Novembre 15, 2021
Par Lundi matin
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Comme souvent les actes de politique mémorielle officielle, celui-ci nous en dit au moins autant sur son auteur que sur l’événement commémoré. Le choix de ne pas faire ce geste le 17 octobre et de le faire dans un lieu désert, plutôt qu’au Pont Saint-Michel, en plein Paris, consacré comme lieu de la mémoire militante depuis des décennies, signalait une volonté de désamorcer une affaire politiquement sensible. Un autre choix, significatif d’une d’énonciation, était fait. D’ordinaire peu avare de discours, Macron n’en fit aucun ce jour-là.

Les téléspectateurs assistèrent donc à une cérémonie entièrement muette, dont la signification exacte fut laissée à l’appréciation des commentateurs. Les plus avisés rappelèrent que, selon les historiens, la police avait perpétré à Paris un massacre au faciès de manifestants algériens pacifiques. Et que, longtemps occulté par la République, il est l’objet dans la société française, depuis 30 ans au moins, d’une revendication jamais satisfaite à ce jour : sa reconnaissance officielle comme l’un des pires crimes d’Etat perpétré dans l’histoire de la République française.

En 2012, François Hollande, sous la pression des militants de la mémoire, n’avait produit qu’un communiqué très évasif. La question était donc : ce président qui ne cesse de prôner la « lucidité » sur le passé colonial irait-il jusqu’au bout de la reconnaissance ? Pour le savoir, il fallut attendre que l’Elysée veuille bien émettre enfin, une fois les directs télévisés terminés, la notice explicative de la cérémonie, sous la forme d’un court communiqué. Mais qui l’aura lu ?

La violence meurtrière de la répression y est correctement évoquée. Mais celle-ci reste complètement inintelligible, du fait de criants non-dits. Le tamis auquel sont toujours soigneusement passés les mots présidentiels, séparant ce qui peut être politiquement énoncé de ce qui ne saurait l’être, a notamment retenu les mots « colonialisme », « racisme », et même « police », absents du texte.

Un seul coupable est désigné : Maurice Papon, ce fusible idéal, dont la fonction de préfet de police de la Seine n’est même pas dite. C’est pourtant le gouvernement de la République qui est allé chercher Papon en mars 1958 à Constantine où il excellait dans la « pacification » -rafles, tortures, exécutions sommaires – afin qu’il écrase en région parisienne le nationalisme algérien dans une immigration dont le rôle, notamment financier, dans la guerre d’Indépendance en Algérie était crucial. Deux noms parmi ceux des responsables politiques sont manifestement toujours indicibles : au premier chef celui de Michel Debré, dont on sait l’hostilité farouche et agissante au processus de négociation en cours avec le FLN. C’est lui qui assigna à Papon la mission de gagner une « croisade » contre la Fédération de France du FLN, lui donnant carte blanche pour importer les méthodes de la terreur coloniale à Paris. Celui du président De Gaulle aussi, qui, à tout le moins, laissa faire Debré et Papon –il félicita ce dernier à maintes reprises et le maintint en poste jusqu’en 1967 – évitant ainsi que sa majorité n’explose sur la question de l’indépendance de l’Algérie.

Les crimes de Papon ne sont pas « inexcusables pour la République », comme le dit ce communiqué. Inexcusables sans aucun doute, ils sont bel et bien ceux de la République elle-même, dont toutes les institutions furent impliquées dans la perpétration du crime puis dans sa dissimulation. L’une d’entre elles le fut plus particulièrement : la police, dont le rôle est gommé mais en même temps, en filigrane, justifié. Dès les premières ligne, le texte insiste en effet sur l’illégalité supposée de la manifestation des Algériens, dont le caractère absolument pacifique n’est, à dessein, pas mentionné, alors qu’il est parfaitement établi. Cette insistance se fait au prix d’une « erreur » historique grossière : contrairement à ce qui est affirmé, aucun « décret » légal n’instaura le couvre-feu imposé aux seuls Algériens. La mesure était si manifestement inconstitutionnelle car grossièrement discriminatoire, que la décision, prise en conseil interministériel, avec l’accord de Debré, le 5 octobre, fut seulement communiquée à la presse par Papon comme « un conseil pressant ». Quant au rappel de « l’interdiction » de la démonstration de désobéissance à ce couvre-feu organisée le 17 octobre par le FLN, il est presque risible : toutes les manifestations à Paris sont alors, à la faveur de l’Etat d’urgence, dispersées violemment par la police, comme le sera celle de Charonne février 1962, qui fera 9 morts. A fortiori toute manifestation d’Algériens, ces citoyens diminués dont l’expression politique, même pacifique, n’est jamais tolérée. Cette déformation perverse des faits légitime implicitement le principe d’une répression policière, sous-entendant en somme que si les Algériens étaient restés à leur place et dans leurs bidonvilles, ils n’auraient pas été brutalisés et tués.. Elle signifie qu’en 2021, la République d’Emmanuel Macron n’est pas prête à reconnaître la légitimité morale et politique d’une manifestation contre un couvre-feu illégal et raciste et pour l’indépendance algérienne, dont le principe était pourtant acquis en octobre 1961.

Depuis les années 1990, chaque fois qu’est rappelée cette autre page sombre, après celle de Vichy, de leur histoire, les syndicats de police crient, avec la droite et l’extrême droite, à l’insupportable atteinte à l’honneur de l’institution policière. Leur voix, une fois de plus, a été entendue pour ce 60e anniversaire.

En septembre 2018, le même président avait reconnu la responsabilité de la République dans l’enlèvement et l’assassinat par l’armée de Maurice Audin. De surcroit, dans une déclaration historiquement impeccable, il reconnaissait l’instauration d’un « système de terreur » dans lequel l’armée enleva, tortura et assassina des milliers d’Algériens en 1957. Il faut le souligner, cette déclaration avait été validée par l’Etat Major de l’armée française, signalant ainsi une évolution notable et remarquée des mentalités dans cette institution, même si elle suscita l’ire d’une fraction de cette dernière.

Un tel aggiornamento est visiblement toujours impossible sur le 17octobre 1961. Il invaliderait le dogme actuellement en vigueur au sommet de l’Etat selon lequel la République et sa police seraient, par essence et de toute éternité, irréprochables. Le déni qui persiste sur cet évènement vieux de 60 ans, cette aphasie, est le miroir et la conséquence des dénis actuels, notamment sur l’existence d’un racisme systémique en France et des pratiques policières racialisées.

Terminons par une anecdote significative. Au matin du 17 octobre, lendemain de la cérémonie présidentielle, l’homme qui symbolise largement aujourd’hui les violences policières et leur impunité, lointain successeur de Maurice Papon à la tête de la préfecture de police de Paris, Didier Lallement, surprit son monde en allant déposer à son tour une gerbe sur le Pont Saint-Michel, là-encore sans dire un mot. La signification de ce geste reste à ce jour inexpliquée. L’après-midi même, le cortège de plusieurs milliers de personnes manifestant pour la reconnaissance du crime d’Etat, à l’appel de 120 organisations, fut bloqué place du Châtelet et empêché d’accéder au quai de Seine par la police, sur ordre du même préfet Lallement. Pour la première fois depuis des décennies, les manifestants ne purent jeter dans la Seine les fleurs qu’ils avaient apportées, en mémoire des Algériens assassinés.

Fabrice Riceputi

Historien. Auteur de Ici on noya les Algériens. Le combat de Jean-Luc Einaudi pour la reconnaissance du massacre policier et raciste du 17 octobre 1961. Paris, Le passager clandestin, 2021.

07/11/2021

Illustration : Fred Sochard




Source: Lundi.am