Janvier 3, 2021
Par Le Monde Libertaire
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Selon que vous serez puissant ou misérable
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.

Jean de La Fontaine, Fables, Les Animaux malades de la peste (1678)

La Justice exprime la plupart du temps le droit du plus fort. L’image de la balance en Ă©quilibre, symbole de la Justice, est souvent flatteuse pour diverses raisons : abattage dans des tribunaux dĂ©bordĂ©s, interprĂ©tation du droit, mauvaise volontĂ© ou mauvaise foi, copinage, pressions politiques et/ou Ă©conomiques, etc. Les exemples de scandales judiciaires sont nombreux. Tout le monde en a en tĂȘte.
Et puis il y a les pressions qui peuvent ĂȘtre exercĂ©es sur la Justice en dehors de l’institution judiciaire afin d’obtenir gain de cause, y compris parfois Ă  l’encontre des dĂ©cisions judiciaires ; manifestations, pĂ©titions, etc. Sans oublier certains procĂšs publics : ceux du reportage d’une ou deux minutes sur un fait divers au journal tĂ©lĂ©visĂ© qui tranquillement dĂ©signe, vite fait, un « suspect numĂ©ro 1 » …
Peut-on reprocher Ă  la justice son manque d’indĂ©pendance et en mĂȘme temps chercher a en profiter pour inverser le dĂ©sĂ©quilibre des plateaux de la balance ? Cela peut bien se comprendre, on peut mĂȘme dĂ©fendre que c’est largement lĂ©gitime.
Des personnes organisĂ©es peuvent – pour diverses causes – prendre la parole et influencer le cours des choses. Encore heureux ! Aujourd’hui, les rĂ©seaux sociaux y sont pour beaucoup. La porte est grande ouverte, et l’exemple des gilets jaunes montre bien que les rĂ©seaux sont capables d’une forme de mobilisation inĂ©dite. Évidemment, celle-ci est plurielle dans ces motivations et variĂ©e dans son niveau de relation Ă  la sociĂ©tĂ© : altruisme, nombrilisme, xĂ©nophobie, etc. La vindicte est un plaisir Ă©vident pour nombre d’accros du clavier. Les rĂ©seaux leur permettent aujourd’hui de se mobiliser comme jamais. Il y a pourtant des garde-fous, mais ils sont rĂ©servĂ©s Ă  quelques domaines bien prĂ©cis, ceux qui peuvent ĂȘtre qualifiĂ©s de terrorisme.

Quelques exemples
Bertrand Cantat a frappĂ© Marie Trintignant. Elle en est morte. Un procĂšs a eu lieu et B. Cantat a Ă©tĂ© condamnĂ©. Il a effectuĂ© une peine de prison. Et aprĂšs ? Faut-il recommencer son procĂšs jusqu’à sa mort ? En dĂ©mocratie, on ne rejuge pas une chose jugĂ©e. C’est une garantie contre tout acharnement, et ce n’est pas anodin car l’acharnement est thĂ©oriquement aux antipodes de la justice. Pourtant, si B. Cantat veut exercer son ancienne activitĂ©, des mobilisations s’activent trĂšs rapidement, des pressions sont organisĂ©es pour que les responsables de salles de spectacle fassent marche arriĂšre. Que l’on apprĂ©cie ou non ses chansons, n’a-t-il pas le droit de tenter de vivre normalement aprĂšs la parenthĂšse judiciaire ? Il faut en faire une question de principe si on souhaite qu’une justice existe et constitue une rĂ©fĂ©rence. On n’est pas obligĂ© d’ĂȘtre d’accord avec la sanction prononcĂ©e, mais la contester ouvre la porte Ă  une infinitĂ© de de contestations du mĂȘme ordre. On n’est pas non plus obligĂ© d’aimer tous les chanteurs mais s’ils ont un public – et y compris, en l’occurrence, constituĂ© pour partie de midinettes, malgrĂ© ce qui s’est passĂ© – pourquoi s’acharner ?

Woody Allen a Ă©crit ses mĂ©moires. Sans avoir lu le livre, on peut se dire que cela peut avoir un certain intĂ©rĂȘt pour les cinĂ©philes ou tout simplement les amateurs de ses films. Mais une accusation infamante le poursuit. A-t-il le droit d’avoir autre chose Ă  faire que se dĂ©fendre ? Des employĂ©s de l’éditeur ont jugĂ© bon d’empĂȘcher la parution du livre. Evidemment, un autre Ă©diteur s’en est emparĂ©. Pourtant, ce qui s’est passĂ© n’est pas anodin. L’existence d’une accusation a suffi Ă  provoquer une censure contre la personne accusĂ©e. Est-ce raisonnable ? Cette fois encore, on est dans l’ambiance #metoo, entreprise rĂ©ussie sur le plan de la com, mais ensuite… Faut-il considĂ©rer toute accusation comme a priori sĂ©rieuse, c’est-Ă -dire sans jamais se prĂ©munir contre d’éventuels abus ? Cette forme de justice serait donc potentiellement pire que la justice officielle… Faut-il mettre tous les accusĂ©s dans le mĂȘme panier ? Et surtout : voulons-nous d’une sociĂ©tĂ© dans laquelle le bashing voire le lynchage feront office de justice ou bien prĂ©fĂ©rons-nous – dans un souci de crĂ©dibilitĂ© – agir en conformitĂ© avec la sociĂ©tĂ© que nous voulons ?

Les exemples s’accumulent depuis quelques annĂ©es, nous pourrions citer des dizaines de personnes qui semblent devoir ĂȘtre poursuivies Ă©ternellement… Polanski, Mila… Sans oublier qu’il y a aussi des formes de harcĂšlement qui ne passent pas la barriĂšre des mĂ©dias. Que ce qu’ils ou elles ont fait soit dĂ©fendable ou non, qui contrĂŽle les dĂ©rapages ? A quoi sert de transformer un ou une coupable en victime ? Et l’accusation est fausse ou abusive ? Qui dĂ©cide ? La foule des claviers ? Évoquons tout de mĂȘme Gabriel Matzneff. Son cas est intĂ©ressant et montre une progression dans l’exercice du pouvoir populiste. Une enquĂȘte est ouverte qui dĂ©passe les dĂ©lais de prescriptions de la loi [note] . Si une exception est faite, c’est une brĂšche qui s’ouvre. Il pourra y avoir d’autres exceptions. C’est le parquet qui en a dĂ©cidĂ© ainsi : la Justice passe donc par dessus le droit. Cela aurait-il pu se produire sans un livre qui est essentiellement un coup Ă©ditorial qui lui-mĂȘme arrive dans le contexte #metoo ? Dans le cas Matzneff, c’est l’institution elle-mĂȘme qui – sous pression – va au-delĂ  de son rĂŽle. Qui s’en Ă©meut ? Mais ensuite, Ă  qui le tour ? Et sous quel prĂ©texte ?

Jusqu’oĂč ne pas aller

Tout le monde veut du pouvoir. D’un cĂŽtĂ© de maniĂšre instituĂ©e, de l’autre cĂŽtĂ©, dans le camp d’en face, en tentant de faire pression sur l’institution. Il y a des alternatives possibles : le tribunal populaire organisĂ© ici ou lĂ  en forme de parodie et/ou de tribune d’opposition semble avoir fait son temps (cf. tribunaux Russel).
Bien sĂ»r que certaines accusations correspondent Ă  des faits rĂ©els. Mais est-ce toujours le cas et comment peut-on en juger devant un Ă©cran d’ordinateur ou un smartphone ? Il est parfaitement facile d’adhĂ©rer, de plussoyer n’importe quelle proposition qui vient Ă  la suite de quelque chose de rĂ©voltant, et pourquoi pas, un jour ou l’autre, une rumeur comme n’importe quelle « pizzagate [note] »…
La haine virale que propose la « cancel culture » depuis quelques annĂ©es est une attaque contre la libertĂ© d’expression [note] . Elle arrive aprĂšs une longue histoire de spectacles et d’expositions empĂȘchĂ©s ou sabotĂ©s que ce soit par des ligues de vertu, des militants antiracistes, des fĂ©ministes… Voici maintenant que l’on peut perdre son job si l’on a Ă©tĂ© l’auteur d’une mauvaise blague quelques annĂ©es plutĂŽt sur Twitter voire mĂȘme si l’on a simplement frĂ©quentĂ© quelqu’un qui est devenu infrĂ©quentable depuis. Une petite phrase Ă©quivoque dans un contexte mal Ă©valuĂ© pour son caractĂšre inflammable et les portes se ferment brutalement et pour une durĂ©e indĂ©terminĂ©e. Car le propre de cette nouvelle forme de justice, c’est d’ĂȘtre intraitable et de susciter des sanctions lourdes pour une durĂ©e indĂ©terminĂ©e. Ce n’est pas ce qu’on peut appeler une justice libertaire, qui viserait Ă  comprendre et autant que possible rĂ©parer. Et d’ailleurs, les anarchistes eux-mĂȘmes sont-ils a l’abri ? Que se passerait-il si un individu ou un groupe faisait pression par exemple sur le comitĂ© de rĂ©daction du Monde libertaire afin qu’une signature disparaisse du journal pour des raisons qui regardent la vie privĂ©e de son auteur ? EspĂ©rons que cela ne se produira jamais… Si certains pensent qu’on ne fait pas de rĂ©volutions sans bavures, on peut aussi penser que la rĂ©volution consisterait entre autres choses Ă  Ă©viter les bavures, et proposer un monde nouveau qui lui, ne ressemblerait pas Ă  l’ancien, voire l’ancien en pire.

La chasse aux impurs de tous les bords et de toutes les sectes n’est pas nouvelle. Les dĂ©nonciations aux fins de nuire aux personnes jusqu’à les faire disparaĂźtre – pour l’instant de la vie active mais est-ce que ça ne va pas aller plus loin ? – ne sont pas nouvelles non plus. Cependant, toutes ces actions sont aujourd’hui remarquĂ©es parce qu’elles jouissent de moyens d’actions qui sont nouveaux, grĂące Ă  des moyens de mobilisation qui sont nouveaux. Il faut surtout noter que tout ceci se passe dans un certain contexte qui est celui, en diffĂ©rents pays du monde, de la montĂ©e de l’extrĂȘme droite, laquelle est historiquement tout Ă  fait familiĂšre de ce type de pratique. La coĂŻncidence a une certaine importance.
Quand une personne est condamnĂ©e, que ce soit par la Justice instituĂ©e ou par celle de « la rue », voire maintenant dans certains cas, les deux Ă  la fois, l’équilibre des plateaux n’est pas forcĂ©ment atteint. Pendant ce temps, le cardinal Barbarin est relaxĂ©, Alain Soral est rĂ©guliĂšrement condamnĂ© Ă  des peines de prison qu’il n’effectue pas. DieudonnĂ© s’en sort toujours et Eric Zemour paraĂźt habiter Ă  la tĂ©lĂ©… Alors on peut se dire qu’il y a bien un problĂšme de rapports de force dans la sociĂ©tĂ©, et en particulier en matiĂšre de Justice. Actuellement, avec la montĂ©e de l’extrĂȘme droite, le rapport de forces penche nettement. Il semble urgent d’en tirer les consĂ©quences et donc Ă©viter, de prĂšs ou de loin, d’hurler avec les loups.

Le Furet

(1) Le procureur de la RĂ©publique a fait lancer un appel Ă  tĂ©moins par le service de police afin de retrouver des victimes Ă©ventuelles « Quels que soient les dĂ©lais, quelles qu’aient Ă©tĂ© les circonstances ou les personnes qui pourraient ĂȘtre impliquĂ©es, les policiers encouragent tou(te)s celles et ceux qui dĂ©tiennent des informations Ă  tĂ©moigner ».
(2) Le pizzagate est l’invention par les complotistes de Qanon du fait qu’un rĂ©seau de pĂ©dophilie est organisĂ© dans une pizzeria avec la participation, entre autres, d’Hillary Clinton.
(3) A propos de la « cancel culture », une tribune qui propose une analyse politique de la problématique : https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/08/01/la-cancel-culture-c-est-d-abord-un-immense-ras-le-bol-d-une-justice-a-deux-vitesses_6047867_3232.html




Source: Monde-libertaire.fr