Novembre 7, 2021
Par Le Monde Libertaire
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Cendres sur les mains

de Laurent Gaudé

Mis en scĂšne par Alexandre Tchobanoff
Avec Arnaud Carbonnier, Olivier Hamel et Prisca Lona
Assistante mise en scĂšne : Prisca Lona

Il est possible de se dĂ©placer de l’univers de Beckett Ă  celui de la tragĂ©die grecque. C’est le tour de force de cette piĂšce Les cendres sur les mains de Laurent GAUDE qui met en scĂšne Ă  la fois des personnages rappelant ceux de la piĂšce En attendant Godot de Beckett et une femme qui cumule la charge dramatique d’une Antigone ou d’une Cassandre pour exprimer l’horreur et l’absurditĂ© de la guerre.

La piĂšce est bĂątie sur deux oppositions de comportements, d’attitudes, de rĂ©actions par rapport Ă  la mort et Ă  la guerre.

D’une part une femme (le personnage aurait Ă©tĂ© inspirĂ© du tĂ©moignage d’une rĂ©fugiĂ©e du Kosovo) Ă  qui il incombe de faire parler la mort et les morts, d’autre part deux fossoyeurs qui n’ont pour d’autre mission que celle de faire disparaitre les cadavres comme les Ă©boueurs enfouissent nos dĂ©chets sans Ă©tats d’ñme.

La mort et la guerre ne font qu’une dans l’esprit de la femme – venue de nulle part sinon de la mort, elle faisait partie d‘un monceau de cadavres mais elle s’est rĂ©veillĂ©e comme le phĂ©nix renait de ses cendres – qui donne l’impression de s’adresser Ă  une entitĂ© obscure qui vient de la plonger dans la dĂ©solation. Des rĂ©miniscences de tragĂ©dies d’Eschyle ou Sophocle nous reviennent en sursaut Ă  travers les incantations, les lamentations de cette femme qui se dresse au milieu des morts.

Les fossoyeurs quant Ă  eux n’ont Ă©galement pour champ de vision qu’une hĂ©catombe. Ils sont payĂ©s pour dĂ©blayer. C’est le salaire de la mort, de la guerre. S’ils font penser aux hĂ©ros de Beckett, leur Godot n’a rien de spirituel et eux-mĂȘmes sont dĂ©pourvus d’imagination, ils ne sont pas des clodos bohĂšmes juste des employĂ©s abĂȘtis par leur travail harassant et mortifĂšre. Leur patron n’a pas de chair, il ne se manifeste que par quelques ordres Ă©lĂ©mentaires, pragmatiques. Comment auraient-ils le temps de rĂȘver ?

Deux formes de langage s’opposent. Il y a celui familier et pauvre des employĂ©s d’une part et de l’autre celui lyrique et poĂ©tique de la femme qui telle Antigone n’a de cesse d’honorer les morts en les touchant, en les caressant ou en les embrassant.

L’opposition trĂšs marquĂ©e entre les fossoyeurs et la femme ennemie s’avĂšre trĂšs efficace mais quelque peu manichĂ©enne.

Le spectacle bĂ©nĂ©ficie d’une excellente distribution. L’interprĂ©tation quasi truculente des deux comĂ©diens Arnaud Carbonnier, Olivier Hamel est trĂšs attrayante et celle dramatique de Prisca Lona, impressionnante. La mise en scĂšne d’Alexandre Tchobanoff souffle le chaud et le froid avec une belle maitrise.

La piĂšce constitue une violente charge contre la bĂȘtise humaine incarnĂ©e par ces deux fossoyeurs pitoyables et misĂ©rables, des morts-vivants qui ne peuvent se dĂ©pĂȘtrer de la mort. Alors comment, pourquoi les humains continuent-ils Ă  se tuer les uns les autres au mĂ©pris de la vie magicienne ? C’est la question qui nous assaille Ă  l’issue de la reprĂ©sentation comme un poing levĂ© contre la dictature de la guerre.

Eze, le 8 Novembre 2021

Evelyne TrĂąn

au Studio HĂ©bertot 78 bis Boulevard des Batignolles. 75017 Paris
Du 05 septembre au 28 novembre 2021 – Lundi 21 H – Mardi 19 H – Dimanche 17 H.




Source: Monde-libertaire.fr