énormes dysfonctionnements dont il faudra faire le bilan, et en tirer toutes les consĂ©quences. Il n’empĂȘche que le constat est clair : « le capitalisme Â» a acceptĂ© de tarir provisoirement ses sources de plus-value, et les autoritĂ©s de manger leurs chapeaux.

Mais cette adoption incongrue de politiques hĂ©tĂ©rodoxes Ă  son revers : tout sera fait, en temps voulu, pour combler le trou. C’est pourquoi il faut s’attendre Ă  une rĂ©action, oĂč la violence des mesures prises sera de taille Ă©quivalente aux abandons que le capitalisme a dĂ» consentir. Au risque de lui attribuer une personnalitĂ©, on pourrait dire qu’il va vouloir « se venger » de ce qu’il Ă©tĂ© contraint de subir. Il y a aura bien une reprise « en V » mais ce sera plutĂŽt celle des politiques nĂ©o-libĂ©rales. Gilbert Achcar a parfaitement raison d’invoquer la tentative Ă  venir « de faire porter aux travailleurs et travailleuses le fardeau de l’énorme dette contractĂ©e Ă  prĂ©sent, comme ils l’ont fait aprĂšs la Grande RĂ©cession, en dĂ©primant le pouvoir d’achat et la propension Ă  dĂ©penser de la population, entraĂźnant ainsi le monde dans une aggravation majeure de la stagnation sĂ©culaire actuelle[22]. Â»

Backlash

Achcar a surtout raison d’évoquer les contradictions inhĂ©rentes Ă  ce retour de bĂąton (backlash pour reprendre le terme utilisĂ© par les fĂ©ministes). Les politiques de retour au business as usual risquent en effet de s’auto-dĂ©truire et de conduire Ă  une trajectoire en zig-zag des Ă©conomies. Il n’existe en effet pas de symĂ©trie garantie entre les deux branches de la reprise en V. Encore une fois, la « chute » ne s’est pas faite de maniĂšre homothĂ©tique : tous les secteurs et les zones de l’économie mondiale n’ont pas Ă©tĂ© touchĂ©s et ne redĂ©marreront pas dans les mĂȘmes proportions. Le retour en forces des politiques nĂ©o-libĂ©rales ne se fera pas de maniĂšre coordonnĂ©e et dĂ©clenchera sans doute des rĂ©actions en chaĂźne conduisant Ă  de nouvelles formes de rĂ©cession.

Un premier exemple est donnĂ© par le marchĂ© du travail. Il ne faut pas oublier que le profit en a pris lui aussi un bon coup, comme l’explique l’économiste Eric Heyer : « les entreprises ont subi 40 milliards d’euros de perte. Cela signifie qu’en huit semaines, elles ont perdu l’équivalent du CrĂ©dit d’impĂŽt pour la compĂ©titivitĂ© et l’emploi (CICE) mis en place sous François Hollande. Tout cet effort Ă©conomique, ce transfert depuis l’État vers les entreprises, a disparu le temps du confinement. Cela correspond Ă  une chute de 3 points du taux de marge des entreprises, c’est gigantesque[23].  Tout indique que l’on s’achemine vers des dispositifs qui feront de la masse salariale l’une des principales variables d’ajustement permettant de rĂ©tablir la profitabilitĂ© des entreprises. RĂ©duction du chĂŽmage partiel, accords de maintien de l’emploi, allongement de la durĂ©e du travail, automatisation accĂ©lĂ©rĂ©e[24] : tous les indices sont dĂ©jĂ  lĂ  de cette orientation. Cela veut dire qu’on vise Ă  une reprise sans emploi, c’est-Ă -dire Ă  relancer l’économie en rĂ©duisant au maximum les effectifs. Mais l’effet en retour est un frein Ă  la reprise de la consommation : on ne peut en effet geler, voire baisser, la masse salariale et « en mĂȘme temps » relancer la consommation. A moins que l’on compte sur une reconversion de « l’ Ă©pargne forcĂ©e Â» des mĂ©nages dont le revenu a Ă©tĂ© Ă  peu prĂ©servĂ©, alors que leur consommation Ă©tait « confinĂ©e ». Le seul moyen d’éviter cette boucle rĂ©cessive du cĂŽtĂ© de la demande conduit Ă  une pĂ©rennisation et Ă  une exacerbation des inĂ©galitĂ©s, dont on n’est mĂȘme pas assurĂ© qu’elle serait suffisante.

Ce cercle vicieux peut s’étendre Ă  l’ensemble de l’économie europĂ©enne, voire mondiale. La dĂ©synchronisation des Ă©conomies pose en effet la question de la coordination des rĂ©ponses qui y sont apportĂ©es. Sur le plan sanitaire, force est de constater que la coordination a Ă©tĂ© Ă  peu prĂšs inexistante : chaque pays a rĂ©agi Ă  sa maniĂšre, et comme il le pouvait, alors mĂȘme que le virus ne semble pas connaĂźtre de frontiĂšres. Cette question se posera de nouveau avec acuitĂ© quand on disposera d’un vaccin (ou de vaccins) et on ne peut qu’ĂȘtre inquiet Ă  ce sujet, tant l’Union europĂ©enne s’en est jusqu’ici remise en matiĂšre de recherche Ă  des partenariats avec des entreprises privĂ©es guidĂ©es par d’autres critĂšres que l’intĂ©rĂȘt public[25].

Avec le redĂ©marrage de l’économie, tous les pays vont chercher, avec des chances trĂšs inĂ©gales de rĂ©ussite, de capter la fraction la plus importante possible de la reprise des Ă©changes de marchandises. A court terme, le moyen le plus appropriĂ© est de gagner en compĂ©titivitĂ© en baissant le « coĂ»t salarial Â» : certes, la compĂ©titivitĂ© dĂ©pend de bien d’autres facteurs, mais sur lesquels on ne peut jouer de maniĂšre rapide. On se trouverait alors dans une configuration, somme toute classique, oĂč tout le monde ou presque perd Ă  ce petit jeu : on a dĂ©jĂ  vu dans un passĂ© rĂ©cent des rĂ©cessions « auto-infligĂ©es Â» par de telles politiques.

Il y a ici , soit dit en passant, un correctif puissant aux progrĂšs, certes timides, dans la coordination des politiques budgĂ©taires europĂ©ennes. Les mĂȘmes pays qui, cĂŽtĂ© cour, consentent, mĂȘme en traĂźnant des pieds, Ă  emprunter ensemble pour couvrir leurs dettes, s’affronteront, cĂŽtĂ© jardin, dans une concurrence exacerbĂ©e pour la conquĂȘte ou la prĂ©servation de leurs parts de marchĂ©. Cette concurrence pourrait fort bien se combiner avec une tendance au protectionnisme invoquant la nĂ©cessitĂ© de retrouver une souverainetĂ© mise Ă  mal par la mondialisation. La thĂ©matique de la relocalisation, bien que lĂ©gitime, soulĂšve nĂ©anmoins d’importants problĂšmes, en ce qu’elle peut servir aux rĂ©cupĂ©rations souverainistes. En fait foi un rĂ©cent sondage qui montre qu’une Ă©crasante majoritĂ© des sondĂ©s se prononcent pour que soient promues l’autonomie agricole de la France, la relocalisation des entreprises industrielles, et la recherche et la production des laboratoires pharmaceutiques en France[26]. De nombreux pays ont pris des mesures protectionnistes, et le bras de fer initiĂ© par Trump vis-Ă -vis de la Chine est appelĂ© Ă  s’intensifier. IndĂ©pendamment mĂȘme de leur lĂ©gitimitĂ©, et de leur faisabilitĂ©, de telles mesures exerceront une pression rĂ©cessive sur la dynamique de l’économie mondiale qui aura, elle aussi, des effets trĂšs diffĂ©renciĂ©s.

Cette combinaison paradoxale entre compĂ©titivitĂ© offensive et protectionnisme dĂ©fensif est un facteur durable de dĂ©sorganisation de l’économie mondiale. Mais elle est finalement assez cohĂ©rente avec le mĂ©lange de nĂ©o-libĂ©ralisme et d’autoritarisme qui caractĂ©rise aujourd’hui la « gouvernance Â» de nombreux pays.

Le boomerang de la consolidation financiĂšre

Pour l’instant, les pays europĂ©ens s’avancent Ă  petit pas vers la mutualisation et la monĂ©tisation des dettes publiques, en tout cas du surcroĂźt d’endettement liĂ© Ă  la crise[27]. Mais il faut s’attendre Ă  un retour des arguments orthodoxes. Compte tenu des taux d’intĂ©rĂȘt trĂšs bas, voire nĂ©gatifs, ils ont aujourd’hui peu d’écho. Certains brandissent sans grande conviction l’épouvantail de l’inflation. Deux Ă©conomistes de la Banque de France, (probablement en service commandĂ© Ă  l’instigation de leur gouverneur François Villeroy de Galhau) ont cherchĂ© Ă  faire Ɠuvre pĂ©dagogique en montrant qu’il n’y a pas d’« argent magique Â» et en avertissant du risque de « spirale inflationniste[28]. Â» C’est le seul argument qui reste aux tenants de l’orthodoxie contre les politiques non conventionnelles. Nous ne rĂ©sistons pas Ă  la tentation de reproduire le graphique ci-dessous qui suffit Ă  ridiculiser cet argument : on y voit que, depuis 2010, les prĂ©visions successives de la BCE (en pointillĂ©s) anticipaient systĂ©matiquement une reprise de l’inflation (vers son objectif de 2 %) et qu’elles ont toutes Ă©tĂ© dĂ©menties.

Pour l’instant, les marchĂ©s financiers jouent le jeu en achetant les obligations de la dette publique qui sont immĂ©diatement rachetĂ©es par la BCE. Mais ces « marchĂ©s Â» ne sont pas de pures abstractions : ils sont constituĂ©s, comme le rappelle Adam Tooze, « d’un groupe discret d’acteurs plus ou moins importants, reliĂ©s par des rĂ©seaux spĂ©cialisĂ©s d’information et d’échange[29] Â». Et Tooze Ă©voque en termes violents leurs interventions antĂ©rieures : ils ont « moins jouĂ© le rĂŽle de gardiens de la libre concurrence que celui d’escadrons de la mort paramilitaires opĂ©rant avec la connivence des autoritĂ©s. Â» Les politiques non conventionnelles sont tolĂ©rĂ©es dans le contexte actuel, mais si elles devaient se prolonger au-delĂ  de ce que les marchĂ©s acceptent aujourd’hui, on assisterait alors au retour de la « discipline de marchĂ© Â» et les Etats devraient Ă  nouveau se soumettre Ă  ce que Wolfgang Streeck[30] appelle le« peuple des marchĂ©s Â» (Marktvolk).

Les entorses significatives apportĂ©es Ă  l’orthodoxie budgĂ©taire europĂ©enne ont sans doute laissĂ© un goĂ»t amer chez ses dĂ©fenseurs les plus convaincus. Combien de temps faudra-t-il avant qu’ils rĂ©alisent qu’ils sont allĂ© trop loin et qu’il faut, dĂšs que possible, revenir Ă  des politiques de « consolidation Â», autrement dit d’austĂ©ritĂ© ? C’est une nouvelle Ă©pĂ©e de DamoclĂšs qui pĂšse sur la trajectoire Ă©conomique Ă  venir, mĂȘme si on peut penser que le retour Ă  l’orthodoxie ne sera pas immĂ©diat.

Corriger le capitalisme ?

Toutes les incertitudes qui pĂšsent sur un retour Ă  la normale conduisent Ă  revenir sur l’idĂ©e que la pandĂ©mie n’a fait que dĂ©clencher une crise qui Ă©tait dĂ©jĂ  dans les tuyaux. Si cette analyse peut ĂȘtre critiquĂ©e, elle a ceci de vrai que la reprise va ĂȘtre d’autant plus chaotique qu’elle devrait se faire Ă  partir d’un systĂšme qui Ă©tait dĂ©jĂ  en trĂšs mauvaise santĂ©. La crise de 2008 pouvait dĂ©jĂ  s’analyser comme la crise des rĂ©ponses apportĂ©es aux crises prĂ©cĂ©dentes. La crise actuelle est donc « une crise au carrĂ© ».

Va-t-elle ĂȘtre l’occasion, pour le capitalisme, de se rĂ©gĂ©nĂ©rer ? Selon l’historien Walter Scheidel[31], les Ă©pisodes de rĂ©duction des inĂ©galitĂ©s ont Ă©tĂ© historiquement dĂ©clenchĂ©s par un choc initial prenant quatre formes : guerre, rĂ©volution, effondrement d’un Etat ou 
 pandĂ©mie mortelle. Ce sont pour lui les « quatre cavaliers du nivellement Â», bref les « Quatre Cavaliers de l’Apocalypse Â» (pour les riches).

Sommes-nous dans ce cas de figure avec la pandĂ©mie actuelle ? AprĂšs la seconde guerre mondiale, le capitalisme s’est transformĂ©, avec une plus grande rĂ©gulation du marchĂ© du travail et la mise en place, sous diverses formes, d’un Etat-providence. Mais les circonstances Ă©taient particuliĂšres sur plusieurs points : une partie de l’appareil productif avait Ă©tĂ© dĂ©truit, les actifs financiers s’étaient effondrĂ©, les gains de productivitĂ© potentiels Ă©taient importants, et une menace intĂ©rieure ou extĂ©rieure pesait sur l’ordre social.

Aujourd’hui les ingrĂ©dients ne sont pas rĂ©unis, en tout cas dans cette phase initiale de sidĂ©ration. Pour l’instant, les dominants ont jusqu’à un certain point intĂ©rĂȘt Ă  lĂącher du lest, y compris de leur point de vue. Outre d’éventuelles considĂ©rations Ă©thiques (ou la prise en compte du degrĂ© d’acceptabilitĂ© sociale), il n’était pas possible d’envoyer tout le monde au casse-pipe sans mettre en cause la reproduction d’ensemble du systĂšme.

Il n’en reste pas moins qu’en abandonnant les dogmes rĂ©glant le fonctionnement de l’économie, les gouvernements ont mis Ă  mal toute l’idĂ©ologie nĂ©o-libĂ©rale. Signe des temps sans doute, Olivier Passet choisit d’appeler cette pensĂ©e « progressiste Â» (sans les guillemets). Mais il pointe bien la « faillite Â» de cette pensĂ©e :

« tout ce qui forgeait notre [sic] reprĂ©sentation d’une Ă©conomie efficace est battu en brĂšche : non, l’abolition des distances, l’allongement des chaĂźnes de valeur, la division toujours plus poussĂ©e du travail ne sont pas l’Alpha et l’Omega indiscutable de l’efficience Ă©conomique, etc.[32] Â»

Il faut peut-ĂȘtre rappeler ici que le capitalisme est un systĂšme Ă©conomique mais aussi un rapport social. Autrement dit, c’est un systĂšme qui fonctionne au profit d’une couche sociale. Corriger son fonctionnement actuel impliquerait d’en modifier les mĂ©canismes proprement Ă©conomiques mais aussi de s’attaquer en derniĂšre instance aux privilĂšges des classes dominantes.

Il est donc facile de prĂ©voir que le capitalisme va faire de la rĂ©sistance. RĂ©sistance Ă  une revalorisation des salaires, Ă  la rĂ©gulation du marchĂ© du travail et aux contraintes environnementales : parce qu’il faut rĂ©tablir le taux de profit. RĂ©sistance aussi aux relocalisations : parce que le profit des multinationales dĂ©pend de l’exploitation de la main-d’Ɠuvre des pays pĂ©riphĂ©riques et de leurs ressources naturelles.

Mettons-nous – un instant â€“ Ă  la place de la bourgeoisie confrontĂ©e Ă  la pandĂ©mie. Elle dĂ©couvre qu’elle a besoin de main-d’Ɠuvre au travail mais qu’elle ne peut (politiquement) envoyer les gens au casse-pipe ; qu’elle n’a pas prĂ©vu les masques, les tests et qu’elle a supprimĂ© trop de lits d’hĂŽpitaux pour proposer autre chose que le confinement. Elle est alors obligĂ©e de renoncer en partie Ă  ses rĂšgles et tabous pour accompagner la situation.

Au bout d’un moment, elle prend la mesure de l’impact sur ses intĂ©rĂȘts et avance ses pions pour le « jour d’aprĂšs Â». Le principe gĂ©nĂ©ral est d’affirmer que les mesures exceptionnelles prises dans la tourmente sont provisoires. En outre, on lance des ballons d’essai pour dire qu’il faudra prendre des mesures de « rattrapage Â».

Le grand dévoilement

L’une des propriĂ©tĂ©s remarquables de cette crise est d’avoir engendrĂ© des effets de dĂ©voilement. On a dĂ©couvert, ou redĂ©couvert, que les emplois « essentiels Â» Ă  un minimum de vie sociale et Ă©conomique Ă©taient occupĂ©s par celles et ceux dont Macron disait qu’ils « ne sont rien Â». On a dĂ©couvert, ou redĂ©couvert, qu’il n’existait aucune correspondance entre les salaires octroyĂ©s Ă  ces travailleuses et travailleurs et leur utilitĂ© sociale. On a constatĂ© aussi que nombre d’employeurs rapaces Ă©taient prĂȘts Ă  exposer leurs salariĂ©s au risque de l’épidĂ©mie alors mĂȘme que certains d’entre eux Ă©taient inscrits au chĂŽmage partiel.

L’un des grands apports de Marx est son analyse du fĂ©tichisme de la marchandise dont Antoine Artous a donnĂ© une dĂ©finition synthĂ©tique ; c’est

« le fait qu’un rapport social des hommes entre eux se prĂ©sente comme un rapport des choses entre elles ; en l’occurrence la valeur des marchandises, Ă  travers laquelle s’organise l’échange, est socialement perçue comme leur attribut naturel, alors quelle est gĂ©nĂ©rĂ©e par des rapports de productions spĂ©cifiques[33] Â».

C’est dans la section du livre I du Capital que Marx traite du « caractĂšre fĂ©tiche de la marchandise et son secret Â» pour montrer que « c’est seulement le rapport social dĂ©terminĂ© des hommes eux-mĂȘmes qui prend ici pour eux la forme phantasmagorique d’un rapport entre choses Â» (voir encadrĂ©). Il ajoute un peu plus loin que le « mouvement social Â» des valeurs (les fluctuations Ă©conomiques) « prend la forme d’un mouvement de choses [que les producteurs] ne contrĂŽlent pas, mais dont ils subissent au contraire le contrĂŽle. Â» Ces dĂ©veloppements dont nous donnons quelques extraits dans l’encadrĂ© ci-dessous sont d’actualitĂ©. MalgrĂ© leur Ă©noncĂ© abstrait, ils Ă©clairent l’un des enjeux de la conjoncture ouverte par la crise. Cette derniĂšre a rappelĂ© que c’est le travail des femmes et des hommes qui est le vĂ©ritable moteur de la vie sociale. On s’est rendu compte aussi que, dans leur grande majoritĂ©, les activitĂ©s essentielles, vitales, ne peuvent se faire par tĂ©lĂ©-travail !

Mais il y a plus. L’expĂ©rience que l’on pouvait, au moins provisoirement, se passer de certaines consommations ; le constat de la vulnĂ©rabilitĂ© de l’organisation mondialisĂ©e de la production ; la mise Ă  nu des inĂ©galitĂ©s ; la maniĂšre dont les lois Ă©conomiques ont dĂ» et pu ĂȘtre cavaliĂšrement enfreintes, tout ceci concourt Ă  faire naĂźtre de redoutables interrogations quant aux bienfaits de l’ordre social existant et Ă  son caractĂšre immuable. Bref, un coin du voile a Ă©tĂ© levĂ©, et, pour reprendre les termes de Marx, les ĂȘtres humains pourraient vouloir reprendre le contrĂŽle sur les choses.

Le caractÚre fétiche de la marchandise et son secret (extraits[34])

D’oĂč provient donc le caractĂšre Ă©nigmatique du produit du travail dĂšs qu’il prend la forme marchandise ? Manifestement de cette forme mĂȘme. L’identitĂ© des travaux humains prend la forme matĂ©rielle de l ‘objectivitĂ© de valeur identique des produits du travail. La mesure de la dĂ©pense de force de travail humaine par sa durĂ©e prend la forme de grandeur de valeur des produits du travail. Enfin les rapports des producteurs dans lesquels sont pratiquĂ©es ces dĂ©terminations sociales de leurs travaux prennent la forme d’un rapport social entre les produits du travail.

Ce qu’il y a de mystĂ©rieux dans la forme-marchandise consiste donc simplement en ceci qu’elle renvoie aux hommes l’image des caractĂšres sociaux de leur propre travail comme des caractĂšres objectifs des produits du travail eux-mĂȘmes, comme des qualitĂ©s sociales que ces choses possĂ©deraient par nature : elle leur renvoie ainsi l’image du rapport social des producteurs au travail global, comme un rapport social existant en dehors d’eux, entre des objets. C’est ce quiproquo qui fait que les produits du travail deviennent des marchandises, des choses sensibles suprasensibles, des choses sociales.

(
) C’est seulement le rapport social dĂ©terminĂ© des hommes eux-mĂȘmes qui prend ici pour eux la forme phantasmagorique d ‘un rapport entre choses. (
) C’est pourquoi les relations sociales qu’entretiennent leurs travaux privĂ©s apparaissent aux producteurs pour ce qu’elles sont, c’est-Ă -dire, non pas comme des rapports immĂ©diatement sociaux entre les personnes dans leur travail mĂȘme, mais au contraire comme rapports impersonnels entre des personnes et rapports sociaux entre des choses impersonnelles.

(
) En fait, le caractĂšre valeur des produits du travail ne s’établit fermement qu’une fois que ceux-ci sont pratiquĂ©s comme grandeurs de valeur. Or ces grandeurs changent constamment, indĂ©pendamment de la volontĂ©, des prĂ©visions et des actes des gens qui Ă©changent. Leur mouvement social propre a pour les Ă©changistes la forme d’un mouvement de choses qu’ils ne contrĂŽlent pas, mais dont ils subissent au contraire le contrĂŽle.

Les jours d’aprĂšs seront-ils heureux ?

L’effet de dĂ©voilement devrait conduire Ă  des prises de conscience comme celle-ci :

« il nous faudra demain tirer les leçons du moment que nous traversons, interroger le modĂšle de dĂ©veloppement dans lequel s’est engagĂ© notre monde depuis des dĂ©cennies et qui dĂ©voile ses failles au grand jour, interroger les faiblesses de nos dĂ©mocraties. (
) Ce que rĂ©vĂšle cette pandĂ©mie, c’est qu’il est des biens et des services qui doivent ĂȘtre placĂ©s en dehors des lois du marchĂ©. Â»

Ou encore :

« une certaine idĂ©e de la mondialisation s’achĂšve avec la fin d’un capitalisme financier qui avait imposĂ© sa logique Ă  toute l’économie et avait contribuĂ© Ă  la pervertir. L’idĂ©e de la toute puissance du marchĂ© qui ne devait ĂȘtre contrariĂ© par aucune rĂšgle, par aucune intervention politique, Ă©tait une idĂ©e folle. L’idĂ©e que les marchĂ©s ont toujours raison Ă©tait une idĂ©e folle Â».

On aura sans doute reconnu la premiĂšre proclamation, qui est de Macron[35]. Mais peut-on sĂ©rieusement penser qu’elle aura plus d’effets que la prĂ©cĂ©dente, tirĂ©e du fameux discours de Toulon prononcĂ© par Nicolas Sarkozy en 2008[36] ? En rĂ©alitĂ©, tout va ĂȘtre fait du cĂŽtĂ© des dominants pour assurer que l’on revienne bien au business as usual. Tout va ĂȘtre fait pour montrer que le sort des individus est liĂ© Ă  celui du systĂšme, que la reprise de l’activitĂ© comme avant est donc la condition de la reprise de l’emploi. Et si la conviction ne suffit pas, le chantage Ă  l’emploi, dĂ©jĂ  amorcĂ©, fera le reste[37]. Cette aspiration au retour Ă  la normale est d’ailleurs partagĂ©e par beaucoup qui souhaitent oublier les traumatismes liĂ©s au confinement et/ou qui ont besoin de rattraper leurs pertes de revenu, bref de panser les plaies de toutes sortes infligĂ©es par l’épidĂ©mie.

Que faut-il pour que le voile ne retombe pas ? D’abord, Ă©videmment, une perspective de transformation sociale, nourrie des enseignements tirĂ©s de la crise. Et les propositions ne manquent pas : le mot d’ordre du prĂ©sident Mao a Ă©tĂ© entendu : « Que cent fleurs s’épanouissent, que cent Ă©coles rivalisent ! Â» Force est de constater malgrĂ© tout que ce travail d’élaboration est menĂ© dans le dĂ©sordre, qu’il est faiblement coordonnĂ© et qu’il s’embourbe souvent dans des controverses picrocholines ou trĂšs techniques. PlutĂŽt que d’entrer dans ces dĂ©bats – en tout cas ici â€“ on voudrait insister ici sur la dĂ©marche engagĂ©e avec le plan de sortie de crise[38] proposĂ© par un arc de forces relativement inĂ©dit. Il esquisse la formation d’un bloc regroupant des syndicats (CGT, Solidaires, ConfĂ©dĂ©ration paysanne, FSU), des organisations Ă©cologistes (Greenpeace, Oxfam, Les amis de la terre) ou altermondialistes comme Attac. C’est son premier intĂ©rĂȘt, celui de combiner des objectifs sociaux et environnementaux : il s’agit lĂ  d’un point essentiel, tant la crise va ĂȘtre prise comme prĂ©texte pour diffĂ©rer les investissements nĂ©cessaires Ă  la transition Ă©cologique (la coupe – budgĂ©taire â€“ est pleine) ou pour desserrer les rĂ©glementations, au nom de l’emploi.

Mais ce texte prĂ©sente un autre intĂ©rĂȘt, celui d’articuler les diffĂ©rents « Ă©tages[39] Â» d’un projet de transformation sociale : des mesures immĂ©diates portant sur les modalitĂ©s du dĂ©confinement, des mesures sociales plus structurelles (et les moyens de les « financer Â»), tout cela s’inscrivant dans un projet de « reconversion Ă©cologique et sociale des activitĂ©s Â».

Cet appel est certes incomplet, parfois Ă©vasif et sans doute insuffisamment radical, mais on ne peut qu’ĂȘtre d’accord avec son orientation gĂ©nĂ©rale. Il faut en tout cas approfondir ce type d’élaboration. Peut-ĂȘtre faudrait-il y adjoindre des propositions fortes et synthĂ©tiques comme celle d’une « taxe d’urgence Covid-19 Â» avancĂ©e par un collectif europĂ©en[40] ? Peut-ĂȘtre aussi faudrait-il faire du thĂšme de la conditionnalitĂ© un axe transversal ? Mariana Mazzucato, une Ă©conomiste qui milite pour la rĂ©habilitation de l’intervention publique a Ă  juste titre insistĂ© sur ce point : cette fois, dit-elle, « les mesures de sauvetage doivent absolument ĂȘtre assorties de conditions. Dans la mesure oĂč l’État joue Ă  nouveau un rĂŽle de premier plan, il doit ĂȘtre considĂ©rĂ© comme un hĂ©ros plutĂŽt que comme un naĂŻf (patsy). Il faut donc apporter des solutions immĂ©diates, mais les concevoir de maniĂšre Ă  servir l’intĂ©rĂȘt public sur le long terme. Par exemple (
) il faut demander aux entreprises qui bĂ©nĂ©ficient d’un plan de sauvetage de garder leurs travailleurs et s’assurer qu’une fois la crise passĂ©e, elles investiront dans la formation et l’amĂ©lioration des conditions de travail[41]. Â»

Le gouvernement français a gĂ©rĂ© la crise en Ă©vitant soigneusement toute forme de contrĂŽle dĂ©mocratique, parlementaire ou institutionnel. Il a prĂ©fĂ©rĂ© l’infantilisation des citoyens, couplĂ©e Ă  une rĂ©pression trĂšs caractĂ©ristique du nĂ©olibĂ©ralisme autoritaire qui est celui de Macron. Mais les aspirations au changement pourraient elles aussi se dĂ©confiner, et c’est d’ailleurs ce que redoute ce gouvernement. C’est dans cette volontĂ© de reprendre le contrĂŽle que rĂ©side la possibilitĂ© de voir se former un nouveau bloc social capable d’imposer des transformations radicales.

Ce texte a Ă©tĂ© publiĂ© le 18 juin sur le site A l’Encontre.

Notes

[1] Walter Benjamin, Paris, capitale du XIXe siĂšcle : Le Livre des passages, citĂ© par Razmig Keucheyan, La nature est un champ de bataille, 2018.

[2] Antoine de Saint-ExupĂ©ry, Citadelle, 1948.

[3] OECD, Economic Outlook, June 2020.

[4] Nous ne reprenons que trĂšs partiellement les dĂ©veloppements proposĂ©s dans de prĂ©cĂ©dentes contributions sur le site A l’encontre : « L’économie mondiale en plein chaos Â», 17 mai 2020 ; « Rebond ou plongeon ? Â», 29 avril 2020 ; « Sur l’inanitĂ© de la science Ă©conomique officielle : de l’arbitrage entre activitĂ© Ă©conomique et risques sanitaires Â», 14 avril 2020 ; « Le nĂ©o-libĂ©ralisme contaminĂ© Â», 31 mars 2020. Voir aussi « Une reprise Ă©conomique « en V Â», vraiment ? Â», Alternatives Ă©conomiques, 3 juin 2020.

[5] FrĂ©dĂ©ric Boccara et Alain Tournebise, « Le coronavirus prĂ©cipite la crise, il ne la cause pas ! Â», Les Ă©conomistes atterrĂ©s, mars 2020.

[6] Michael Roberts, « It was the virus that did it Â», March 15, 2020.

[7] Eric Toussaint, « Non, le coronavirus n’est pas le responsable de la chute des cours boursiers Â», 4 mars 2020.

[8]sur ce point, voir : Robert G. Wallace, Big Farms Make Big Flu: Dispatches on Infectious Disease, Agribusiness, and the Nature of Science, Monthly Review Press, New York, 2016 ; Sonia Shah, « Contre les pandĂ©mies, l’écologie Â», Le Monde diplomatique, mars 2020.

[9] FMI, The Great Lockdown, World Economic Outlook, April 2020.

[10] Paul Krugman, « https://twitter.com/paulkrugman/status/1246152855456755713
 Â», twitter, 3 avril 2020.

[11] Veronica Guerrieri, Guido Lorenzoni, Ludwig Straub, IvĂĄn Werning, « Macroeconomic Implications of COVID-19: Can Negative Supply Shocks Cause Demand Shortages? Â», April 2, 2020.

[12] OFCE, « Ă‰valuation de l’impact Ă©conomique de la pandĂ©mie sur l’économie mondiale en avril 2020 Â», 5 juin 2020.

[13] Jean-NoĂ«l Barrot, Basile Grassi, Julien Sauvagnat, « Sectoral effects of social distancing Â», March 2020.

[14] Lilas Demmou et al., « Corporate sector vulnerabilities during the Covid-19 outbreak: assessment and policy responses Â», OECD, 5 May 2020.

[15] Olivier Blanchard, Thomas Philippon, Jean Pisani-Ferry, « A New Policy Toolkit Is Needed as Countries Exit COVID-19 Lockdowns Â», Peterson Institute for International Economics, June 2020.

[16] BarthĂ©lĂ©my Bonadio, Zhen Huo, Andrei Levchenko, Nitya Pandalai-Nayar, « The role of global supply chains in the COVID-19 pandemic and beyond Â», voxeu, 25 May 2020.

[17] Elie Gerschel, Robin Lenoir, Isabelle Mejean, « Coordonner le dĂ©confinement de l’Europe, un enjeu Ă©conomique fort Â», IPP, 5 juin 2020. L’infographie est tirĂ©e du site worldview. stratfor.com.

[18] Emma Reynolds and Henrik Pettersson, « Confirmed coronavirus cases are rising faster than ever Â», CNN, June 5, 2020.

[19] Grain, « Des millions de personnes forcĂ©es de choisir entre la faim ou le Covid-19 Â», 19 Mai 2020.

[20] Rahm Emanuel, « You never want a serious crisis to go to waste Â», The Wall Street Journal, video, November 18, 2008. Cette formule a Ă©tĂ© ironiquement reprise par Philip Mirowski, comme titre Ă  son remarqueble ouvrage, Never Let a Serious Crisis Go to Waste, 2013, dont le sous-titre est Ă©loquent: « Comment le nĂ©olibĂ©ralisme a survĂ©cu Ă  l’effondrement financier Â» (How Neoliberalism Survived the Financial Meltdown).

[21] Milton Friedman, Capitalisme et libertĂ©, 1971. Traduction française de Capitalism and Freedom, 1962.

[22] Gilbert Achcar, « Auto-extinction du nĂ©olibĂ©ralisme ? N’y comptez point Â», A l’encontre, 30 avril 2020.

[23] Eric Heyer, « La crise sanitaire accĂ©lĂšre la transition vers une croissance soutenable Â», AOC, 22 mai 2020.

[24] Patrick Artus, « Il va falloir soutenir la robotisation des entreprises françaises Â», 22 mai 2020.

[25] Global Health Advocates – Corporate Europe Observatory, « Au nom de l’innovation. L’industrie contrĂŽle l’usage des fonds europĂ©ens pour la recherche et nĂ©glige l’intĂ©rĂȘt public Â», mai 2020.

[26] Sondage Odoxa, « Coronavirus : les Français font des relocalisations la prioritĂ© de l’aprĂšs-crise Â», Les Echos, 13 avril 2020.

[27] Nous avons abordĂ© ce point dans « L’économie mondiale en plein chaos Â», A l’encontre, 17 mai 2020.

[28] Jean BarthĂ©lemy et Adrian Penalver, « La monnaie de banque centrale n’a rien de magique Â», Bloc-notes Eco, Banque de France, 20 mai 2020.

[29] Adam Tooze, « Time to expose the reality of ‘debt market discipline‘ Â», Social Europe, May 25, 2020.

[30] Wolfgang Streeck, Du temps achetĂ©. La crise sans cesse ajournĂ©e du capitalisme dĂ©mocratique, Gallimard, 2014.

[31] Walter Scheidel, The Great Leveler. Violence and the History of Inequality from the Stone Age to the Twenty-First Century, 2017 ; voir aussi ce rĂ©sumĂ© de son livre : Walter Scheidel, « What Tames Inequality? Violence and Mayhem The Chronicles of Higher Education Â», February 2017.

[32] Olivier Passet, « La faillite financiĂšre de la pensĂ©e progressiste Â», Xerfi, 15 avril 2020.

[33] Antoine Artous, Le fĂ©tichisme chez Marx. Le marxisme comme thĂ©orie critique, Éditions Syllepse, 2006.

[34] Karl Marx, Le Capital, Livre I, pp. 82-85

[35] Emmanuel Macron, « Adresse aux Français Â», 12 mars 2020.

[36] Nicolas Sarkozy, « Discours de Toulon Â», 25 septembre 2008.

[37] Romaric Godin, « Le chantage Ă  l’emploi s’impose comme politique Ă©conomique Â», Mediapart, 2 juin 2020.

[38] CGT, Attac et al., « Plan de sortie de crise Â», 26 mai 2020.

[39] Nous nous permettons de renvoyer Ă  un petit texte de mĂ©thode Ă©manant d’un groupe d’économistes français liĂ©s au Front de gauche auquel nous avions contribuĂ© : « Transformation sociale : une fusĂ©e Ă  trois Ă©tages Â», 28 novembre 2011. Les trois « Ă©tages Â» Ă©taient les suivants : 1. reprendre le contrĂŽle : entamer la rupture, asseoir la lĂ©gitimitĂ© de l’expĂ©rience ; 2. bifurquer : enraciner le processus de transformation ; 3. restructurer : amorcer un nouveau mode de dĂ©veloppement.

[40] Collectif, « Pour une taxe d’urgence Covid-19 Â», 12 juin 2020 (Eric Toussaint, Susan George, Catherine Samary, Miguel UrbĂĄn Crespo et al.).

[41] Mariana Mazzucato, « Capitalism’s triple crisis Â», Social Europe, 9 April 2020.

(Visited 56 times, 90 visits today)



Source: Contretemps.eu