La Une du n°185 de CQFD, illustrée par Gwen Tomahawk

Au dĂ©part, il y a le Journal des Objecteurs, mensuel lancĂ© au dĂ©but des annĂ©es 1980, Ă©poque oĂč Ă©viter son service militaire est une gageure. Le premier numĂ©ro, tirĂ© Ă  1 000 exemplaires en juillet 1982, annonce la couleur : on n’est pas lĂ  pour rigoler. Maquette A4 austĂšre, pas un dessin, vocabulaire militant… Le fun n’est pas de mise. Mais le but est ailleurs : il s’agit de soutenir ceux qui s’opposent Ă  la conscription. Il y a eu 132 numĂ©ros du Journal des objecteurs. Au fil du temps, ses rĂ©dacteurs, qui s’étaient lancĂ©s en amateurs, Ă©toffent leur publication. Des dessins font leur apparition (SinĂ©, Cabu). Des efforts de mise en page sont faits. L’humour s’invite au coin des pages – « DĂ©serter  ? Ça va pas non  ? Pour qu’on me pique ma place  ? Â» D’autres thĂšmes sont abordĂ©s. Finis les longs comptes-rendus d’AG, place Ă  des articles parfois passionnants, Ă  l’image de cette interview publiĂ©e dans le numĂ©ro 100 : « ĂŠtre objecteur de conscience en Union soviĂ©tique Â». Il n’empĂȘche : la petite Ă©quipe parisienne confie son « usure Â», attendant une relĂšve qui tarde Ă  venir.

Au dĂ©but des annĂ©es 1990, les collectifs engagĂ©s dans la lutte contre la conscription s’interrogent sur la stratĂ©gie Ă  adopter. « Il y avait bien eu une avancĂ©e avec la loi sur l’objection de conscience de 1983  [1], mais le statut restait discriminatoire : double durĂ©e, rĂšglement militaire, etc. Â», raconte HervĂ©, soutier du Chien Rouge qui Ă©tait de l’aventure du RIRe dĂšs le dĂ©but. « Nous trouvions que le Mouvement des objecteurs de conscience (MOC), qui fĂ©dĂ©rait des collectifs de tout le pays, manquait de combativitĂ©. Sa majoritĂ© refusait de soutenir concrĂštement insoumis et dĂ©serteurs de peur de mettre en danger un statut chĂšrement gagnĂ© par les militants des annĂ©es 1970. On avait envie de faire rĂ©seau, de fĂ©dĂ©rer les groupes qui voulaient ĂȘtre plus offensifs, pas contre le MOC mais Ă  cĂŽtĂ©. Â» C’est sur cette base que le RĂ©seau d’information aux rĂ©fractaires (RIRe) prend son envol en 1994.

Le RIRe rĂ©unit donc diffĂ©rents collectifs antimilitaristes dissĂ©minĂ©s dans l’Hexagone. Un journal du mĂȘme nom leur servira de bulletin de liaison. Pour simplifier les dĂ©marches administratives, le petit nouveau reprend le numĂ©ro de commission paritaire de son prĂ©dĂ©cesseur, marquant symboliquement la continuitĂ© du combat. Au fil des numĂ©ros, qui s’étoffent peu Ă  peu, on croise d’innombrables cas d’insoumis et de dĂ©serteurs envoyĂ©s devant une justice parfois expĂ©ditive. Comme le procĂšs du Basque Kittu Lascaray, dont le cas est Ă©voquĂ© dans le numĂ©ro de janvier 1996 : Â» Insoumis le 12 juin 1992, Kittu a Ă©tĂ© incarcĂ©rĂ© le 4 novembre de la mĂȘme annĂ©e. CondamnĂ© Ă  13 mois ferme, il a purgĂ© sa peine dans les maisons d’arrĂȘt de Gradignan et de Poitiers. MalgrĂ© cela, l’armĂ©e a osĂ© le rappeler sous les drapeaux, faisant de lui un insoumis pour la deuxiĂšme fois. C’est pourquoi il a Ă©tĂ© recondamnĂ© Ă  12 mois ferme. Â» Un cercle vicieux, qui suscite une forte mobilisation. Le procĂšs en appel est Ă©pique. Face au chahut dans la salle, le prĂ©sident menace : « La prochaine fois je ferai Ă©vacuer, nous ne sommes pas aux fĂȘtes de Bayonne. C’est pas un spectacle. Â»

Une voix s’élĂšve : « C’est vous le spectacle. Â» Quand le prĂ©sident demande qui est l’auteur de la saillie, toutes les mains se lĂšvent. Il fait donc Ă©vacuer la salle : « La situation dĂ©gĂ©nĂšre en affrontement contre les CRS, matraques et coups de poing jusqu’aux pas perdus. Â» Ambiance. MalgrĂ© tout, Kittu est relaxĂ©.

Mais le RIRe ne se limite pas Ă  couvrir les procĂšs d’insoumis, qui disparaissent peu Ă  peu du paysage aprĂšs l’abrogation du service militaire. En 1997 le bulletin devient une revue bimestrielle qui cherche Ă  Ă©largir les fronts de luttes. TrĂšs vite, le journal se fait pourfendeur des ventes d’armes. Son grand ennemi : le salon Eurosatory, vitrine des marchands de missiles se tenant tous les deux ans en rĂ©gion parisienne et contre lequel de grandes mobilisations sont organisĂ©es. En parallĂšle, le ton Ă©volue, se fait plus journalistique, ouvert Ă  d’autres horizons, de la TchĂ©tchĂ©nie Ă  la Sierra Leone. L’antimilitarisme n’est plus le seul cheval de bataille. « Au fil du temps, la revue s’est concentrĂ©e Ă  Marseille et a vu arriver de nouvelles tĂȘtes venues d’autres horizons Â», raconte HervĂ©. « Peu Ă  peu, l’idĂ©e de transformer le RIRe en revue gĂ©nĂ©raliste s’est imposĂ©e. Se transformer pour continuer. Â»

Le changement s’amorce avec le numĂ©ro 47, qui abandonne le format « revue Â» : Le RIRe a dĂ©sormais une gueule de journal. Le dernier numĂ©ro, le 49 (mars 2003), entĂ©rine le grand changement et l’arrivĂ©e en kiosques d’un nouveau venu, Ă  gueule de chien rouge : « La presse aux ordres a parfaitement rĂ©ussi Ă  mettre les opinions [divergentes] KO. Les troupes en dĂ©sordre de la presse militante continuent pourtant de ramer Ă  contre-courant dans leurs coquilles de noix. Pour accĂ©lĂ©rer la cadence, Le RIRe renaĂźtra en mai prochain sous un nouveau titre : CQFD. Â» Ainsi fut fait.

Émilien Bernard

Article publié le 13 Juil 2020 sur Cqfd-journal.org