Mars 27, 2022
Par Le Monde Libertaire
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LE ROI SE MEURT d’Eugùne Ionesco

Mise en scĂšne : Guillaume Morana
assisté par : Catherine Grammosenis
DĂ©cors et costumes : Gladys Busson
Avec : JĂ©rĂŽme Gracchus, Gladys Busson, Lucie Laffitte, Lionel Bouteau, CĂ©cilia Bompuget, ArnoĂŻs

C’est un hasard mais il n’y a pas de hasard dit-on, je m’apprĂȘte Ă  rendre compte d’une piĂšce de Ionesco vue rĂ©cemment et je dĂ©couvre qu’aujourd’hui 28 Mars 2022, c’est l’anniversaire de sa mort en 1994, soit il y a 28 ans.
Qu’est-ce donc que 28 ans dans l’univers, juste quelques poussiĂšres d’annĂ©es.

En tout cas sa piĂšce, Le Roi se meurt, Ă©crite en 1962 alors que Ionesco sortait d’une grave maladie, n’a pas vieilli. Je l’ai dĂ©couverte dans un tout petit thĂ©Ăątre Ă  Nice, le thĂ©Ăątre de l’Impertinent dirigĂ© par Guillaume MORANA. Sa mise en scĂšne servie par une belle Ă©quipe de comĂ©diens et comĂ©diennes, est tout Ă  fait Ă©patante.
Le ThĂ©Ăątre de l’Impertinent intimiste et convivial possĂšde un charme infini, celui de la simplicitĂ© et de la proximitĂ© aussi bien avec les spectateurs que les comĂ©diens, exigĂŒitĂ© de la salle oblige (i n’y a que 40 places). Quel plaisir de se retrouver dans cette niche thĂ©Ăątrale qui Ă©veille pour les seniors une flopĂ©e de souvenirs.
Ionesco, je l’ai dĂ©couvert enfant dans la piĂšce « AmĂ©dĂ©e oĂč comment s’en dĂ©barrasser » avec Alice SAPRITCH et Jean-Marie SERREAU Ă  la tĂ©lĂ©vision en 1968. Cette vision des godillots qui grossissent, grossissent jusqu’à envahir l’antre d’une chambre dĂ©solĂ©e, est restĂ©e ancrĂ©e dans ma mĂ©moire.

Ionesco pensait beaucoup Ă  la mort. La piĂšce met en scĂšne l’homme omnipotent, l’homme Roi, l’homme de tout un empire qui se voudrait immortel, face Ă  sa cour, rĂ©duite Ă  une femme de mĂ©nage, un mĂ©decin et sa premiĂšre Ă©pouse qui l’exhortent Ă  accepter sa mort prochaine. Il faut dire que tout autour de lui va Ă  la catastrophe. Les spectateurs assistent donc Ă  son agonie sachant qu’à la fin de la reprĂ©sentation comme l’annoncent les protagonistes, le Roi sera mort.

Le dĂ©cor et les costumes semblent Ă©maner d’un conte de fĂ©e intemporel ou d’une fable gĂ©ante qui raconterait « il Ă©tait une fois un Roi qui ne voulait pas mourir
 ».

Comment passer de la terreur au drolatique, je l’ignore. C’est pourtant dans nos contes d’enfance qu’est stipulĂ©e la cruautĂ© de la condition humaine.
Il ne semble pas que la notion d’absurditĂ© Ă  propos de son Ɠuvre ait emballĂ© Ionesco. Pour lui la connaissance ne pouvait ĂȘtre qu’existentielle ou mĂ©taphysique (ce sont ses propres propos). Ionesco s’est-il dit Ă  lui-mĂȘme « Je vais mourir donc je vais jouer ma mort. Il faut que quelqu’un me dise que je vais mourir, sinon je ne peux y croire ». Vaste frisson ! La vĂ©ritĂ© c’est que le jeu, le dĂ©sir de jouer est primordial chez Ionesco le mot jeu ne se reflĂšte-t-il pas dans son homonyme, le pronom Je ?

La piĂšce est politique puisqu’à travers le Roi BĂ©renger 1er, Ionesco fustige tous les pouvoirs, mais c’est aussi tout humain que Ionesco entend retrouver dans le miroir de ce personnage extrĂȘme.
Il est Ă©trange comment descendant de son estrade au fur et Ă  mesure qu’il s ‘approche de la mort, BĂ©renger oublie tout le mal qu’il a provoquĂ© et saisi de ravissement exprime son amour de la vie. Certes sa premiĂšre Ă©pouse prĂŽne le dĂ©tachement et la deuxiĂšme l’hĂ©donisme mais ce n’est pas la science philosophique qui vient au secours de BĂ©renger. Ce qui est manifeste dans ses propos c’est ce retour Ă  l’enfance, sa capacitĂ© de dĂ©lirer tout en exprimant des Ă©motions simples. Alors qu’on attendait de ce Roi omnipotent au seuil de sa mort des rĂ©miniscences de sa gloire, le voilĂ  qui parle longuement presque en sanglotant d’un chat roux qu’il a vu mourir.

JĂ©rĂŽme GRACCHUS Ă©tonnant, n’interprĂšte pas un tyran odieux mais plutĂŽt un homme Roi ridicule sans ĂȘtre grotesque qui retombe en enfance (retomber en enfance n’est pas synonyme de gĂątisme) dont le Moi je dĂ©cline jusqu’au baisser du rideau.

DrĂŽle de piĂšce intense sans ĂȘtre Ă©prouvante sans doute parce que l’humour et la fantaisie de Ionesco font toujours mouche pour chasser la tristesse. Il est possible, eh oui, de sortir heureux d’une reprĂ©sentation du Roi se meurt.
La distance est grande croit-on entre ce BĂ©renger lĂ  et les tyrans que nous connaissons ; il y en a un aujourd’hui, hĂ©las, tout dĂ©signĂ© par l’apostrophe de JĂ©rĂŽme GRACCHUS au public « Et surtout n’oubliez pas et cette piĂšce le dĂ©montre que tout tyran qu’il soit, tout roi qu’il soit, il finit par mourir ».

Eze, le 28 Mars 2022
Evelyne TrĂąn

Les représentations ont eu lieu du 11 au 27 Mars 2022
Au ThĂ©Ăątre de l’Impertinent 7, rue Tonduti de l’EscarĂšne 06300 NICE
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Source: Monde-libertaire.fr