Octobre 17, 2021
Par Le Monde Libertaire
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Journal d’un fou de Gogol (1809-1852)

traduit du Russe par Louis Viardot
Mise en scĂšne Thierry Harcourt – Avec Antony De Azevedo

L’inanitĂ© du travail de bureau Ă  en croire DostoĂŻevski, Kafka ou Gogol ne date pas d’hier. Cette inanitĂ© peut-elle conduire Ă  la folie ? Gogol avec son Ă©nergie de jeune homme, adoubĂ© par Pouchkine, tout engrossĂ© de son expĂ©rience de fonctionnaire se projette avec humour et dĂ©sespoir mĂȘlĂ©s dans les mĂ©ninges d’un conseiller tutĂ©laire pĂ©tersbourgeois, Popritchine, officiant comme tailleur de plumes dans un ministĂšre.

La nouvelle parue en 1835 (sous le rĂšgne de Nicolas 1er, empereur de Russie) a Ă©tĂ© applaudie comme une satire des mƓurs administratives. Mais Gogol va beaucoup plus loin puisqu’il explore un Ă©tat de confusion mentale propice Ă  des assertions du style « La femme est amoureuse du diable » ou au dĂ©lire de persĂ©cution « Ils ne veulent pas m’écouter. Que leur ai-je fait ? Pourquoi me tourmentent -ils ? » (en parlant de son patron ou de ses collĂšgues). Cet Ă©tat n’est pas si Ă©loignĂ© de situations cauchemardesques qu’un rĂȘveur rĂȘverait en vain de maitriser.
Nous connaissons tous cette expression « Il ou elle a pété les plombs » mais imaginons-nous la souffrance de celui ou celle victime de ce pétage des plombs ? Cet individu se trouve-t-il propulsé hors de notre planÚte « raisonnable » et dÚs lors condamné à tourner en rond prisonnier dans sa pauvre petite cervelle.

Disons-le d’emblĂ©e, ce journal d’un fou est difficilement saisissable. S’il a Ă©tĂ© repĂȘche, couchĂ© derriĂšre la niche d’un chien, c’est parce qu’il bĂ©nĂ©ficie du regard goguenard de Gogol tellement fĂ©roce qu’il n’hĂ©site pas Ă  faire parler Medji la rusĂ©e petite chienne de la fille du patron dont il est amoureux et FidĂšle sa correspondante. Cette extrĂ©mitĂ©, cette outrance ouvre les vannes du rire. Les censeurs trop rigides ou abrutis n’y auraient-ils vu que du feu ? Certainement Gogol se moque de ses contemporains et les spectateurs, les lecteurs sont priĂ©s de rire pour Ă©loigner les censeurs.

Mais en vĂ©ritĂ©, c’est plutĂŽt de l’empathie que nous Ă©prouvons pour cet anti-hĂ©ros qui tacle la folie du monde dans lequel il se trouve engluĂ© et il la prend au pied de la lettre. Puisque cette hiĂ©rarchie des classes qui domine la sociĂ©tĂ© est absurde et l’obsĂšde. « Je voudrais bien savoir d’oĂč viennent toutes ces diffĂ©rences » dit-il, pourquoi serait-il absurde qu’il se dĂ©signe lui-mĂȘme comme le Roi d’Espagne ? Popritchine dans son dĂ©lire manifeste la souffrance d’un homme qui « n’existe pas » qui n’a pas sa place dans un monde qui l’ignore totalement. A bout, il appelle sa mĂšre « Verse une larme sur ma tĂȘte malade, serre sur ton cƓur ton pauvre orphelin blessĂ© ».

Nous saluons l’intensitĂ© de l’interprĂ©tation du comĂ©dien Antony DE AZEVEDO, comme un vĂ©ritable coup de tĂȘte contre les murs, un cri d’alarme qui rĂ©sonne et qui froisse notre perception « raisonnable ».

Eze le 18 Octobre 2021

Evelyne TrĂąn

Au ThĂ©Ăątre de l’ESSAION – 6 rue Pierre au lard 75004 PARIS – du 30 AoĂ»t au 9 novembre 2021, les lundis et mardis Ă  21 H 00.




Source: Monde-libertaire.fr