Novembre 30, 2020
Par Lundi matin
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« La Com-RĂ© (commissaire-rĂ©alisatrice) Ă©ructait au tĂ©lĂ©phone tandis que j’essayais, tant bien que mal, de monter les images envoyĂ©es au petit matin par la BIF (Brigade d’Intervention Filmique). C’était Ă  peu prĂšs impossible. Outre des cadrages pourris, les bras-cassĂ©s de la BIF avaient presque exclusivement filmĂ© nos agents Ă©crasant de leurs tonfas les tĂȘtes noires des sans-papiers. Dans l’obscuritĂ©, avec l’infra-rouge, on voyait une battue de personnes effrayĂ©es tĂąchant de fuir les coups de Robocops. Tout ce qu’il ne fallait pas. L’Inspecteur-Chef ScĂ©nariste avait pourtant Ă©tĂ© trĂšs clair : il s’agissait d’une attaque caractĂ©risĂ©e de sans-paps qui, ivres de rage musulmane, s’en prenait Ă  un couple de jeunes parents blancs promenant paisiblement leur poussette. Prenant leurs jambes Ă  leur cou, et le bĂ©bĂ© dans les bras, les parents parvenaient Ă  se rĂ©fugier in extremis dans un hall d’immeuble, poursuivis par la horde. Les sans-paps devaient ĂȘtre en train de caillasser l’entrĂ©e quand la BAC intervenait en sous nombre, se frayant un chemin parmi les barbares jusqu’à rejoindre le couple terrifiĂ©. La scĂšne principale devait ĂȘtre le siĂšge acharnĂ©, durant toute la nuit, de ce couple dĂ©fendu avec l’énergie du dĂ©sespoir par les baqueux.

L’équipe drone avait dĂ©jĂ  filmĂ© le couple des agents-comĂ©diens, les images Ă©taient parfaitement aux normes HV (Haute Vraisemblance) de notre Commissariat Ă  l’Image. Un plaisir Ă  monter, si bien que je m’étais mis Ă  l’ouvrage dĂšs rĂ©ception la veille. Ainsi, ce matin il ne me restait qu’à me concentrer sur la scĂšne principale prise durant la nuit. C’était sans compter sur ces crĂ©tins de la BIF, que ma Com-RĂ© continuait Ă  pourrir au tĂ©lĂ©phone. Elle finit par raccrocher et me regarda avec abattement : nous savions tous deux qu’il n’y avait d’autre solution que d’appeler, Ă  nouveau, le commissaire Casta et son Ă©quipe prĂ©posĂ©e aux Effets SpĂ©ciaux (la Brigade SpĂ©). Â»

Pour commencer cet article j’ai demandĂ© Ă  mon ami Johan SĂ©bastien, auteur de petites nouvelles d’anticipation, l’autorisation de publier cet extrait d’un texte qu’il m’a rĂ©cemment soumis. Bien sĂ»r, en imaginant tout un pan de la police dĂ©diĂ© au traitement d’images –un commissariat converti en un studio d’Hollywood en somme- Johan s’inspire de la loi dite de “SĂ©curitĂ© Globale”. En effet, celle-ci a pour ambition de blinder les forces de l’ordre dans la guerre de l’image. Elle est conçue comme Ă  la fois dĂ©fensive (la loi vient lĂ©galiser la pratique policiĂšre courante qui consiste Ă  empĂȘcher de filmer ses agents) et offensive (elle lĂ©galise les tentatives, jusqu’alors judiciairement repoussĂ©es –mais tout de mĂȘme poursuivies-, de filmer la population entre autres par drones). Autrement dit, il ne s’agit pas seulement de tarir des sources d’image mais aussi d’en produire, si bien que, effectivement, le ministĂšre doit y dĂ©dier une partie de ses ressources, technologiques et humaines, c’est-Ă -dire qu’il fonde sa propre maison de production.

Pour ma part, un peu prĂ©posĂ© Ă  la guerre psychologique et son usage par l’armĂ©e française, j’aurais pu Ă©crire un article, par exemple sur la mise en place du Service Presse Information (SPI) en Indochine. Cette appellation est en soi intĂ©ressante, le mĂȘme service s’appelait auparavant « Service presse propagande information Â» puis « Service moral information Â», des noms plus explicites sur sa fonction de propagande. Il est rebaptisĂ© SPI en juin 1950, sans plus de rĂ©fĂ©rence au moral ou Ă  la propagande, probablement du fait du capitaine Michel Frois qui en prend la tĂȘte [1]. Celui-ci travaille en Ă©troite collaboration avec un civil, Jean-Pierre Dannaud (1921-1995), normalien agrĂ©gĂ© de philosophie, qui occupe une place similaire dans l’administration civile de l’Indochine. BientĂŽt, les deux hommes se retrouvent sous les ordres d’un mĂȘme patron en 1951, Ă  la fois haut-commissaire et chef des armĂ©es en Indochine : de Lattre de Tassigny qui « sait que les choses ne sont pas ce qu’elles sont, mais ce qu’on les fait apparaĂźtre. Â» (M. Frois). Cette Ă©quipe donne une impulsion et un soin inĂ©dit au contrĂŽle et la production d’images, si bien que Frois peut affirmer que son service « ne renseignait pas seulement la presse Ă©crite sur les opĂ©rations, il lui donnait un Ă©lĂ©ment capital : des documents photographiques. [
]Ainsi, la presse illustrĂ©e du monde entier n’a Ă©tĂ© informĂ©e sur la guerre que par nos services Â». C’est en grande partie grĂące Ă  ce travail, la mise en place d’une infrastructure efficace en mesure de fournir les journaux en matiĂšre premiĂšre, que l’armĂ©e parvient peu aprĂšs Ă  promouvoir l’un de ses produits-phare, une vraie star : Marcel Bigeard qui apparaĂźt sur la scĂšne mĂ©diatique en 1952 pour ne plus jamais la quitter.

Mais, dans le fond, si j’avais Ă©crit un tel article, on n’aurait pas appris grand-chose. Que l’armĂ©e cherche Ă  maĂźtriser son image pour ne pas paraĂźtre ĂȘtre ce qu’elle est, Ă  savoir une machine Ă  terroriser des civils, la belle affaire ; pour cela j’aurais mieux fait d’inciter l’ami Johan Ă  terminer sa nouvelle. D’autant que s’il s’agit de parler de ce qui se passe actuellement en France –et c’est le but dans les deux cas- qu’une police admette si clairement qu’elle souhaite contrĂŽler l’image pour manipuler les opinions tient bien plus de la science fiction que de l’histoire acadĂ©mique. Ou, pour mieux dire, une telle ambition s’inscrit dans des histoires, celles des polices soviĂ©tiques par exemple, dont je ne me sens pas autorisĂ© Ă  dire grand-chose par manque d’expertise. Aussi, je vous propose plutĂŽt de continuer avec Johan, Ă  qui je recommande de rebaptiser sa « Brigade SpĂ© Â» en « Bureau des Retouches Â» (par simple esthĂ©tique) et son « Commissariat Ă  l’Image Â» en « Commissariat GĂ©nĂ©ral Ă  l’Information (cette fois pour la rĂ©fĂ©rence historique Ă  une telle institution fondĂ©e en juillet 1940 et dirigĂ©e –trĂšs maladroitement- par Jean Giraudoux afin de contrer la propagande allemande du docteur Goebbels).

« Le Bureau des Retouches du commissaire Casta avait, avec le temps, vĂ©ritablement colonisĂ© notre Commissariat Ă  l’Image. Sa formalisation en brigade n’était que la consĂ©cration de son poids toujours croissant. Celui-ci s’explique facilement par la difficultĂ© technique que nous, tous les autres services, avons Ă  produire les images qu’exigent les inspecteurs-scĂ©naristes qui eux-mĂȘmes suivent les directives prĂ©cises du ministre.

En outre, le roublard Casta compte dans son Ă©quipe l’ambitieux brigadier Darvilain. Un vrai petit gĂ©nie dans son domaine celui-lĂ , capable de transformer une ratonnade contre des misĂ©reux en une attaque de monstrueux zombis. Avec lui, notre paisible ville apparaĂźt chaque jour comme un vaste champ de bataille, engloutie par des invasions barbares, avec un degrĂ© de vraisemblance Ă©poustouflant. Ce degrĂ© de vraisemblance reste d’ailleurs notre principal contentieux avec la commission des normes HV. ComposĂ©e de pleutres, limite traĂźtres, cette commission refuse encore et toujours de changer son protocole, si bien que les images du Bureau des Retouches restent non-certifiĂ©es HV. Ce sont les mĂȘmes salauds qui nous avaient dĂ©jĂ  obligĂ© Ă  baptiser HV en “Haute Vraisemblance” alors que, Ă  la base, la proposition Ă©tait “Haute VĂ©racitĂ©â€. Une plaie cette commission, toujours Ă  pinailler, entiĂšrement dĂ©diĂ©e Ă  nous empĂȘcher de travailler. Je peux quand mĂȘme m’enorgueillir d’en avoir dĂ©couvert la parade. C’est moi qui ai inventĂ© le systĂšme du clignotement lent du certificat HV sur les images. Comme le label apparaĂźt et disparaĂźt de maniĂšre apparemment alĂ©atoire, aprĂšs le montage peu de gens se rendent compte de la diffĂ©rence entre images certifiĂ©es et non-certifiĂ©es. Je ne compte plus les fĂ©licitions de mes collĂšgues pour cette trouvaille.

Quoiqu’il en soit, Darvilain Ă©tait l’homme de la situation. Avec ma Com-RĂ©al, nous avions foi en sa magie. J’imaginais dĂ©jĂ  le bruit des tonfas s’écrasant sur les tĂȘtes des migrants se transformer en d’inquiĂ©tants grognements de ces mĂȘmes migrants, leurs visages effrayĂ©s prendre les atours de fĂ©roces islamistes-ultra-gauchistes. Â»

Toute la difficultĂ© de la guerre de l’image tient Ă  la place qu’occupe la victime dans l’imaginaire contemporain. Il n’y a pas si longtemps, la victime Ă©tait assez peu publicitĂ©, il fallait certes la protĂ©ger mais elle occupait une place tout Ă  fait subalterne par rapport Ă  celle de hĂ©ros. À ce titre les statuts comparĂ©s des Juifs et des rĂ©sistants dans les rĂ©cits de l’immĂ©diat aprĂšs-guerre, sont Ă©loquents : la victime juive n’y a pratiquement pas sa place tandis que le rĂ©sistant convient Ă  peu prĂšs Ă  tout le monde. La transformation du statut de la victime est pour bonne part liĂ©e au poids qu’acquiert progressivement le gĂ©nocide des Juifs (Ă  partir du procĂšs Eichmann, 1961). DĂšs la guerre du Vietnam ce renversement est actĂ© par l’image. L’image d’une enfant en feu, brulĂ©e par le napalm, dit dĂ©sormais plus que toute la propagande anticommuniste pourtant peu avare de moyens.

Le documentaire de Patrick BarbĂ©ris Vietnam, la trahison des mĂ©dias (2008, Zadig/Arte) permet de bien saisir le rĂŽle clef de l’image dans la guerre du Vietnam et, surtout, les conclusions qu’en tirent les Ă©tats-majors Ă©tatsuniens. Par la suite, jamais plus les journalistes ne seront laissĂ©s Ă  leurs logiques propres (que ce soit celle d’informer ou d’obtenir plus d’audience). Les invasions Ă©tatsuniennes suivantes, du Panama ou d’Irak par exemples, sont mĂ©diatiquement solidement encadrĂ©es. C’est que la guerre du Vietnam a Ă©tĂ© largement rendue insupportable non par des images produites par des communistes (qui auraient Ă©tĂ© discrĂ©ditĂ©es quelle qu’en fusse la vĂ©racitĂ©) mais par les rĂ©dactions Ă©tatsuniennes. Celles-ci ont montrĂ© des images d’autant plus insoutenables qu’elles Ă©taient consommĂ©es par un pays en paix ou, pour mieux dire des quartiers, des familles qui vivaient dans un environnement au degrĂ© de violence trĂšs bas. C’est le dĂ©phasage entre l’absence de violence explicite aux États-Unis et celle dĂ©ployĂ©e au Vietnam qui rendent leur compte-rendu en images insoutenable. (Nous ne supportons pas les images d’un massacre parce que nous les recevons dans un tout autre contexte, oĂč la violence explicite est relativement absente, si nous cĂŽtoyions tous les jours des meurtres horribles, alors il ne s’agit que de notre triste quotidien).

Il n’y a pas d’image insoutenable en soi, il y a une perception sensible liĂ©e Ă  une norme (dĂ©finissant ce qui est acceptable de ce qu’il ne l’est pas). Or, cette derniĂšre dĂ©passe de loin ce que peut faire la seule image. En ce sens, la Brigade d’Intervention Filmique (pour la fiction) ou le Service Presse Information (pour la rĂ©alitĂ© historique) s’adaptent plus Ă  ce sensible qu’ils ne le construisent. C’est aussi ce que cherche Ă  faire le ministĂšre de l’IntĂ©rieur actuel : adapter l’image de ses agents Ă  la norme de l’acceptable. Pour cela, il doit Ă  la fois produire les images et interdire les productions concurrentes qui choquent la sensibilitĂ© de ses administrĂ©s. En somme, pour l’instant, il ne travaille qu’à faire passer le bourreau pour la victime. Il suffit de regarder un instant une chaĂźne d’info-en-continue, pour saisir la banalitĂ© de la constante mis-en-scĂšne de la vulnĂ©rabilitĂ© policiĂšre.

Mais nous pouvons facilement imaginer une ambition d’une toute autre ampleur. En effet, avec le temps, cette acrobatie toujours un peu malaisĂ©e (les Ă©ditorialistes peuvent bien rĂ©pĂ©ter en boucle que de diaboliques gauchistes ont instrumentalisĂ© des centaines de migrants afin d’obtenir des images de ratonnade, mĂȘme leur ministre Darmanin doute que ce rĂ©cit soit en mesure de contrecarrer les faits et leurs images –enfin, pour lui, ce serait plutĂŽt l’inverse, si tant est que les faits aient une quelconque importance dans son mode de penser-). Mais, avec le temps, disais-je, cette acrobatie peut ĂȘtre rendue inutile, le travail sur le sensible aura Ă©tĂ© si bien menĂ© que voir une personne dĂ©munie pourchassĂ©e, tabassĂ©e, humiliĂ©e, Ă©crasĂ©e, sera une norme acceptable. Autrement dit, avec le long travail sur les esprits par les images, nous pouvons parfaitement envisager que tout le processus actuel de meurtres, de mis en esclavage et de viols quotidiens qui s’exercent sur les personnes migrantes du sud –du fait de la politique migratoire de l’UE ou des USA- puissent non plus ĂȘtre relativement cachĂ©s comme aujourd’hui mais produire des spectacles destinĂ©s Ă  un grand-public. Disons-le franchement, la nouvelle de Johan est sinon optimiste un peu fleur-bleu. Le danger de l’industrie de l’image produite par le ministĂšre de l’IntĂ©rieur serait, Ă  terme, plutĂŽt une sorte de normalisation (fini les indignations sur twitter) de la rĂ©alitĂ© actuelle, ce cauchemar. Mais je vous laisse avec Johan car ma sensibilitĂ© (Ă  ce stade, devenue un peu archaĂŻque) me rend tout Ă  fait insoutenables les pleines dimensions de l’horreur dans laquelle nous vivons.

« La catastrophe est arrivĂ©e par Darvilain. L’enfant prodige du Commissariat Ă  l’image, notre doigt-de-fĂ©e du subterfuge, s’était bĂȘtement fait pirater. Il nous avait ainsi montrĂ© une sĂ©quence extraordinairement rĂ©aliste oĂč, Ă©piques, nos fiers baqueux se dĂ©fendaient d’une meute cauchemardesque de loqueteux infrahumains. Il avait poussĂ© le dĂ©tail jusqu’à leurs fournir des dents taillĂ©es en pointe prĂȘtes Ă  vous mordre la jugulaire. Affreux. Travail d’orfĂšvre, mais une fois envoyĂ©es sur les rĂ©seaux, les images se dĂ©faisaient toutes seules et reprenaient, inĂ©luctablement, leurs formes initiales. C’était pĂ©nible d’assister ainsi, impuissants, au dĂ©montage en direct de notre minutieux travail. Le logiciel pirate poussait le vice jusqu’à afficher, en mĂȘme temps, chacun de nos logiciels, dĂ©taillant leurs fonctions. C’était terriblement impudique. Surtout, Ă  l’écran, apparaissaient des visages humains, des personnes d’une effroyable dignitĂ© dans leur douleur si proche, que les bĂątons abimaient avec une rage mĂ©canique. Les nĂŽtres apparaissaient d’une telle cruautĂ© que le spectateur ne pouvait ne serait-ce que croire appartenir Ă  la mĂȘme espĂšce. AprĂšs, comme chacun le sait, toute notre institution fut abolie
 un si bel outil, c’est dommage, non ? Â»

Jérémy Rubenstein et Johan Sébastien




Source: Lundi.am