Juin 13, 2022
Par Lundi matin
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En plus tu ticket d’entrĂ©e, l’enveloppe reçue contient les trois principes d’un code Ă©thique. D’abord, rappel du principe de consentement, ne pas toucher une personne sans son accord. Ensuite, seuls les photographes agrĂ©Ă©s sont autorisĂ©s Ă  photographier les participants (ils respectent Ă©videmment l’anonymat des personnes, la volontĂ© d’apparaĂźtre sans ĂȘtre floutĂ© Ă©tant l’exception, et devant ĂȘtre exprimĂ©e). Enfin, un principe de « tolĂ©rance zĂ©ro Â» est proclamĂ©. Les contrevenants aux deux rĂšgles prĂ©cĂ©demment citĂ©es seront exclus de la soirĂ©e. Tout en trouvant lĂ©gitimes les deux premiers principes, et sans contredire la nĂ©cessitĂ© d’exclure ceux qui dĂ©passeraient les bornes, je m’interroge sur ce syntagme, cette « tolĂ©rance zĂ©ro Â» maintenant revendiquĂ©e Ă  tout bout de champ. Originellement, la « tolĂ©rance zĂ©ro Â» est la doctrine sĂ©curitaire dĂ©veloppĂ©e dans les annĂ©es 90 par le Parti rĂ©publicain Ă  la tĂȘte de la mairie de New York, reprise en France par le Front National, avant que cette expression, comme bien d’autres issues de la droite dure, ne s’étende au reste du champ politique.

C’est le moment de la fouille. Les vigiles sont affables, courtois, et peut-ĂȘtre trop souriants pour que je ne puisse m’empĂȘcher de me demander si ce sourire dissimule une gĂšne, lors qu’ils fouillent les sacs contenant tenues en cuir, harnais, bougies, fouets et martinets, afin de vĂ©rifier qu’aucun objet dangereux n’est introduit dans les lieux. Ou alors, est-ce simplement une projection de ma part, qui suis, en effet quelque peu gĂȘnĂ© au moment d’ouvrir mon sac ?

AprĂšs le passage au vestiaire (changing room est-il indiquĂ©), un second checkpoint est tenu par un employĂ© dĂ©guisĂ© en militaire, matraque Ă  la main, vĂ©rifiant que le dress code est bien respectĂ© : un bas en cuir, vinyle, latex ou wetlook doit ĂȘtre portĂ©.

Au-delĂ  des quelques frais engendrĂ©s pour une tenue que j’aurai probablement peu d’occasions de porter Ă  l’avenir, j’ai le sentiment d’ĂȘtre dĂ©guisĂ©. Je ne suis pas particuliĂšrement hostile au principe du dĂ©guisement. J’éprouve par contre quelques difficultĂ©s Ă  comprendre le fĂ©tichisme. Je m’efforce de suspendre mon jugement, j’évite d’en faire une affaire morale, mais mon premier rĂ©flexe est de me demander si l’attirance pour une personne en raison d’un objet ou d’un vĂȘtement qu’elle arbore n’est pas un obstacle Ă  la rencontre rĂ©elle.

Le fĂ©tichisme ne m’intĂ©resse pas beaucoup plus que le sadisme ou le masochisme. Je suis beaucoup plus attirĂ© par l’érotisme, le lien, la volontĂ© de jouer avec le pouvoir, de le caricaturer, jusqu’à le retourner et prendre plaisir de ce qui nous est infligĂ©. Accompagnant une jeune femme avec qui les messages Ă©changĂ©s ces derniers jours m’ont donnĂ© une idĂ©e ce qui m’attendait, je repense Ă  ce qu’écrivait Deleuze dans sa PrĂ©sentation de Sacher-Masoch.

Le masochisme, pour Deleuze, « doit ĂȘtre dĂ©fini par ses caractĂšres formels, non pas par un contenu soi-disant dolorigĂšne. Or, de tous les caractĂšres formels il n’y en a pas de plus important que le contrat. Â» Ainsi, « le masochisme ne peut pas se sĂ©parer du contrat, mais en mĂȘme temps qu’il le projette sur la femme dominante, il le pousse Ă  l’extrĂȘme, en dĂ©monte les rouages et, peut-ĂȘtre, le tourne en dĂ©rision Â».

Je me questionne sur ce qui a menĂ© ici des centaines de personnes, un certain nombre d’entre elles tenant leur partenaire en laisse, plutĂŽt que dans des rencontres plus confidentielles, grĂące aux rĂ©seaux sociaux spĂ©cialisĂ©s ou aux liens nouĂ©s Ă  l’occasion des munchs, ces apĂ©ritifs organisĂ©s dans nombre de villes pour Ă©changer Ă  propos du BDSM (Ă  l’occasion desquels j’ai d’ailleurs rencontrĂ© celle qui me dominera ce soir, et que je connais peu). Est-ce la volontĂ© de se montrer, ou celle de se rassurer en observant que nous sommes nombreux, le fantasme de faire parti d’une communautĂ© ?

Jouit-on mieux lorsqu’on sait qu’on est vu ? D’ailleurs, je crois qu’on s’imagine souvent ĂȘtre vu lorsqu’on jouit. Quelques minutes plus tard, attachĂ© Ă  une croix de Saint-AndrĂ©, je ne me pose plus aucune question, traversĂ© d’un mĂ©lange de douleur, de lĂącher prise et d’érotisme. AprĂšs cette expĂ©rience, je me demande si mon Ă©rotisme est la pornographie des autres.

ParallĂšlement, je continue Ă  m’interroger sur le regard que les vigiles, prĂ©sents en nombre, portent sur cette soirĂ©e. Un homme tente d’engager la conversation avec l’un deux. Il leur demande : « Vous pensez quoi de cette soirĂ©e ? Â» « C’est bien. Â» Non-rĂ©ponse professionnelle et politiquement correcte. Disruption de la soirĂ©e, une Dominatrice tenant en laisse plusieurs hommes suggĂšre Ă  l’un des vigiles, jeune et souriant, qu’il pourrait ĂȘtre le prochain. Il lui rĂ©torquera Ă  plusieurs occasions que les rĂŽles seront probablement inverses.

Au-dessus de la salle principale, oĂč se situent le bar, la fosse, et la scĂšne oĂč ont lieu des performances accompagnĂ©es par des DJ berlinois, se trouve le coin VIP. Son public est aussi peu dĂ©bordant que celui qui occupe d’ordinaire les places assises lors des concerts de rock ou de rap. Est-ce le mĂȘme ? Ces personnes Ă©taient-elles rĂ©cemment prĂ©sentes Ă  Roland-Garros ? Suffit-il de porter une jupe ou un costume en cuir plutĂŽt qu’un chapeau en toile pour faire autre chose que de parader ?

D’ailleurs, quel est le problĂšme Ă  parader ? «  On dĂ©sire toujours un agencement, on dĂ©sire toujours dans un agencement  Â», explique Deleuze dans l’AbĂ©cĂ©daire. L’agencement du coin VIP ne me convient pas. A quelques exceptions prĂšs, j’y sens beaucoup de retenu. Je suppose que certaines jeunes femmes chercher Ă  attirer l’attention d’un styliste en vue, dĂ©marche professionnelle ni plus respectable ni plus critiquable qu’une autre. Je crois que beaucoup de personnes sont ici pour networker, comme disent les cadres.

Nous nous situons Ă  une trop grande distance de la scĂšne. Il semble que certains soient prĂȘts Ă  moins bien voir pour ĂȘtre en vue. Je regrette d’avoir laissĂ© mes lunettes au vestiaire. D’ailleurs, pourquoi suis-je en ce moment dans le coin VIP ?

En bas, la fosse et la scÚne sont le centre de la soirée. Les espaces pour pratiquer, les croix de Saint-André, les cages et autres bancs à fessée, sont à la fois trÚs visibles, et aux marges. La plupart sont placés dans les couloirs, que chacun emprunte pour se rendre aux toilettes ou au fumoir.

Ceux qui utilisent ces espaces me semblent relativement peu nombreux. Les danses et les Ă©treintes sont souvent sages. La prĂ©sence est-elle en partie motivĂ©e par la simple mise en avant de sa libĂ©ration sexuelle ? Ou est-elle une expĂ©rience Ă  deux, pour se sentir plus dĂ©sirable dans le regard de l’autre, sans avoir Ă  se justifier ?

De retour dans les couloirs, alors que mes pensĂ©es m’amĂšnent Ă  considĂ©rer que ce que je vois est relativement sage, et somme toute assez normĂ©, la pulsion scopique me pousse Ă  contempler longuement une jeune femme faisant une fellation Ă  son partenaire, et je dĂ©tourne le regard quand un homme se fait enculer par une femme.

C’est Ă  mon tour d’ĂȘtre dans la cage. PremiĂšre expĂ©rience du fouet. J’ai demandĂ© Ă  ce que ce ne soit pas trop douloureux. Elle l’entend, le comprend, le respecte. Plus tĂŽt dans l’aprĂšs-midi, j’avais Ă©voquĂ© avec elle une interview donnĂ©e par Foucault, intitulĂ©e Sexe, pouvoir et politique de l’identitĂ©. Foucault affirmait notamment Ă  propos des pratiques SM : « Je ne pense pas que ce mouvement de pratiques sexuelles ait quoi que ce soit Ă  voir avec la mise au jour ou la dĂ©couverte de tendances sado-masochistes profondĂ©ment enfouies dans notre inconscient. Je pense que le S / M est beaucoup plus que cela ; c’est la crĂ©ation rĂ©elle de nouvelles possibilitĂ©s de plaisir, que l’on n’avait pas imaginĂ©es auparavant. L’idĂ©e que le S / M est liĂ© Ă  une violence profonde, que sa pratique est un moyen de libĂ©rer cette violence, de donner libre cours Ă  l’agression est une idĂ©e stupide. Â»

« Ca dĂ©pend des personnes 
 Â» m’avait-elle simplement rĂ©pondu. En effet. Il y a une part de violence dans le dĂ©sir, comme des affects de passivitĂ© Ă  l’Ɠuvre dans certaines relations. Mais enfin, il se joue autre chose dans le BDSM. Foucault dĂ©veloppe notamment dans cette interview : « Je pense que nous avons lĂ  une sorte de crĂ©ation, d’entreprise crĂ©atrice, dont l’une des principales caractĂ©ristiques est ce que j’appelle la dĂ©sexualisation du plaisir. L’idĂ©e que le plaisir physique provient toujours du plaisir sexuel et l’idĂ©e que le plaisir sexuel est la base de tous les plaisirs possibles, cela, je pense, c’est vraiment quelque chose de faux. Ce que les pratiques S / M nous montrent, c’est que nous pouvons produire du plaisir Ă  partir d’objets trĂšs Ă©tranges, en utilisant certaines parties bizarres de notre corps, dans des situations trĂšs inhabituelles, etc. Â»

« Tu as envie d’ĂȘtre tenu en laisse ? Â», m’avait-t-elle alors demandĂ© dans le mĂ©tro, d’une voix forte, alors qu’elle connaissait la rĂ©ponse. AprĂšs quelques coups de fouet, elle me demande si ça va, m’enjoint de faire un effort, affirme qu’elle aime faire mal, et me souhaite de me dĂ©tendre. Il me semble qu’elle va progressivement plus loin que le niveau de douleur que je croyais avoir souhaitĂ©. Ces Ă©valuations sont toujours approximatives. Une rencontre ne s’évalue pas en permanence sur des critĂšres quantitatifs, et le lien qui unit Ă  l’autre, l’érotisme de la situation, me semblent sans conteste plus importants que le contrat. L’essentiel est d’ĂȘtre Ă  l’écoute, ou de se sentir Ă©coutĂ©. Le moment est plaisant.

En fin de soirĂ©e, aprĂšs quelques pintes Ă  douze euros, je me questionne de nouveau sur les personnes que je croise. Sont-elles en grande majoritĂ© des membres de la bourgeoisie ou des simples passionnĂ©s prĂȘts Ă  Ă©conomiser en vue de ce type de dĂ©pense ? Des quinquagĂ©naires venus seuls mettent depuis le dĂ©but de la soirĂ©e en scĂšne leur humiliation, s’agenouillent face Ă  des femmes pour quĂ©mander un minimum d’intĂ©rĂȘt, et semblent se satisfaire du dĂ©dain parfois reçu en retour. Ils sot venus ici pour souffrir. Qui sont-ils ? Des cadres supĂ©rieurs trop habituĂ©s Ă  donner des ordres ? Ou, Ă  l’inverse, des cĂ©libataires Ă©ternels, martyrisĂ©s Ă  l’école, puceaux jusqu’à leurs 40 ans, incapables d’entrer en relation avec une femme ? Ma Dominatrice d’un soir croit dĂ©celer chez eux un affect et un mode de vie permanents, au centre de leur psychĂ©.

Lorsque est nĂ©e l’idĂ©e d’écrire sur le BDSM, et peut-ĂȘtre sur cette soirĂ©e, un ami se questionnait sur la possibilitĂ© d’effectuer une sociologie plus ou moins dĂ©calĂ©e des participants. Je n’échappe pas Ă  cette tentation. Pour autant, je crois lui avoir rĂ©torquĂ© que l’un des intĂ©rĂȘts de ces pratiques communautaires, oĂč l’on n’est d’ailleurs pas certain que la communautĂ© ait beaucoup en commun, rĂ©side dans l’anonymat, dans la possibilitĂ© d’ĂȘtre autre que soi, ou de laisser s’exprimer une part de soi-mĂȘme trop souvent retenue. S’agit-il ici d’une subversion des rĂŽles sociaux, ou au contraire de la reproduction de la sĂ©paration ?

A six heures du matin, dans la changing room, avant de revenir Ă  la vie civile, un trentenaire plaisante avec ses amis Ă  propos de cette nuit DĂ©monia qu’il juge plus sage que les prĂ©cĂ©dentes. Je me joins Ă  la conversation. Je lui fais part de mon sentiment, de mes questionnements. J’ai vĂ©cu de bons moments, tout en trouvant l’atmosphĂšre parfois guindĂ©e. Mon interlocuteur estime qu’il s’agit moins du public que du lieu, de son agencement, du renvoi des espaces de pratique aux marges. « Ce soir beaucoup de gens se sont retenus, les prĂ©cĂ©dentes soirĂ©es Ă©taient mieux. Â»

Dimanche 12 juin, aprĂšs une nuit blanche, sans trop savoir pourquoi, je tiens Ă  vĂ©rifier que je possĂšde encore ma carte bancaire et ma carte vitale. Je ne les trouve pas, et je me persuade qu’elles m’ont Ă©tĂ© volĂ©es. Je contacte ma banque, et fais opposition. Dimanche soir, aprĂšs quelques heures de car, de retour chez moi, je retrouve ma carte vitale et ma carte bancaire, Ă  leur place, dans mon porte-feuille. Pourquoi ai-je tenu Ă  les chercher pour ne pas les trouver ? D’oĂč est nĂ©e cette angoisse, aprĂšs une soirĂ©e que j’avais apprĂ©hendĂ©e, et finalement vĂ©cue avec un certain plaisir ? Ai-je eu peur de trop dĂ©bourser ? Ai-je craint un manque de soin ? Je ne regrette rien, bien que je ne sache pas si je renouvellerai l’expĂ©rience.




Source: Lundi.am