D’aprùs Nikolaï Gogol , adaptation et mise en scùne Ronan Riviùre. Compagnie La Voix des Plumes (Ile-de-France)
Avec Laura Chetrit (Alexandrine), Michaël Giorno-Cohen (Le Barbier), Ronan RiviÚre (Le Nez, Le Policier), JérÎme Rodriguez (Kovalev), Jean-Benoßt Terral (Le médecin, Michka), Amélie Vignaux (Prascovia) et au clavecin et orgue Olivier Mazal.
Musique LĂ©on Bailly.

C’est une premiĂšre, les spectateurs assistent tous masquĂ©s Ă  une belle mascarade, celle menĂ©e tambour battant par le Nez de Gogol.
C’est qu’il avait du pif Gogol, cet auteur Russe à tel point que nous pourrions croire qu’Edmond Rostand eut vent de ses reniflades pour sa fameuse tirade des nez dans Cyrano.
La nouvelle du Nez parue dans la Revue le Contemporain en 1835 grĂące Ă  Pouchkine fut tout d’abord refusĂ©e par le magazine L’Observateur de Moscou qui la jugeait « triviale et sale ». Elle a pour personnage principal le nez d’un fonctionnaire qui fait pour ainsi dire une fugue et jette le trouble dans la sociĂ©tĂ© par ses frasques au grand dĂ©sarroi et honte de son propriĂ©taire.

Gogol fut employĂ© dans l’administration et il faut croire que le Nez s’inspire de cette expĂ©rience malheureuse. Il brocarde allĂšgrement le milieu des fonctionnaires Ă  travers le personnage de Kovalev fat et imbu de sa personne et si prĂ©occupĂ© de son apparence que la perte de son nez devient une tragĂ©die comique.
Sous couvert d’une couleur fantastique, ce nez, avant de reprendre hĂ©las sa place sur la face inique du fonctionnaire, deviendra le libertin en cavale, objet de toutes les poursuites puisque non seulement son absence dĂ©figure son propriĂ©taire mais que livrĂ© Ă  lui-mĂȘme, il devient dangereux.
Un nez vengeur fruit de l’inconscient de Gogol lui-mĂȘme, un Gogol qui puise dans son exaspĂ©ration – il n’aimait pas, parait-il son nez volumineux – face aux apparences n’offrant Ă  votre nez qu’un rĂŽle dĂ©coratif, de mĂȘme qu’il y a tout lieu de penser que pour lui les fonctionnaires Ă©taient aussi bĂȘtes et mĂ©chants que leurs pieds ou leur nez cela va sans dire.
Fruit donc d’une exaspĂ©ration olfactive, d’une atmosphĂšre irrespirable celle dans laquelle a baignĂ© l’employĂ© Gogol, ce nez en cavale exprime bien une part de notre corps celle impossible Ă  maitriser qui Ă©chappe Ă  tout raisonnement et toute science en dĂ©pit de tous nos efforts dĂ©risoires et dĂ©sespĂ©rĂ©s sauf en se rĂ©signant Ă  tristement ou comiquement se dĂ©signer : Mais regarde-toi, bon sang !
Reconnaissons que l’adaptation thĂ©Ăątrale du Nez par Ronan RiviĂšre tombe Ă  pic aujourd’hui. DĂ©sormais masquĂ©s, bĂąillonnĂ©s Ă  cause du Covid, nos bouches, nos joues, et nos nez ont fichu le camp. Certes, il est possible de les voir encore dans les terrasses du cafĂ©, mais dans la rue, dans les transports, il est impossible Ă  Paris, Ă  Nice, Ă  Marseille etc. de se dĂ©visager.
Serions-nous en train de perdre cette convivialitĂ© naturelle, cet Ă©lan fraternel vers l’inconnu croisĂ© sur le trottoir en nous rĂ©fugiant derriĂšre notre masque. Sans compter que nous n’existons que par le regard de l’autre. Cette sommation du Covid qui n’en finit pas de durer, risque bien de nous rendre grincheux, peureux, et voire dĂ©goĂ»tĂ©s de la face de l’autre que l’on n’imagine plus que fort dĂ©sagrĂ©able puisqu’elle se cache.
Revenons au spectacle Le Nez, spectaculaire et fraternel. Il s’agit d’un beau travail de la compagnie La Voix des Plumes, tant sur le plan du dĂ©cor amovible et original que sur le plan des costumes et du jeu des comĂ©diens. Ces derniers se sont astreints Ă  porter le masque mais et cela est extraordinaire, ils rĂ©ussissent Ă  le faire oublier et c’est la puissance expressive des personnages qui sont aussi Ă©garĂ©s ou chamboulĂ©s que des personnages de Pirandello qui s’impose.
Ronan RiviĂšre rĂ©ussit par un tour de magie, aprĂšs tout cela n‘est pas Ă©vident pour des cerveaux asservis Ă  la logique, Ă  assurer la prĂ©sence de ce Nez intempestif, invasif, certes il ne s’agit pas du nez de ClĂ©opĂątre, mais c’est encore mieux, sur scĂšne, il mobilise tous les regards, Ă  la fois vaillant et innocent, inconscient !

Paris, le 18 Septembre 2020
Evelyne TrĂąn

Au Théùtre 13/Jardin 103 A Bd Auguste Blanqui 75013 PARIS du 8 septembre au 11 octobre 2020 du mardi au samedi à 20h, dimanche à 16h.
1h15 sans entracte – tout public à partir de 8 ans


Article publié le 21 Sep 2020 sur Monde-libertaire.fr