Mai 13, 2022
Par CQFD
225 visites

Quand des femmes et hommes du futur tenteront de retracer la dĂ©gringolade de l’époque macroniste, ils auront tout intĂ©rĂȘt Ă  se pencher sur une sĂ©rie de vidĂ©os Ă  vocation propagandesque, intitulĂ©e Le Candidat. D’un format d’une dizaine de minutes, mises en ligne chaque semaine sur YouTube de dĂ©but mars Ă  fin avril, ces huit pastilles numĂ©riques disent beaucoup du rĂ©cit dĂ©connectĂ© que le prĂ©sident rĂ©Ă©lu tient Ă  livrer sur lui-mĂȘme. La mise en scĂšne est Ă  la fois scandaleusement vide et bourrĂ©e d’artefacts narratifs. Et ça fait pschiit.


Illustration de Gwen Tomahawk

« Moi, ils m’ont collĂ© une Ă©tiquette de prĂ©sident des riches qui me fait encore du mal. Â»
(Emmanuel Macron, Le Candidat, Ă©pisode 7)

Ça commence comme une pub pour un dĂ©o cheapos. Sur fond discret de musique pompeuse, un homme en costume bleu grimpe lestement des escaliers suivi de son chien noir, puis traverse un couloir d’un pas dĂ©terminĂ©. Plan suivant, il est Ă  son bureau en chemise blanche, pinçant les lĂšvres – l’heure est grave, il a un message Ă  faire passer. Tandis qu’il dĂ©goise, la camĂ©ra tressaute autour de son visage, en gros plan tremblĂ©. Son propos : s’il ne s’est pas dĂ©clarĂ© candidat plus tĂŽt, c’est en raison de l’épidĂ©mie et de la guerre en Ukraine – « Une situation qui impressionne nos compatriotes Â». Face au virus et Ă  Poutine, pas le temps pour le petit et mesquin thĂ©Ăątre Ă©lectoral. N’empĂȘche, quelque chose a changĂ©, assure-t-il, il est devenu « humble Â», rĂ©pĂšte-t-il, tellement « humble Â», tandis que le dispositif narratif lui-mĂȘme lĂšve les yeux au ciel en gloussant. Une petite mĂ©lodie au piano trĂšs AmĂ©lie Poulain revient tournoyer dans les oreilles, alors qu’il signe un papier d’un bleu « Emmanuel Macron Â», scritch scritch, puis assure avec un sourire faux que oui oui on peut l’appeler « monsieur le candidat Â». Avant qu’une dizaine de secondes ne soient accordĂ©es Ă  son Ă©quipe de campagne, quelques sĂ©quences en flash montrant leur reconnaissance – il est candidat, allĂ©luia –, puis rideau ; Ă  plus, les gueux.

Ce premier Ă©pisode de la sĂ©rie Le Candidat, fagotĂ©e en vue de faire rĂ©Ă©lire le prĂ©sident, est sorti le 4 mars 2022. Plus court que les suivants, 4 minutes 33, il est pourtant interminable. Sur YouTube, 399 291 personnes l’ont visionnĂ© Ă  l’heure oĂč ces lignes sont Ă©crites. Il a Ă©tĂ© produit par une boĂźte appelĂ©e Arduina, fondĂ©e par un certain Dominique Delport qui, aprĂšs avoir Ă©tĂ© directeur gĂ©nĂ©ral de l’agence de com’ Havas, a grenouillĂ© dans l’empire Vice Media. Ce serait, ĂŽ surprise, un proche du magnat des mĂ©dias Vincent BollorĂ©. Dans un entretien avec le site Petit Web1, Delport explique : « Notre client est l’équipe de campagne et [c’est] le candidat qui a le final cut. Â» Le piteux rĂ©sultat est donc sous entier contrĂŽle de la bande Ă  Macron. Et Delport d’ajouter qu’il y a une vingtaine de personnes impliquĂ©es dans les tournages et qu’il se revendique de « la qualitĂ© Netflix Â».

Netflix, donc. Un phare surpuissant qui affole les Ă©quipes de com’ et les façonneurs d’imaginaire, posant l’objet sĂ©rie comme le phĂ©nomĂšne culturel majeur de notre temps. Qui a poussĂ© les bĂ©ats Jeunes avec Macron Ă  propulser une campagne d’affichage intitulĂ©e « Vivement qu’on signe pour cinq saisons de plus Â». Qui a sans doute en partie inspirĂ© les mises en scĂšne photographiques grotesques du prĂ©sident en « chef de guerre Â», suppliciĂ© de stress au tĂ©lĂ©phone ou en hoodie noir/casquette/barbe mal rasĂ©e. Et dont l’esthĂ©tique anime apparemment sa photographe Soazig de la MoissonniĂšre qui, sur son Instagram perso, dĂ©verse des tas de clichĂ©s prĂ©tendument « off Â», le montrant dans son quotidien (et tellement humain, morbleu).

« Je vous dis merde ! Â»

En matiĂšre de mise en fiction modernisĂ©e, Macron a des prĂ©dĂ©cesseurs. Barack Obama si cool, au micro comme sur un terrain de basket. Ou le prĂ©sident ukrainien Volodymyr Zelensky, si profondĂ©ment imprĂ©gnĂ© par son passĂ© d’acteur dans cette confusion vraie vie/sĂ©rie tĂ©lĂ©. Mais il ne suffit pas de se vouloir hĂ©ros transcendĂ© par le cadre narratif pour que cela fonctionne. Loin de lĂ . Et les huit Ă©pisodes du Candidat mis en ligne jusqu’au dernier round de l’élection dĂ©gagent avant tout un immense sentiment de vide et de faussetĂ©, puant le carton-pĂąte voire la campagne Ă©lectorale Potemkine. Tant de passages gĂȘnants… Macron discutant en bord de Seine avec un joggeur s’entraĂźnant pour le marathon – « Je vous dis merde  ! Â» – avant de lĂącher, la tour Eiffel dans son dos : « On est quand mĂȘme le plus beau pays du monde. Â» Macron galopant dans des escaliers (gimmick rĂ©current). Macron songeur Ă  l’arriĂšre de sa berline, les yeux perdus sur le paysage. Macron parlant foot : « Il faut ĂȘtre concret et percutant, tel Basile Boli administrant cette magnifique tĂȘte dans les buts du Milan AC. Â» Macron demandant deux fois Ă  Brigitte s’il doit changer de pantalon (oui)…

TrĂšs vite, l’overdose de fausse intimitĂ© se fait totale, repoussante. Les mĂ©dias comme les spectateurs ne s’y sont pas trompĂ©s. Les premiers ont beaucoup Ă©voquĂ© l’épisode 1, avant de se dĂ©sintĂ©resser de la suite. Les seconds ont progressivement dĂ©sertĂ© YouTube, avec des chiffres de plus en plus dĂ©risoires : Environ 175 000 vues pour le 2e opus, 68 000 pour le 5e et 47 000 pour le dernier. Peanuts, quoi, pour ce qui devait ĂȘtre une locomotive de la campagne et a mobilisĂ© beaucoup de moyens et de temps.

Macron demandant deux fois Ă  Brigitte s’il doit changer de pantalon.

L’ambition de l’équipe de com’ Ă©tait pourtant claire : s’immiscer au plus proche de l’intimitĂ© du prĂ©sident-candidat, parfois Ă  5 cm de son visage, ou bien au plus prĂšs de ses bains-de-foule-serrages-de-mains-humains-tellement-humains. Tout ça saupoudrĂ© d’artefacts de montage et de prises de vue, ainsi que de cliffhangers claquĂ©s au sol, pour rentrer dans le cahier des charges Netflix. Mais voilĂ , la forme ne suffit pas. Et au vide des propositions succĂšde cette impression d’autosatisfecit permanent, Macron commentant les prestations de Macron sans jamais se dĂ©centrer. Vertigineux.

Candidat au Loft ?

Auteur d’un bouquin qui a fait date, Storytelling â€“ La Machine Ă  fabriquer des histoires et formater les esprits (La DĂ©couverte, 2007), le chercheur Christian Salmon n’est pas tendre avec la mise en scĂšne macronienne2 : « Macron a voulu redonner au pouvoir une aura de sacralitĂ© profane, de magie artificielle, une hyperrĂ©alitĂ© politique caractĂ©risĂ©e par l’impossibilitĂ© de distinguer les contraires. Car la scĂšne politique n’est plus rĂ©gie par la dissimulation, mais par la simulation ; non plus par le secret et le calcul cynique, mais par l’exhibition et la surexposition. Triomphe de la tĂ©lĂ©-rĂ©alitĂ© sur le thĂ©Ăątre politique. Il n’y a rien Ă  interprĂ©ter. Â»

Ce cirque mĂ©diatique flou, tordant toujours plus les limites fiction/rĂ©alitĂ©, ne semble en tout cas pas prĂȘt de s’arranger, si l’on en croit le grand barnum dĂ©goulinant de bleu blanc rouge Ă  La DĂ©fense Arena le 2 avril dernier. Dans le 4e Ă©pisode du Candidat, on voit d’ailleurs Macron donner ses indications pour la soirĂ©e : « Ce que je voudrais, c’est pas une Ă©criture de meeting. Je voudrais un truc plus dans l’effet d’un Ă©vĂ©nement sportif. Un truc plus charnel. Une forme de moi qui dit merci. Â» LĂ  encore, le mĂ©lange des genres et le brouillage du message sont maximum, dont il ne reste plus rien, sauf : moi.

Ce pauvre moi hypertrophiĂ© et mal jouĂ©, comme toutes les baudruches surgonflĂ©es, finira forcĂ©ment par exploser dans un grand dĂ©luge de confettis avariĂ©s. Ce jour-lĂ , il faudra opposer aux autres mauvais et dangereux acteurs en embuscade, au premier rang desquels ceux de l’extrĂȘme droite, notre propre imaginaire, aux antipodes des grossiĂšres manipulations des docteurs Folamour de la com’, gorgĂ©s de coke et d’ego.

D’ailleurs, si un producteur passe par lĂ , on a une excellente idĂ©e de sĂ©rie Ă  proposer. Ça s’appellerait Chien Rouge, le candidat du tout brĂ»ler (surtout les communicants). Un potentiel de ouf.

Émilien Bernard





Source: Cqfd-journal.org