FĂ©vrier 23, 2021
Par Socialisme Libertaire
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politique mensonge Jonathan_Swift anarchisme
Jonathan Swift (1667-1745)

L’ART DU MENSONGE POLITIQUE (1733).  
Le pamphlétaire satiriste Jonathan Swift
est considĂ©rĂ© comme un prĂ©curseur de l’anarchisme.   
 

« L’Ăąme est de la nature d’un miroir planocylindrique ; un Dieu tout puissant a fait le cĂŽtĂ© plat de ce miroir et ensuite le dĂ©mon a fait l’autre cĂŽtĂ© qui a une forme cylindrique. Le cĂŽtĂ© plat reprĂ©sente les objets au naturel et tels qu’ils sont vĂ©ritablement ; mais le cĂŽtĂ© cylindrique doit nĂ©cessairement, selon les rĂšgles de la catoptrique, reprĂ©senter les vrais objets faux et les faux objets vrais. Que le cylindre Ă©tant beaucoup plus grand et plus large, reçoit et assemble sur sa surface une plus grande quantitĂ© de rayons visuels : que par consĂ©quent tout l’art et le succĂšs du mensonge politique dĂ©pend du cĂŽtĂ© cylindrique de l’Ăąme.
AprĂšs avoir bien considĂ©rĂ© la vaste Ă©tendue de la surface cylindrique de l’Ăąme et le grand penchant qu’ont tous les hommes de ces derniers temps Ă  croire les mensonges, je suis persuadĂ© que LE MOYEN LE PLUS EFFICACE POUR COMBATTRE ET DÉTRUIRE UN MENSONGE EST DE LUI OPPOSER UN AUTRE MENSONGE.

Le penchant de l’Ăąme vers la malice est un effet de l’amour-propre ou du plaisir et de la satisfaction secrĂšte que nous avons de trouver les hommes plus mĂ©chants, plus lĂąches, plus mĂ©prisables et plus malheureux que nous-mĂȘmes : et la passion qui nous entraĂźne vers le merveilleux, procĂšde de l’inactivitĂ© de l’Ăąme ou de son incapacitĂ© Ă  ĂȘtre mue par les choses vulgaires ou communes et y prendre le moindre plaisir. Le mensonge politique est l’art de convaincre le peuple, l’art de lui faire accroire des faussetĂ©s salutaires et cela pour quelque bonne fin.

Il faut plus d’art pour convaincre le peuple d’une vĂ©ritĂ© salutaire que pour lui faire accroire et recevoir une faussetĂ© salutaire.

Une abondance de mensonges politiques est une marque certaine de la libertĂ© anglaise. Il y a trois sortes de mensonges : le mensonge de calomnie, le mensonge d’addition ou d’augmentation, le mensonge de translation. Le mensonge d’addition donne Ă  un grand personnage plus de rĂ©putation qu’il ne lui en appartient et cela pour le mettre en Ă©tat de servir Ă  quelque bonne fin ou Ă  quelque dessein qu’on a en vue. Le mensonge de dĂ©traction, de mĂ©disance, de calomnie, ou le mensonge diffamatoire, est celui par lequel on dĂ©pouille quelque grand homme de la rĂ©putation qu’il s’est acquise Ă  juste titre de peur qu’il ne s’en serve au dĂ©triment du public. Enfin, le mensonge de translation est celui qui transfĂšre le mĂ©rite d’une bonne action d’un homme Ă  un autre homme.

Quand on attribue Ă  quelqu’un une chose qui ne lui appartient point, il faut concerter le mensonge, de façon que la chose ne soit pas directement contraire et opposĂ©e aux qualitĂ©s connues de la personne : par exemple, un menteur politique, pour peu qu’il sache son mĂ©tier, n’ira pas dire en parlant d’une assemblĂ©e de protestants, que le Roi de France y Ă©tait prĂ©sent ; ni qu’Ă  l’exemple de la Reine Elisabeth, il restitue Ă  ses sujets le surplus des taxes ; il n’ira pas dire non plus que l’Empereur paye deux mois d’avance Ă  ses troupes, ni que les Hollandais payent plus que leur quote-part ; il ne prĂ©sentera pas la mĂȘme personne comme zĂ©lĂ©e, en mĂȘme temps pour entretenir une armĂ©e sur pied et pour la libertĂ© publique.

S’il est absolument nĂ©cessaire de donner Ă  quelqu’un de bonnes qualitĂ©s accessoires pour lui faire honneur d’un mĂ©rite qu’il n’a pas, il faut apprendre Ă  ne pas les lui donner “in extremo gradu“, au souverain degrĂ©. Par exemple, s’il s’agit d’un avare que vous voulez faire passer pour gĂ©nĂ©reux, n’allez pas lui faire donner tout d’un coup cinq mille livres ; c’est une gĂ©nĂ©rositĂ©, une charitĂ©, une dĂ©pense dont il n’est pas capable ; vingt ou trente livres suffiront d’abord, c’en est bien assez pour lui. Est-il question d’un homme dont l’ingratitude envers ses bienfaiteurs n’est que trop connue, ne venez pas nous dire qu’il rĂ©compense un pauvre de quelque service, ou de quelque bon office qu’il en a reçu il y a trente ans ; la chose n’est pas probable et nous ne la pouvons croire ; mais supposez-le reconnaissance envers un homme qui lui a dĂ©jĂ  rendu quelques services et qui est en Ă©tat de lui en rendre encore d’autres plus essentiels, pour lors votre mensonge trouvera quelque crĂ©ance. De mĂȘme, si vous parlez d’un homme dont le courage personnel est suspect, n’en faites pas d’abord un foudre de guerre qui enfonce et chasse devant lui des escadrons entiers ; donnez-lui seulement le mĂ©rite d’un homme turbulent qui excide du bruit dans les compagnies oĂč il se trouve et qui jette une bouteille Ă  la tĂȘte de son adversaire.

Par mensonge merveilleux, j’entends tout ce qui passe les degrĂ©s ordinaires de vraisemblance. Par rapport au peuple, le merveilleux se divise en deux espĂšces : celui qui sert Ă  Ă©pouvanter et Ă  imprimer la terreur, et celui qui anime et encourage, qui sont, l’un et l’autre, extrĂȘmement utiles lorsqu’on sait les employer dans les occasions oĂč ils conviennent. Quant au mensonge dont on se sert pour jeter l’Ă©pouvante et imprimer la terreur : une de ses rĂšgles est qu’il ne faut pas montrer trop souvent au peuple des objets terribles, de peur qu’ils ne lui deviennent familiers et qu’il ne s’y accoutume. Il est absolument nĂ©cessaire qu’on serve une fois l’an, du Roi de France et du PrĂ©tendant pour Ă©pouvanter le peuple anglais, mais il fait aprĂšs cela remettre les ours Ă  l’attache jusqu’Ă  un an.

Un mensonge d’Ă©preuve est comme une premiĂšre charge qu’on met dans une piĂšce d’artillerie pour l’essayer ; c’est un mensonge qu’on lĂąche Ă  propos pour sonder la crĂ©dulitĂ© de ceux Ă  qui on les dĂ©bite. Tels sont certains points de la crĂ©ance des sectes que l’on peut regarder comme des articles d’Ă©preuve: proposez-les Ă  quelqu’un, s’il y mord et s’il les gobe une fois, vous ĂȘtes sĂ»rs qu’il digĂ©rera toute autre chose que vous lui proposerez. C’est pour cela que le parti des “Wighs” se conduit sagement en Ă©prouvant quelquefois la crĂ©dulitĂ© du peuple par des choses incroyables pour se mettre en Ă©tat de juger plus sĂ»rement jusqu’Ă  quel point on peut lui en imposer et de quel fardeau ils pourront le charger dans la suite.

Les mensonges de promesse que font les grands, les personnes riches et puissantes, les Seigneurs, ceux qui sont en place, se connaissent Ă  la maniĂšre : ils vous mettent la main sur l’Ă©paule, ils vous embrassent, ils vous serrent, ils sourient, ils se plient en vous saluant ; ce sont autant de marques qui doivent vous faire connaĂźtre qu’ils vous trompent et qu’ils vous en imposent. Vous reconnaĂźtrez de mĂȘme leurs mensonges en matiĂšre de faits, aux serments excessifs qu’ils vous font Ă  plusieurs reprises.

Lequel des deux partis, des “Wighs” ou des “Tories“, est-il le plus habile est le plus versĂ© dans l’art du mensonge politique ? J’avoue que c’est quelquefois l’un, quelquefois l’autre, dont les mensonges politiques sont mieux reçus et trouvent plus de crĂ©ances, mais je reconnais toujours qu’ils ont, l’un et l’autre, de grands gĂ©nies parmi eux. J’attribue les mauvais succĂšs des uns et des autres Ă  la trop grande quantitĂ© de mauvaises marchandises qu’ils veulent dĂ©biter tout Ă  la fois : CE N’EST PAS LE MEILLEUR MOYEN D’EN FAIRE ACCROIRE AU PEUPLE QUE DE VOULOIR LUI EN FAIRE AVALER BEAUCOUP TOUT D’UN COUP ; quand il y a trop de vers Ă  l’hameçon, il est difficile d’attraper des goujons.

IL FAUT QUE LE PARTI QUI VEUT RÉTABLIR SON CRÉDIT ET SON AUTORITÉ S’ACCORDE À NE RIEN DIRE ET à NE RIEN PUBLIER PENDANT TROIS MOIS, QUI NE SOIT VRAI ET RÉEL. C’EST LE MEILLEUR MOYEN POUR ACQUÉRIR LE DROIT DE DÉBITER DES MENSONGES LES SIX MOIS SUIVANTS. Mais j’avoue qu’il est presque impossible de trouver des gens capables d’exĂ©cuter ce projet.

IL N’Y A POINT D’HOMMES QUI DÉBITE ET RÉPANDE UN MENSONGE AVEC AUTANT DE GRÂCE QUE CELUI QUI LE CROIT. La rĂšgle de la sociĂ©tĂ© doit ĂȘtre d’inventer chaque jour un mensonge, quelquefois deux et dans le choix de ces mensonges, il faut avoir Ă©gard et faire attention au temps qu’il fait et Ă  la saison oĂč l’on est: les mensonges pour Ă©pouvanter et imprimer la terreur font des merveilles et produisent de grands effets dans les mois de novembre et de dĂ©cembre, mais ils ne font pas si bien et n’ont pas tant d’efficacitĂ© en mai et en juin, Ă  moins que les vents d’Est ne rĂšgnent alors.

Il faut qu’il y ait une peine ou amende imposĂ©e Ă  quiconque parlera d’autre chose que du mensonge du jour. Â»




Source: Socialisme-libertaire.fr