Février 6, 2021
Par Des Nouvelles Du Front
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Cinquième épisode de la série de Jasper Bernes « la communisation et son histoire »

« L’auto-éducation de Jan Appel »

Il s’avère que je ne peux pas encore quitter Jan Appel. Il y a encore beaucoup à dire sur son rapport à la communisation, sinon sur le “communisme de conseil” ou le “conseillisme”. En effet, en 1920, Appel, à bord de sa goélette de harengs détournée, naviguant vers Mourmansk puis vers Saint-Pétersbourg pour se faire réprimander par l’homme dont la ville allait prendre le nom, n’était pas encore conseiller municipal ni même communiste, si l’on en croit les définitions que nous laisse Philippe Bourrinet*, mais faisait plutôt partie d’un communisme de gauche large, encore mal défini, qui était en train de se définir pendant que la révolution mondiale s’effondrait. Après tout, il était en route pour la Russie soviétique, au nom du KAPD nouvellement formé, dont les positions étaient antiparlementaires, antisyndicales et pro-conseil, mais nullement communistes. Le fait même qu’il ait détourné le sénateur Schröder au nom de son parti, pour communiquer avec le Comintern, indique qu’il voyait encore un rôle expansif pour le parti. Il se trouvait sur un bateau portant le nom d’un fonctionnaire parlementaire, en route pour communiquer avec les dirigeants d’un État rebelle, après tout.

Jan Appel reste fascinant non seulement parce qu’il est le modèle même de l’intellectuel prolétarien, ses théories se sont formées directement au cœur battant de la lutte des classes, mais aussi parce qu’il passe par chacun des moments marquants de la révolution allemande (il y en a cinq, bien que quatre seulement soient pertinents pour l’histoire de Appel) et que nous pouvons lire ces moments dans l’évolution de sa pensée, une évolution qui semble, en fait, échapper à toutes les étiquettes que nous pourrions lui appliquer. La première de ces périodes est celle des grandes grèves révolutionnaires qui ont conduit à la révolution de novembre 1918 et à la formation des conseils. Appel avait été envoyé aux chantiers navals de Hambourg pendant la guerre, toujours sous commandement militaire, où il était devenu un organisateur de premier plan. Cette première période se termine début janvier 1919 avec le passage à une deuxième période de guerre civile ouverte, la montée dite “Spartakiste” de janvier, écrasée rapidement à Berlin par les unités des corps francs que le nouveau ministre de la Défense du SPD, Gustav Noske, a lancé contre les ouvriers radicaux. Ailleurs, le soulèvement a duré plus longtemps. Appel était à Hambourg lorsqu’il apprit que les corps francs avaient repris tous les bâtiments occupés par les Spartakistes – principalement le commissariat et le quartier général de Vorwärts, le journal du SPD – et qu’ils avaient traqué et tué à la fois Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg, les dirigeants de la gauche communiste naissante.

Il n’y avait pas de KPD ni de KAPD, puis, en 1919, seulement l’USPD, les sociaux-démocrates indépendants et, en son sein, la gauche communiste semi-organisée connue sous le nom de Ligue spartakiste, qui, après janvier, allait se transformer en KPD puis en KAPD. À Hambourg, après le soulèvement de Berlin vaincu, Appel a travaillé avec Ernest Thalmann, alors membre de l’USPD et plus tard dirigeant du KPD, pour organiser une marche nocturne des travailleurs dans la caserne voisine, à Barenfeld, dont ils ont désarmé les soldats, saisissant quatre mille armes. Mais la tentative de faire de ces quatre mille travailleurs armés une force insurrectionnelle disciplinée a échoué, nous dit Appel, car “après une bonne semaine d’efforts pour constituer une force de combat bien armée, ceux qui étaient armés ont commencé à se disperser les uns après les autres et ont disparu avec leurs armes. C’est à ce moment là que nous sommes arrivés à la conclusion que les syndicats étaient tout à fait inutiles aux fins de la lutte révolutionnaire”.

Dès lors, Appel fut l’un des principaux organisateurs des Unionen, les groupes d’usines qui allaient devenir la base sociale du communisme des conseils de 1919 à 1921 (après quoi la gauche communiste en Allemagne implose essentiellement et cède le terrain aux joueurs d’échecs du putsch bolchevique en charge du KPD). Les Unionen sont et ont été, il faut le dire tout de suite, différents des conseils, les räte, qui étaient déterminés géographiquement avec une représentation proportionnelle par lieu de travail et parfois des mécanismes de représentation des chômeurs et autres. Le rôle des unionen, après 1919, était de préparer le terrain pour un gouvernement ouvrier par les conseils, qui jusqu’à présent avait été contrecarré par le SPD et les syndicats. Les syndicalistes ne représentaient pas l’ensemble de la classe ouvrière, mais plutôt le point de vue de la minorité militante.

Mais quel est alors le rôle éventuel du parti ? Les positions au sein du communisme de gauche, le KAPD, et des unionen associés au KAPD, l’AAU, étaient variées. Certains imaginaient un rôle de direction pour le parti dans la lutte des classes, capable d’agir là où les syndicalistes fragmentés ne le pouvaient pas ; d’autres lui imaginaient un rôle de propagandiste, ouvrant la voie à un gouvernement ouvrier par le conseil, mais sans rester dans les parages pour ruiner le spectacle. C’est plus ou moins le point de vue d’Appel lorsqu’il retourne en Russie un an plus tard, par des moyens apparemment légaux, pour présenter à la bien documentée troisième conférence de juillet 1921 du Comintern, qui s’est donné pour tâche de réfléchir sur l’”Action de mars” de 1921 (dont il sera question plus loin) et en particulier sur la conduite du KAPD. Dans son appel à la conférence, le Comité exécutif du Comintern (ECCI) a écrit que le KAPD “doit dire de façon concluante s’il accepte ou non la discipline internationale”. Appel a répondu à cet annonce pour dire que non, ils ne le feraient pas, et en se présentant sous le nom de Max Hempel a clarifié sa position sur le rôle du parti. Répondant à une attaque féroce de Karl Radek contre le KAPD, Appel proposa une périodisation grossière mais efficace du mouvement ouvrier, suggérant poliment mais définitivement que la guerre de position bolchevique appartenait à une époque révolue de révolution bourgeoise en décalage avec le caractère contemporain du mouvement ouvrier, dans lequel maintenant l’ensemble de la classe avait à sa disposition les outils organisationnels (les conseils) et les moyens de production pour passer directement au gouvernement ouvrier. Les syndicats et les représentants parlementaires ne pouvaient que produire davantage de la même chose. Les partis et les syndicats habitués à l’ancien état de choses ne pouvaient être qu’un obstacle, et il n’était pas question de continuer à travailler au sein des syndicats ou du parlement. Il s’agissait de coordonner l’armement du prolétariat et la transition vers un gouvernement par conseil.

La plupart des participants à la conférence de 1921 pensaient que les conditions en Allemagne restaient prérévolutionnaires et orientaient leur planification en conséquence. Jan Appel tenait particulièrement à rappeler à la CCEI que lors de son précédent voyage en Russie, on lui avait dit que l’Armée rouge marcherait en Silésie, à portée de Dresde et de Berlin, et que lui et ses camarades des unités souterraines du KAPD avaient entrepris seuls de saboter les trains de ravitaillement, remplis d’armes et de fournitures françaises, que les puissances de l’Entente faisaient suivre à la Pologne par l’intermédiaire de l’Allemagne. La défaite inattendue de l’Armée rouge à Varsovie, après qu’elle avait ouvert la voie en Europe de l’Est, fut l’une des nombreuses rencontres manquées, dans laquelle l’incapacité à coordonner le pouvoir prolétarien armé a fait manquer des chances vitales. C’est là, si tant est qu’il y en ait eu un, que le parti a joué son rôle, et non dans la manœuvre parlementaire et syndicale.

La vérité est que les conseils n’étaient pas un pouvoir organisé au sein de la révolution après 1918. Avant même l’insurrection de janvier, ils s’étaient “suicidés”, selon la description foudroyante mais néanmoins exacte de Dauvé. C’est pourquoi Appel met l’accent sur l’unionen et le parti, les forces nécessaires pour faire revivre ce grand épanouissement de la souveraineté des conseils suicidée à sa naissance. Les mécanismes démocratiques des conseils ont permis aux fonctionnaires du SPD de gagner en toute transparence une majorité absolue dans de nombreux domaines, ou par simple déviance dans d’autres. Des éléments radicaux au sein des conseils ont tenté de contrer ce processus en convoquant un Congrès des conseils, pour le 16 décembre, mais les réformistes s’étaient déjà intégrés dans la structure des délégués, contrôlant le Congrès et le Comité exécutif directeur à Berlin. De Broué, on apprend que sur 489 délégués, 405 ont été envoyés par des ouvriers et 85 par des soldats. Mais seuls 179 étaient des ouvriers ou des employés de bureau. Sur l’ensemble, 288 ont voté avec le SPD, et seulement 90 avec les Indépendants, dont à peine 10 étaient des spartakistes. Le Congrès, qui se réunit au Landtag prussien, au sein de la foule prolétarienne, vote la passation du pouvoir à l’Assemblée constituante et au Reichstag.

Chaque moment de la séquence de la procédure, à partir du mois de janvier, est une tentative de prendre en compte les conséquences de cette décision, et les événements de janvier découlent assez directement de cette intrigue entre les partis. Les conseils n’ont pas été vaincus, mais ils n’ont pas été une forme alternative de souveraineté, sauf s’ils l’ont fait eux-mêmes, par la force et la déclaration, comme ils le feront à plusieurs reprises au cours des quatre prochaines années, pour être ensuite vaincus par l’État, la contre-révolution organisée et par le manque de soutien des travailleurs de l’intérieur. Tout ce que Jan Appel fait, tout ce que le communisme de conseil ou le communisme de gauche pourrait signifier en ce moment, est une tentative de corriger ce problème, principalement autour de deux moments d’opportunité : le soulèvement de la Ruhr de 1920 et l’action de mars 1921. L’occasion se présentera à nouveau en 1923, en pleine hyperinflation, mais à ce moment-là, la gauche communiste n’est plus une force.

Ces épisodes ultérieurs se produisent en grande partie en dehors de Berlin, pacifiée à partir de 1919, dans des endroits où les conseils étaient, dès le début, les plus militants. Dans la région minière et industrielle de la Ruhr, une partie importante de l’économie de l’Europe occidentale, et pour cette raison un point de friction dans le règlement de l’après-guerre entre l’Allemagne et les puissances de l’Entente, où de nombreux immigrants travaillaient, le conseil d’Essen a déclaré un gouvernement ouvrier et a exigé une socialisation complète. Dans d’autres endroits dominés par l’industrie lourde, des demandes radicales similaires ont été formulées, parfois accompagnées de la prise de pouvoir du gouvernement régional. Beaucoup de ces événements compliqués se sont cependant déroulés non pas autour de la question du contrôle de la production, mais de la réorganisation du pouvoir armé de l’État. Les insurrections ultérieures sont en grande partie des réponses des travailleurs aux tentatives de l’État de les désarmer ou, alternativement, à la contre-révolution fasciste, pendant une période où l’armée est en cours de reconstruction, limitée par un traité, confrontée à la subversion fasciste de l’intérieur, et doit s’appuyer sur des forces irrégulières et contre-révolutionnaires. Ces insurrections ne peuvent donc même pas poser la question de la révolution contre le capitalisme, sauf implicitement à travers une révolte contre le pouvoir armé. Les moments suivants sont un recul de la possibilité du pouvoir du conseil, un recul nécessaire vers le pouvoir armé, qui doit retrouver son chemin vers le conseil.

Le moment le plus prometteur a peut-être été le premier et le plus surprenant, qui a pris la plupart des gens au dépourvu. En mars 1920, après que le SPD a tenté de désarmer certaines unités de corps francs revenues de maraudes dans la Baltique, des officiers de droite ont tenté de prendre le contrôle du gouvernement. Refusant le soutien des commandants de l’armée locale (“La Reichswehr ne tire pas sur la Reichswehr”), les ministres du SPD s’enfuirent, laissant la capitale aux mains des putschistes. Les dirigeants nouvellement formés du KPD, démontrant leur remarquable capacité à « se sortir la tête du cul », déclareront la neutralité. La classe ouvrière, cependant, réagit avec une férocité presque égale à celle de 1918, en anéantissant le gouvernement Kapp par une grève générale de quatre jours qui stoppa le pays de fond en comble. Le leader du putsch, le chancelier Kapp, dû faire face à une puissante démonstration de la science prolétarienne de la valeur ; il n’a trouvé personne pour imprimer de l’argent pour le nouveau gouvernement, car tous les imprimeurs étaient en grève.

La tentative de coup d’État s’est rapidement effondrée, sauf en Bavière, où les putschistes détenaient le pouvoir. Le gouvernement de Berlin est revenu et a appelé les travailleurs à se retirer. Il n’est cependant pas facile de calmer ces passions. Dans la Ruhr, en particulier, où les ouvriers ont entendu que les unités locales des corps francs, stationnées à proximité, soutenaient le coup d’État, ils ont balayé toute la région dans une frénésie insurrectionnelle, ville après ville désarmant la police puis les unités militaires, formant divers commandements, et battant au combat, à plusieurs reprises, de nombreuses unités des corps francs envoyées pour les combattre. Cette Armée rouge de la Ruhr, qui s’est formée en une nuit, comptait environ 100 000 hommes. Ils étaient organisés au niveau régional sous la forme de conseils, mais avaient peu de liens avec les organisations de travail. Il n’y avait pas de commandement central, pour être clair, mais divers groupements régionaux. Dans la plupart des régions, l’USPD et l’aile droite du KPD dominaient, mais les anarchistes étaient très actifs dans la région et, avec la gauche du KPD (qui allait devenir le KAPD), poussaient assez loin. À Duisberg, par exemple, ils ont déposé l’exécutif du SPD et ont attaqués les banques et les entrepôts, dans un moment de proto-communisation. Finalement, cependant, la plupart des unités se sont retirées et ont remis leur pouvoir aux délégués qui ont accepté de désarmer, en échange de concessions. Une partie de l’Armée rouge n’a pas pris part à ces négociations, mais c’est ainsi que les choses se sont passées. Ceux qui refusaient de désarmer étaient massacrés par les corps francs.

Jan Appel travaillait dans la Ruhr à l’époque, bien que je n’ai pas d’informations sur ce qu’il faisait. Le KAPD a été créé en avril 1920, en réponse directe à la perfidie du KPD face au putsch de Kapp, qui a effectivement expulsé sa majorité et a continué comme avant, en prévision d’une unification avec les indépendants. À Hambourg, Appel et Fritz furent envoyés par le KAPD en Russie, et c’est alors qu’il embarqua sur le Senator Schröder, arrivant en Russie le 1er mai. C’est en partie une projection, mais j’aime imaginer Appel sur le bateau en train de réfléchir au cours de la révolution jusqu’à présent, et d’imaginer ce qui aurait pu être fait ? Qu’est-ce qui devra être fait différemment la prochaine fois ? La volonté passionnée, de désarmer les unités de corps francs et de voler des bateaux, était là. Que manquait-il ? Comment empêcher l’auto-désarmement des travailleurs par leur propre organisation ? La réponse a dû être, pour Appel, le conseil. Si les Armées rouges avaient confié leur pouvoir aux conseils, et non à une partie négociatrice, si cet exemple avait pu se répandre ?

Ils auraient eu leur chance un an plus tard, lors de l’action de mars 1921, qui a éclaté en Allemagne centrale, notamment dans les zones industrielles de Halle et de Mansfeld. C’était une région où les travailleurs n’avaient pas été désarmés, notamment dans l’usine chimique ultramoderne de Leuna. Une grève générale se répandit dans la région, et dans un moment de synchronisme, le KAPD et le KPD décidèrent que le temps de l’insurrection était venu. Ils ont appelé les travailleurs à s’armer et à prendre le pouvoir. Ce fut le moment de l’aventurisme héroïque. Répondant à l’appel général, des unités armées ont commencé à brûler des postes de police et des palais de justice, à voler des banques et à distribuer des biens. Max Holz, le soi-disant Robin des Bois de la révolution, anéantit les unités de police envoyées de Berlin pour abattre les ouvriers rebelles de Mansfeld. Voici une description de sa force de proto-communisation en action:

Le commando, motorisé, compte 60 à 200 hommes. Devant, un groupe de reconnaissance avec des fusils mitrailleurs ou des armes plus légères : les camions lourdement armés suivaient. Puis le “chef” dans une voiture, “avec l’argent” en compagnie de son “ministre des finances”. Comme couverture, un autre camion lourdement blindé. Tous décorés de drapeaux rouges. Dès leur arrivée dans une localité, les provisions sont réquisitionnées, les bureaux de poste et les caisses d’épargne sont saccagés. La grève générale est proclamée et payée par les employeurs avec une “taxe” prélevée. Les bouchers et les boulangers reçoivent l’ordre de vendre leur marchandise 30 à 60 % moins cher. Toute résistance est immédiatement et violemment écrasée…

Le KPD et le KAPD ont lancé un appel général à l’insurrection, mais au-delà de cela, ils n’avaient que peu de contrôle sur les événements qui se déroulaient rapidement. Les messages se sont perdus dans le relais entre le centre et les provinces, et l’incapacité de ces unités à former des connexions latérales s’est avérée fatale. Dans les usines de Leuna, les ouvriers qualifiés ont résisté à l’appel à prendre les armes et à passer à l’offensive, car ils ont conclu qu’ils seraient massacrés. Ils ignoraient cependant que la force de Holz se trouvait à proximité. Finalement, l’usine fut bombardée, les ouvriers désarmés, Holz capturé et arrêté. Le moment était à nouveau perdu.

Il est difficile d’évaluer si c’était la dernière chance ou non. En 1923, ce qui semble être une véritable situation prérévolutionnaire est revenue. À la suite des événements de la Ruhr, dont la Reichswehr a été interdite par le traité de Versailles, l’armée française a occupé ce centre industriel vital (la source d’une grande partie de son charbon). L’économie de l’Allemagne est en proie à une hyperinflation ; des conseils radicaux se forment et le passage à l’insurrection recommence. Mais le KPD avait perdu le contact avec les organisations ouvrières, tirant la leçon de mars du manque de chaînes de commandement organisées et disciplinées. La gauche communiste n’existait plus, et le KPD a lancé une insurrection mécanique, déconnectée de l’ambiance de la lutte des classes, qui a échoué.

À ce moment-là, Appel était en prison. Il avait été arrêté par les autorités françaises, qui étaient en train de négocier pour le renvoyer à Hambourg afin qu’il y soit jugé pour piraterie. La biographie de Paul Mattick nous apprend notamment qu’à l’époque, à 19 ans, il s’apprêtait à faire sortir Appel de prison, mais les autorités ont accepté de l’accuser d’un crime moins grave, auquel il était prêt à plaider coupable. Appel a commencé ses études et est apparu en 1925 avec une première ébauche du document du GIK, qu’il a emmené aux Pays-Bas. Ce document est alors une réflexion sur toutes ces insurrections ratées. Si les unionistes radicaux avaient existé, dotés d’un programme viable de socialisation de la production, peut-être que la classe ouvrière n’aurait pas refusé la perspective de prendre le pouvoir par le biais des conseils et d’intégrer les unités armées. Le moment de l’hyperinflation de 1923 l’exigeait, car le système monétaire avait anéanti la reproduction capitaliste – la distribution et la production communistes directes dans de telles conditions pouvaient être immensément populaires, tant qu’elles ne ressemblaient pas à un désir de mort.

Appel est en prison à Düsseldorf, où il rédige son projet de Principes fondamentaux de la production et de la distribution communistes, alors qu’Hitler est en prison à Munich, où il écrit Mein Kampf. Mais les conclusions qu’ils en tirent sont diamétralement opposées. Hitler abandonne la voie insurrectionnelle vers le pouvoir nazi et conclut que les mécanismes parlementaires représentatifs sont un complément nécessaire. Appel renonce à l’organisation parlementaire, décidant que le parti ne doit être qu’un coordinateur de l’insurrection. Pour leurs projets respectifs, ils avaient tous deux raison.

Qu’en est-il du conseil dans tout cela ? Où sont tous les conseils ? Nous voyons immédiatement deux problèmes qui ont affecté le pouvoir des conseils. Le premier est la structure centralisatrice des délégués révocables, qui a créé un goulot d’étranglement au sein du comité exécutif à Berlin, et qui a permis au pouvoir du conseil d’être facilement déformé. Il n’est pas clair pour moi que les délégués révocables – plutôt que les relations latérales – sont le dernier mot dans une structure auto-organisée. Mais plus fondamentalement, au moins pour toute analyse du XXIe siècle, il y a le problème de la division du travail et de l’intégration des chômeurs. Lorsque Appel s’est présenté au Comintern, il a suggéré que seule la forme du conseil organisé au niveau régional pouvait intégrer les grandes masses de prolétaires au chômage auxquelles le nouveau mouvement ouvrier serait confronté. Mais il y a là un paradoxe : le soutien au communisme des conseils et à la gauche communiste est plus important parmi les chômeurs ou, alternativement, dans les industries où la division du travail est assez grossière : mines, industrie lourde. Dans ces secteurs, les travailleurs avaient tendance à se regrouper en unités armées, les Armées rouges, et non en conseils, alors que les travailleurs organisés dans l’industrie manufacturière et dans d’autres secteurs, constitués en conseils, avaient tendance à être plus prudents. La rencontre manquée entre les 12 000 travailleurs de l’usine chimique ultramoderne de Leuna et le bataillon de 2000 maraudeurs d’extrême gauche de Max Holz est instructive. Quelle est la forme qui pourrait rassembler tout cela ? Le conseil ? Le parti ? Et quel genre de conseil, quel genre de parti ?

Le GIK avait une réponse : le conseil. Le conseil lui-même, préparé par des groupes de syndicalistes, était suffisant. Mais il n’est pas certain que Jan Appel soit parvenu à cette position. Après l’occupation nazie, pendant laquelle Appel et d’autres conseillers ont participé au travail de la Résistance, ses collègues du GIK ont remarqué qu’Apple avait trop le goût de l’intervention, et qu’il voulait continuer à travailler avec les groupes de résistance longtemps après que les autres conseillistes avaient décidé qu’il était temps de partir. Dans les années 1960 et 1970, lorsque l’intérêt pour l’histoire du communisme des conseils se renouvelle, Appel se joint aux membres du Courant communiste international, un groupe communiste de gauche, lors de leur réunion fondatrice en 1976. La position de l’ICC est très opposée à celle du GIK, et l’histoire de la gauche communiste germano-néerlandaise qu’ils produisent, écrite par Philippe Bourrinet, lit le conseillisme comme une sorte de crypto-anarchisme qui échoue en raison de son incapacité à penser le rôle crucial du parti. Mais qui sait ce que Appel a vraiment pensé de tout cela ? Pas moi. Je l’utilise comme un ensemble de coordonnées, comme une façon de penser l’histoire, mais je me rends compte que le vrai Appel échappe à tout cela, traversant toutes les catégories – parti, conseil, syndical, armée rouge – avec lesquelles on pourrait essayer de donner un sens à son époque.

*Bourrinet, étroitement aligné sur la perspective d’Amadeo Bordiga, insiste sur la différence entre rätekommunismum et linkskommunismus, en soulignant le débat animé sur le rôle du parti au sein de la gauche communiste germano-néerlandaise. Le conseillisme, selon sa définition, est un communisme de conseil qui ne voit aucun rôle pour le parti. Voici donc une clarification des termes : le communisme de gauche consiste en un rejet des syndicats et des partis parlementaires, impliquant les unionen, le parti et le conseil. Le communisme du conseil comprend les trois, avec un rôle réduit pour le parti. Le communisme du conseil rejette le parti, mais pas les syndicalistes et le conseil. Bordiga rejette le conseil et les unionen pour le parti. Sans reprendre l’argument tendancieux de Bourrinet, je trouve utile cet usage des termes .




Source: Dndf.org