Février 7, 2022
Par Le Monde Libertaire
209 visites

Le courage de ma mère de George Tabori

Production Compagnie Les trois pieds dans la même chaussure
Production exécutive : Calvero
Texte publié aux Éditions Théâtrales
Avec le soutien de la SPEDIDAM
Texte : George Tabori
Mise en scène : David Ajchenbaum
Assisté de : Déboras Földes
Avec: Roland Timsit et Marion Loran [voix]
Traduction : Maurice Taszman
Lumières : Esteban Stéphane Loirat
Création sonore: Nicolas Martz

Voici une pièce que nous recommandons particulièrement Le courage de ma mère de George TABORI, un écrivain hongrois, voyageur, journaliste, auteur de nombreuses pièces, metteur en scène qui travailla avec Brecht et même Hitchcock. Né à Budapest en 1914, issu d’une famille d’intellectuels juifs, il émigra à Londres en 1935, devint journaliste à la BBC, correspondant de guerre en Bulgarie et en Turquie puis s’engagea dans l’armée britannique au Moyen-Orient. Sa famille fut déportée dans les camps et seule sa mère survécut.
Le caractère autobiographique de la pièce est évident. Parce qu’elle évoque un événement qui a eu lieu près de 35 ans avant sa narration, il faut mesurer la distance que prend l’auteur s’impliquant dans l’histoire par son propre regard plutôt que de mettre en scène directement sa mère.

C’est en fait à la fois l’histoire du fils et celui de la mère qui se tiennent côte à côte, s’aident mutuellement pour faire sortir de la crevasse de l’oubli, une anecdote au regard de tous les témoignages des rescapés d’Auschwitz mais qui se révèle extrêmement éclairante sur l’état d’esprit des Hongrois juifs pendant l’occupation allemande et l’ambiance qui régnait alors en Hongrie.

La pièce comportait à l’origine plusieurs personnages dont la mère. David AJCHENBAUM met en scène uniquement le fils qui se charge de raconter l’histoire de la mère laquelle fait entendre sa voix seulement par instants pour confirmer ou corriger des détails car « Dieu est dans le détail ».

La vision du fils se superpose au vécu de la mère et d’une certaine façon le fils offre son regard extérieur à quelque chose qui relève de l’intime, de l’indicible et qu’il ne peut se permettre de relater que grâce à sa position de fils aimant.
La femme que décrit le fils n’est pas une héroïne, c’est une femme simple au quotidien bien rythmé, une femme qui a décidé continuer à vivre, en dépit du bouleversement de sa condition du jour en lendemain, celle des Hongrois juifs contraints d’arborer l’étoile jaune sur leurs vêtements.

Cette femme est si naïve qu’elle ne comprend pas qu’un jour des policiers puissent l’encadrer pour lui signifier son arrestation. « Si tu es une gentille petite fille, tout ira bien, » telle était la règle d’or de sa vie.

Pas de place pour le pathétique dans la vision du fils qui s’autorise l’humour voire l’ironie pour décrire les scènes vécues par sa mère. Le voyage dans le wagon à bestiaux dans la situation extrême de l’horreur devient l’occasion pour la mère d’échapper à la banalité de sa vie, de devenir quelqu’un d’autre …dans la mesure où ayant été coupée de tous ses repères, elle se retrouve face à elle-même. Sa naïveté devient sa grande force, elle est pour ainsi dire « la belle fille qui ne peut donner que ce qu’elle a « cette dame de soixante ans, vêtue d’une belle robe noire avec un beau chapeau noir et des fleurs au rebord » qui d’une certaine façon tient tête à un officier allemand en le regardant droit dans les yeux.

Si la mère échappe à la déportation pour retourner au quotidien, ses parties de rami avec sa sœur, il n’en demeure pas moins cette blessure, le sentiment d’avoir abandonné les autres, ces brefs compagnons de voyage, à la mort.

C’est tout l’art de George TABORI de laisser planer aussi le doute entre la réalité et la fiction, de faire comprendre que sans les moyens de la fiction et d’un regard décalé, l’insoutenable ne peut être exprimé.
L’auteur semble observer tous les humains avec la même réserve, sans les juger, en les prenant comme ils sont, qu’il s’agisse de sa mère, de l’officier allemand, des déportés, et c’est leur humanité qui transpire, qui s’exprime.
Le texte de George TABORI est magnifique, il pourrait faire penser à une nouvelle de Stefan SWEIG. Servie par un comédien étonnant de justesse, Roland TIMSIT qui sait varier les tons avec les divers personnages du récit et la mise en scène dépouillée de David AJCHENBAUM, la pièce est mue par une véritable force intérieure, qui permet de faire résonner la vie au-delà de ses tournures tragiques, d’élever cette flamme des justes au-delà de l’oubli, celle des témoins et descendants des victimes de la Shoah.
Un spectacle essentiel, à ne pas manquer !

Le 7 Février 2022
Évelyne Trân

Au théâtre La Reine Blanche 2 bis Passage Ruelle, 75018 Paris
Du 9 Mars au 16 Avril 2022 – Mercredi, Jeudi, Samedi à 19 Heures




Source: Monde-libertaire.fr