Comme tout processus historique de grande ampleur, la rĂ©volution sexuelle s’est dĂ©ployĂ©e sur une longue durĂ©e avec ses prĂ©curseurs, sa phase de radicalisation mais aussi ses contestations qui repoussent son illusoire achĂšvement aux calendes grecques.

Dans un ouvrage [1] consacrĂ© au sujet, le psychosociologue Alain Giami identifie une premiĂšre rĂ©volution sexuelle au XVIIIe siĂšcle sous la forme d’utopies imaginĂ©es par des auteurs comme Denis Diderot, Sade ou Joseph Fourier. Elle a surtout profitĂ© aux hommes des classes supĂ©rieures. NĂ©anmoins, elle a permis de commencer Ă  dĂ©tacher le plaisir sexuel des actes reproducteurs et de remettre en cause la monogamie et la famille nuclĂ©aire. La valorisation de l’amour libre qui en a dĂ©coulĂ© a Ă©tĂ© particuliĂšrement dĂ©veloppĂ©e, un siĂšcle et demi plus tard, par l’anarchiste individualiste Ernest Armand : sa camaraderie amoureuse Ă©galitaire s’oppose au propriĂ©tarisme, tandis que ses coopĂ©ratives sexuelles oĂč se troquent cĂąlins et caresses sont autant de machines de guerre contre les logiques concurrentielles transformant en marchĂ© les espaces de rencontres amoureuses. Quant Ă  Sade, ses attaques fĂ©roces contre l’Église et la morale en gĂ©nĂ©ral ont connu une certaine postĂ©ritĂ© au sein des avant-gardes artistiques et politiques, des surrĂ©alistes aux situationnistes.

Une deuxiĂšme phase, qualifiĂ©e de « rĂ©formisme sexuel Â», a Ă©tĂ© impulsĂ©e en Allemagne, Ă  la fin du XIXe siĂšcle, par des mĂ©decins et des scientifiques convaincus que la libertĂ© sexuelle Ă©tait nĂ©cessaire au bien-ĂȘtre des individus. Elle a donnĂ© naissance Ă  une nouvelle discipline, la sexologie, et Ă  une Ligue mondiale pour la rĂ©forme sexuelle, active jusqu’à l’arrivĂ©e au pouvoir d’Hitler. Elle revendiquait notamment l’égalitĂ© entre les sexes, la lĂ©galitĂ© du divorce, la libertĂ© des relations sexuelles entre adultes consentants, l’abolition de la prostitution.

La pĂ©riode qui court du dĂ©but des annĂ©es 1960 au dĂ©but des annĂ©es 1980 a souvent Ă©tĂ© assimilĂ©e Ă  la rĂ©volution sexuelle, alors qu’elle n’en aurait constituĂ© qu’une troisiĂšme Ă©tape, certes particuliĂšrement intense. Pour l’ensemble des sociĂ©tĂ©s occidentales, elle s’est caractĂ©risĂ©e par l’irruption du sexe dans le dĂ©bat public. Et plus prĂ©cisĂ©ment, pour Alain Giami, « par la dissociation de la sexualitĂ© du mariage [au dĂ©but du XXe siĂšcle, en Europe de l’Ouest, seuls 10 % des couples ne sont pas mariĂ©s], de la reproduction et du genre, l’émancipation politique et subjective des gays et des lesbiennes, la multiplication des identifications de genre, l’importance des plaisirs Ă©rotiques pour le bien-ĂȘtre global des personnes, des attitudes plus dĂ©tendues envers les mƓurs sexuelles Â». Plusieurs Ă©lĂ©ments sont venus favoriser ces changements : prospĂ©ritĂ© Ă©conomique, dé mocratisation et sĂ©cularisation des sociĂ©tĂ©s, connais sances plus objectives sur les comportements sexuels, mobilisations collectives de la jeunesse, nouvelles technologies mĂ©dicales autour de la pilule contraceptive. Mais on a pu observer de fortes diffĂ©rences d’un pays Ă  l’autre et quand la rĂ©volution sexuelle dĂ©clinait en SuĂšde, elle a dĂ©marrĂ© en Espagne.

L’un des enjeux principaux de cette troisiĂšme rĂ©volution sexuelle a Ă©tĂ© d’ordre rĂ©glementaire. D’une part, la criminalisation de l’homosexualitĂ© a Ă©tĂ© progressivement abandonnĂ©e. D’autre part, la diffusion de la contraception et la dĂ©pĂ©nalisation de l’avortement ont favorisĂ© l’accĂšs des femmes Ă  une sexualitĂ© autonome.

Pour l’historien Vincent Vidal-Na quet [2], le propre d’une rĂ©volution est d’ĂȘtre pĂ©riodiquement contestĂ©e. Instrumentalisant la pandĂ©mie de sida en termes de punition divine au milieu des annĂ©es 1980, des groupes rĂ©actionnaires, trĂšs souvent liĂ©s Ă  la droite chrĂ©tienne, se sont acharnĂ©s Ă  stigmatiser les membres des communautĂ©s gay et lesbienne ainsi que les adeptes des relations « multipartenaires Â». Avec pour effet d’accĂ©lĂ©rer la normalisation de la rĂ©volution sexuelle. La rĂ©cupĂ©ration nĂ©olibĂ©rale a ƓuvrĂ© dans le mĂȘme sens, en orientant la recherche de rĂ©alisation personnelle au cƓur de la conception optimiste de la sexualitĂ© vers un consumĂ©risme dĂ©bridĂ©. Un nouveau marchĂ© dopĂ© par la rĂ©volution numĂ©rique, des sites pornos aux applications de rencontres sexuelles en attendant les perfectionnements de la sexualitĂ© augmentĂ©e. Dans ce vaste processus de marchandisation, les femmes ont Ă©tĂ© particuliĂšrement rabaissĂ©es au statut d’objets sexuels sans besoins spĂ©cifiques et destinĂ©s Ă  la seule satisfaction du plaisir masculin. Et l’on attend encore un Â« printemps sexuel Â» qui viendrait libĂ©rer les mƓurs dans les sociĂ©tĂ©s des quatre coins du monde oĂč le patriarcat rĂšgne encore en despote absolu.

Iffik Le Guen

La Une du n°189 de CQFD, illustrée par Jean Codo & Zam Zam {JPEG}

- Cet article est extrait d’un dossier de 17 pages consacrĂ© aux sexualitĂ©s, publiĂ© sur papier dans le numĂ©ro 189 de CQFD (juillet-aoĂ»t 2020). Voir le sommaire de ce numĂ©ro.


Article publié le 11 Oct 2020 sur Cqfd-journal.org