ALGÉRIE

« AUCUN ARBRE NE FLEURIT

SANS ETRE SECOUE PAR LE VENT »

– Peux-tu rappeler le climat politique et social en Algérie avant la contestation actuelle ?

– De 2014 à 2019, l’Algérie a connu environ 14 000 manifestations par an, selon les chiffres de la police (un chiffre bien supérieur, par exemple, à celui de la Tunisie avant sa révolution de 2011), mais cette contestation restait éparpillée et ponctuelle. La population exprimait sa colère face à des injustices socio-économiques locales (pénuries d’eau, de gaz, routes détériorées, chômage lié à une fermeture d’usine, etc.), mais jamais sous la forme d’une lutte politique. Elle avait constaté que, tant qu’une mobilisation ne se présentait pas comme politique et que le prix du pétrole permettait d’y répondre, le pouvoir s’agenouillait pour acheter la paix sociale. C’était un scénario bien rodé : une fois les revendications sectorielles satisfaites, le calme régnait de nouveau… Hormis dans l’éducation, où les luttes ont été les plus victorieuses, grâce notamment à la coordination de syndicats autonomes (Satef, Cela, Unpef, Snapest, SNTE [1]) créée début 2017 et qui regroupe une bonne partie des salariés de ce secteur (2).

Jusqu’au 22 février 2019, les Algériens ne voulaient pas remettre en cause le pouvoir en place parce qu’ils ne croyaient plus en la possibilité d’un changement social majeur. Le mouvement de 1988 qui a mis fin au règne du Front de libération nationale (FLN) comme parti unique avait débouché sur la montée de l’islam politique, le succès du FIS (Front islamique du salut) aux élections municipales et législatives, et la guerre civile des années 1990 avec la prise du pouvoir par l’armée, l’interdiction du FIS, les attentats jihadistes et la répression policière et militaire (200 000 morts).

Alors, depuis le début des années 2000, la population paraît soutenir le statu quo, par peur de revivre cette période. De leur côté, les islamistes se sont métamorphosés d’ennemis radicaux de la démocratie en alliés du pouvoir, à travers des partis autorisés (le Mouvement de la société pour la paix, MSP, ou Ennahda), ce qui a permis à l’idéologie islamiste à la fois de conserver son emprise sur la société et de bénéficier de ressources financières. Enfin, Bouteflika a été maintenu comme Président parce que sa présence à la tête de l’Algérie permettait à son clan, celui du DRS (Département du renseignement et de la sécurité : les services secrets) et celui de l’armée de se partager le pouvoir et les richesses du pays.

Jusqu’à la fin des années 1990, le poids du secteur privé dans l’économie algérienne était très faible. Ce secteur était contrôlé par les généraux et quelques dirigeants de l’armée, notamment du DRS, et leurs proches (Mahieddine Tahkout, Djilali Mehri, etc.) ; et il se résumait à quelques licences d’importation et à des détournements de fonds pour les investir dans l’immobilier à l’étranger (notamment en France). En revanche, sous le règne de Bouteflika – un Président qui symbolisait le consensus entre des généraux et le Forum des chefs d’entreprise (FCE) – est apparue une caste d’oligarques qui s’est entendue avec la police politique de l’armée pour constituer des groupes d’intérêt et des réseaux d’affaires très puissants sur le plan politique et économique, afin de détourner et blanchir l’argent (de la Trust Bank, par exemple). On peut citer parmi eux Issad Rebrab, qui est la première fortune privée du pays et a un discours très nationaliste, alors que ses fils investissent au contraire en France et en Angleterre.

Dans le même temps, le décalage entre la classe bourgeoise et les classes populaires est devenu de plus en plus flagrant et insupportable, à tous les niveaux. Même les élus locaux vivaient en vase clos. L’appareil sécuritaire était omniprésent et exerçait un contrôle étouffant. Les classes populaires se désintéressaient du destin politique du pays, elles avaient perdu confiance dans un modèle de société postcoloniale et se réfugiaient dans le divertissement (en particulier le football). Les relations sociales se dégradaient avec le développement de comportements individualistes, de rivalités liées à l’essor d’une classe moyenne, des violences… Les postes de fonctionnaires se transformaient en fonds de commerce et l’administration, hyperbureaucratique, ne se préoccupait plus de la vie de la communauté. On voyait apparaître des phénomènes comme les harraga (3).

– Qu’est-ce qui a déclenché la mobilisation et comment se poursuit-elle ?

– A l’annonce d’un 5e mandat pour Bouteflika, la population algérienne a éprouvé un fort sentiment de honte devant les échos que faisait la presse internationale de cette candidature d’un Président mourant, cloué sur une chaise roulante depuis son accident vasculaire cérébral de 2013. Cette humiliation a contribué à sa prise de conscience de former une classe, face à l’arrogance de la bourgeoisie. Il y a eu un premier appel à manifester le 22 février, qui a été relayé notamment par les réseaux sociaux.

L’objectif de cet appel n’était pas très clair pour qui que ce soit, mais la réussite de la mobilisation (14 à 16 millions de personnes dans les rues) a provoqué une énorme allégresse. Et la contestation s’est répandue spontanément dans tout le pays sans que la répression s’abatte sur elle (en 2001, il y avait en revanche eu 128 morts en Kabylie lors du printemps noir). Les Algériens ont constaté qu’ils pouvaient mener des actions politiques sans être arrêtés (alors qu’en 2018 encore bon nombre de militants mozabites, de blogueurs, de journalistes et même de comédiens ou de sportifs avaient été interpellés) et ils ont repris confiance dans la lutte politique. Le hirak (mouvement) a fait renaître l’espoir en la possibilité de construire une vie meilleure. Les pages Fabebook créées depuis le 22 février traduisent cette évolution : leur contenu reflétait au début du mouvement un humour noir corrosif et sarcastique, plein d’autodérision ; ce sont maintenant des espaces de débats politiques, d’auto-organisation de la lutte, avec des appels aux manifs et la dénonciation des hommes politiques, des patrons et des chefs militaires corrompus.

La détermination des classes populaires a donc crû à mesure que se multipliaient les manifestations du vendredi. Juste après la démission de Bouteflika, le 2 avril, les manifestants ont réclamé la comparution immédiate et la mise en détention de toutes les personnalités symbolisant le pouvoir – avec le slogan « Qu’ils dégagent tous ! ». Face à ces aspirations populaires, le régime s’est retrouvé dans une impasse : le mouvement rejetait toutes les propositions de sortie de crise et toutes les tentatives de récupération. Ce régime avait jusque-là monopolisé la scène politique en éliminant toute forme d’opposition, partidaire ou syndicale – en s’alliant avec les islamistes, en corrompant les partis dits d’opposition, en assassinant ou en exilant ses adversaires (4).

Alors, ç’a été le « sauve qui peut » pour le clan de l’armée : il a désigné les clans de Bouteflika et des services secrets comme responsables de la situation afin de les écarter du pouvoir pour diriger seul. S’est ensuivie une vague d’arrestations des oligarques et des hommes politiques autrefois proches du cercle présidentiel (Ali Haddad, président du FCE ; Rebrab, président du groupe Cevital ; l’ex-général Mohamed Mediène, dit Toufik ; Louiza Hanoune, présidente du Parti des travailleurs, etc.).

Cependant, quoique les appels à manifester le vendredi dans tout le pays continuent à fédérer les classes populaires et que des formes d’auto-organisation dans les quartiers et les villages aient pris de l’ampleur, la grève reste à quelques exceptions près cantonnée au secteur public. L’engagement révolutionnaire est ardent, mais la volonté et la détermination populaires s’expriment toujours au seul rythme de ces manifs pacifiques hebdomadaires. La peur de l’inconnu et le manque d’information sur l’état du pouvoir, dû à l’inexistence de médias neutres, expliquent que le mouvement ne passe pas à d’autres formes de lutte permettant un changement radical de société : la grève générale du 10 mars et les appels successifs à des blocages économiques ou à des manifs nocturnes n’ont pas été suivis.

Les manifestants se méfient des partis politiques, car ils représentent à leurs yeux la bourgeoisie et ont trahi maintes fois les classes populaires dans le passé (Amara Benyounès, du Rassemblement culturel et démocratique, est par exemple devenu ministre du Commerce et un puissant homme d’affaires). Ils ont de plus en mémoire la lutte fratricide que se sont livrés le MNA et le FLN pendant la guerre d’indépendance…

– Comment le pouvoir pourrait-il s’y prendre pour étouffer le mouvement ?

– Pour maintenir le statu quo politique et social et garder la mainmise sur les richesses du pays, il peut actionner plusieurs leviers.

En premier lieu, accentuer la peur du chaos par la menace d’une accession des islamistes au pouvoir et le rappel des printemps arabes qui ont mal tourné (Ennahda en Tunisie, l’Etat islamique en Syrie, les Frères musulmans en Egypte…). Certes, l’islamisme radical est en régression en Algérie, mais il est facile de le réactiver étant donné l’islamisation des zones rurales qui a été menée depuis les années 2000 grâce à la construction de mosquées partout – et surtout en Kabylie –, au travail caritatif effectué par les islamo-capitalistes qui tiennent la rue avec les forces de l’ordre, ou la réouverture des zaouïas (5), qui sont de vraies écoles d’obscurantisme. Une ingérence étrangère dans les affaires internes de l’Algérie suffirait à faire fonctionner ce levier, en jouant sur le puissant sentiment nationaliste de la population algérienne.

Mais, pour arriver à ses fins, le pouvoir pourrait aussi s’appuyer sur l’existence du Mouvement pour l’autonomie de la Kabylie (MAK). La Kabylie a opéré un repli identitaire, après l’effondrement de l’espoir socialiste qu’avait suscité l’indépendance algérienne. Ce repli s’est accentué avec la répression sanglante des soulèvements populaires successifs dans cette région – notamment en 1963 avec le Front des forces socialistes (FFS), en 1980 avec le printemps berbère, en 2001 avec le printemps noir. Si les makistes se révoltaient, le régime pourrait en profiter pour essayer de transformer le mouvement de classe actuel en un conflit intercommunautaire entre Arabes et Berbères afin de nous faire oublier que notre vrai ennemi c’est la caste au pouvoir, la bourgeoisie qui accumule les privilèges en Algérie comme ailleurs.

Les classes populaires n’ont que des miettes par rapport à tous les profits que tire cette bourgeoisie de la vente des hydrocarbures et autres ressources du pays. Alors, contre ces injustices, il nous faut être solidaires, nous soutenir les uns les autres, propager la grève et les blocages économiques, réfléchir à nous auto-organiser contre ce système mafieux. Il ne faut pas refaire les erreurs du passé, où on s’est libéré du joug colonial pour tomber aux mains de la classe capitaliste. Il faut créer des comités populaires, constituer des instances de délibération et d’action partout où c’est possible dans les 48 wilayas et dans la diaspora, en liaison avec les courants progressistes et révolutionnaires des pays d’accueil.

– Comment se présente la présidentielle annoncée pour le 12 décembre et que peut-il en sortir, sachant que le mouvement persiste à vouloir la « fin du système » ?

– Après la démission de Bouteflika, le chef d’état-major Ahmed Gaïd Salah (dit « AGS ») s’est donné les pleins pouvoirs et a procédé à une série d’arrestations parmi les chefs de grandes entreprises et leaders de partis d’opposition. Les rendre responsables de la corruption visait à faire accepter le putsch en cours en feignant de vouloir par là répondre aux attentes de la population et mettre fin à la crise politique. Mais depuis le rejet, par l’ensemble des classes populaires, de l’élection présidentielle qui a été programmée d’abord en avril puis en juillet, le clan de l’armée s’est affaibli en fonctionnant tout seul.

De leur côté, les partis d’opposition traditionnels (PT, RCD, FFS…) ne peuvent pas récupérer le mouvement car ils ne sont pas crédibles aux yeux des manifestants. Malgré leurs nombreux communiqués de presse appelant aux manifestations et dénonçant la répression policière ou la politique des généraux, ils n’ont actuellement aucun poids dans le mouvement (seul le Parti socialiste des travailleurs, trotskiste, en a).

Début septembre, quand le pouvoir a fixé l’élection présidentielle au 12 décembre, il a remobilisé sa « vieille garde  ». Deux ex-Premiers ministres ont ainsi annoncé leur candidature – Ali Benflis et Abdelmadjid Tebboune. Ils n’ont pas été choisis au hasard : le premier s’est présenté contre Bouteflika à la présidentielle de 2004, le second a perdu la direction du gouvernement en août 2017 après s’être attaqué de manière frontale aux oligarques du FCE.

Le clan des généraux s’attendait à ce que ces deux candidatures soient accueillies favorablement par la population du fait du prétendu passé d’opposants de Benflis et Tebboune. Mais, depuis l’annonce du scrutin, le hirak a redoublé d’intensité. Alors le nombre d’arrestations, durant les manifs ou au domicile de manifestants, a aussi augmenté. Avant l’élection qui était prévue le 4 juillet, il y avait eu 19 arrestations le 21 juin et 28 la semaine suivante ; après le boycott de ce scrutin, il n’y en avait eu que deux ; mais le 13 septembre au moins 29 personnes ont été arrêtées, et 29 autres depuis ; et il faut ajouter à ce bilan un mort en prison.

Face à l’impasse politique actuelle, la plupart des scénarios envisagés émanent de l’armée. Cependant, du côté de la société civile, on a cette proposition de débat faite par les Forces du pacte de l’alternative démocratique (FPAD), composées de représentants d’associations, d’ONG et de petits partis, et favorables à une période de transition avec une révision de la Constitution. « AGS » acceptera sans doute cette proposition, qui permettra au mouvement de mesurer les rapports de forces existant à la tête de l’Etat, et surtout ses intentions. Cependant, si aucun consensus n’est trouvé à l’issue de ces rencontres, on peut s’attendre à un durcissement de la répression. Ce qui renforcera probablement la mobilisation et débouchera peut-être sur des grèves ouvrières et des luttes plus acharnées.

Le régime a voulu effrayer la population en prétendant que le mouvement avait causé de très graves pertes économiques pour le pays, mais personne n’a été dupe : on sait que le pouvoir cherche avant tout à éviter que la mobilisation ne prenne dans les entreprises. Une pancarte disait dans une manifestation à Alger : « Le hirak est une conséquence de la crise économique, et non sa cause ! » Depuis septembre, les harraga (qui avaient disparu de février à août selon la presse algérienne) sont revenus en nombre (6) ; mais la jeunesse des quartiers populaires, notamment d’Alger, est très présente dans les manifs du vendredi (voir l’encadré), comme au début du mouvement – elle les avait désertés, au bout de quelques semaines, par opposition à la présence de la classe bourgeoise urbaine dans les cortèges, et également parce que la répression policière la ciblait.

La grève générale du 10 mars dernier a entraîné la démission de Bouteflika, on verra si celle des 30 et 31 octobre prochains aura un impact aussi fort.

Propos recueillis par S. et V.

le 21 octobre 2019

1. Syndicat autonome des travailleurs de l’éducation et de la formation, Conseil des enseignants des lycées d’Alger, Union nationale du personnel de l’éducation et de la formation, Syndicat national autonome des professeurs d’enseignement secondaire et technique, Syndicat national des travailleurs de l’éducation.

2. Cette coordination, toujours en attente d’un agrément du ministère du Travail, veut fonder une Confédération de syndicats autonomes (CSA) réunissant 13 syndicats de la fonction publique pour contrecarrer l’hégémonie de l’Union générale des travailleurs algériens (UGTA).

3. Migrants clandestins tentant de quitter le Maghreb sur des embarcations de fortune…

6. Selon El Watan, « 121 personnes ont été interceptées au large du territoire maritime national » en un seul week-end, fin septembre.

encart

Une jeunesse des quartiers

populaires très mobilisée

L’implication de la jeunesse des quartiers dans le hirak traduit bien sa nature et son évolution sociale. Un camarade d’Alger raconte ainsi, à propos de la manif du 27 septembre :

« Ce qui a le plus caractérisé la manif d’aujourd’hui, c’était le retour en force des familles accompagnées de leurs petits enfants, ainsi que celui des jeunes des quartiers populaires (Belcourt, Bab el-Oued, Harrach…). Les slogans affichés étaient bien évidemment très hostiles à l’égard de Gaïd Salah, de l’élection du 12 décembre et des deux candidats du pouvoir. Un gros cortège de jeunes de la Casbah a dénoncé l’interdiction de manifester dans Alger en chantant : “Dis-leur qu’on est venus clandestinement de la Casbah, de Bab el-Oued. Dis-leur qu’on est des hommes libres, on n’arrêtera pas…” Les slogans et les chants empruntaient souvent à la fois à la dérision et à la moquerie pour critiquer la politique du régime et parler de la misère de la vie quotidienne.

La présence des femmes était très importante, et dans certains cortèges les deux sexes étaient à égalité. Dénoncer les arrestations était le slogan commun à tous les groupes, et les photos des prisonniers du mouvement étaient là partout – comme dans les manifs des autres villes.

Ce vendredi a également été l’occasion de rendre hommage aux enfants qui ont été victimes de négligence et de la politique d’austérité dans le secteur de la santé (huit nouveau-nés sont morts dans un incendie, dans une maternité d’El-Oued, au sud).

Et puis les slogans parlaient du soulèvement égyptien et de la solidarité envers lui : “Dégageons Gaïd Salah, dégageons Al-Sissi”. Dans le même temps, les manifestants ont exprimé leur refus de toute intervention étrangère en Algérie, en ciblant la France et les Emirats : “O France, prends tes clients et tes vassaux et va remplir tes factures aux Emirats !”

Enfin, ce qui a marqué les derniers vendredis, c’est la faiblesse ou l’absence des petites classes bourgeoises, très repérables au début dans les cortèges, avec leurs énormes banderoles et pancartes imprimées en 3D. Les voitures garées le long des trottoirs des boulevards d’Alger pendant les manifs ne sont plus les grosses cylindrées comme entre février et la mi-juin. »


Article publié le 18 Nov 2019 sur Oclibertaire.lautre.net