Novembre 27, 2022
Par Le Monde Libertaire
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Premier amour de Samuel BECKETT

Mise en scĂšne : Jean-Michel MEYER
Avec Jean-Quentin ChĂątelain

La fraicheur ou l’innocence Ă  laquelle renvoie le titre de la nouvelle de BECKETT Premier amour illustre merveilleusement cette rĂ©flexion de Victor HUGO « Les mots manquent aux Ă©motions ».

Il s’agit de la premiĂšre nouvelle Ă©crite en français par Beckett en 1945 et publiĂ©e seulement en 1970 en raison de son caractĂšre biographique. La mise en scĂšne de Jean-Michel MEYER « Pas de musique, pas de dĂ©cor, pas de gesticulation » respecte les volontĂ©s de Beckett.

Qui se soucie de la genĂšse d’une Ă©criture s’interrogera sur son Ă©volution. Celle de Premier amour est semble-t-il bien plus transparente que celles qui ont suivi alors mĂȘme qu’elle Ă©mane d’un narrateur qui cherche ses mots et se dĂ©crit sans aucune amĂ©nitĂ© tel un spectateur de lui-mĂȘme quasi immobile scrutant son propre engourdissement.
Le narrateur dont on ignore le nom n’est pas un Ă©crivain (donc il ne s’agit pas de Beckett mĂȘme si Ă©videmment il met de lui-mĂȘme dans le personnage) et il se le rĂ©pĂšte Ă  lui-mĂȘme, les mots lui manquent. Ils ne se greffent pas naturellement ou aisĂ©ment aux Ă©vĂšnements qui lui inspirent des sentiments, des sensations trĂšs personnelles.
Le narrateur pourrait ĂȘtre considĂ©rĂ© comme un individu asocial, il est une grotte Ă  lui tout seul qui ne veut pour guide que ses propres sensations. De telle sorte que l’autre le dĂ©range ou le heurte. Il donne l’impression d’ĂȘtre toujours sur la dĂ©fensive.
Cet individu solitaire, marginal est chassĂ© Ă  25 ans de chez lui Ă  la mort de son pĂšre. Il ne s’apitoie pas sur son sort. En basse saison, il se rĂ©fugie sur un banc, en hiver il s’amĂ©nage un nid dans une Ă©table abandonnĂ©e. Un jour il fait la connaissance d’une jeune femme sans presque mot dire mais ils s’apprivoisent physiquement puisqu’ils partagent le mĂȘme banc. Enfin cette femme qu’il ne peut dĂ©crire l’emmĂšne chez elle. Il s’accommode de son nouveau logis mais le quitte Ă  la naissance d’un enfant dont il ne peut supporter les cris.

RĂ©sumĂ©e ainsi la nouvelle pourrait faire penser Ă  un rĂ©cit de Maupassant. Mais ce qui intĂ©resse Beckett, ce qu’il cherche Ă  exprimer, c’est la vĂ©ritĂ© charnelle, physique, dysfonctionnelle d’un individu qui s’éprouve Ă©tranger dans ce monde.
Mais n’importe comment, il s’agit quand mĂȘme d’un homme et c’est cette humanitĂ© « invisible » que recouvre la civilisation qui interpelle.
Question d’humus. MĂȘme malheureux, il faut imaginer cet homme avec un sourire, Ă©tonnĂ© d’évoquer un premier amour alors que son rĂ©cit ne peut que reflĂ©ter ses difficultĂ©s relationnelles et n’enjolive surtout pas sa perception. Le dĂ©calage entre le prosaĂŻsme des situations et le romantisme d’un premier amour ne manque pas de piquant.

C’est Ă  un vĂ©ritable voyage inter humain auquel nous convie son interprĂšte Jean-Quentin CHATELAIN. Le menhir que l’on voit sur scĂšne est un homme. Sous la charpente, il Ă©tincelle. Son rapport Ă  l’ĂȘtre, Ă  son corps, Ă  la femme finit par rĂ©sonner comme un cri lumineux qui jaillit de la terre, de l’humus.
Ce sentiment terrestre comme une poignĂ©e de terre qui glisserait dans la main s’accroche aux mots et Ă  leur salive. C’est tout simplement jouissif.
Cette pensĂ©e du comĂ©dien « Les monologues c’est une marche dans les traces de quelqu’un. Le texte est un sentier et j’aime le temps de la marche en solitaire » coĂŻncide avec l’écriture de cette nouvelle. Comment oublier que les mots pour aller et venir et se confronter Ă  l’inexprimable passent par la voix et le corps et c’est ce manĂšge surprenant si tangible au thĂ©Ăątre qui nous Ă©treint.

Le 28 Novembre 2022
Evelyne TrĂąn

Au Théùtre LE LUCERNAIRE 53, rue Notre-Dame-des-Champs 75006 Paris
Du 19 Octobre au 4 DĂ©cembre 2022 du mardi au samedi Ă  21 H et le dimanche Ă  17 H 30.




Source: Monde-libertaire.fr