Décembre 1, 2020
Par ACTA
329 visites


Un rapport officiel a récemment révélé les atrocités commises par l’armée australienne en Afghanistan : 39 civils et prisonniers ont été tués par des membres d’unités d’élite notamment lors d’exécutions sommaires conçues comme des rites d’initiation pour les nouvelles recrues. Or comme l’explique cet article, si depuis quelques jours les responsables politiques australiens rivalisent de réactions horrifiées, ces crimes de guerre sont le reflet de complicités au plus haut niveau.

Bien que les faits ne soient pas de même nature, cette affaire nous rappelle aussi celle des crimes de l’armée française en Centrafrique dans le cadre de la mission Sangaris, dont l’enquête a abouti sur un non-lieu. Imbrication organique entre l’appareil d’État et l’industrie de la défense, sentiment d’impunité des soldats sur le terrain, couverture systémique de leurs méfaits : autant d’ingrédients structurels des guerres impérialistes qui se trouvent mis en lumière à chaque nouveau scandale.

La publication du rapport Brereton a confirmé un secret de polichinelle : les soldats australiens en Afghanistan sont soupçonnés d’avoir assassiné au moins trente-neuf civils non armés. Les auteurs du rapport ont déployé d’importants efforts afin de souligner que ces meurtres – dont les victimes comprennent des enfants – étaient motivés par la « soif de sang », une « compétition meurtrière » et des « rites de passage » répugnants.

Cette semaine, le gouvernement australien a confié l’affaire à un enquêteur spécial. Le Premier ministre Scott Morrison a prévenu l’opinion qu’elle devait se préparer à des « vérités brutales ». Les médias ont presque unanimement décrit le rapport comme « choquant ».

En vérité, les allégations – bien que certainement monstrueuses – n’auraient pas dû choquer. L’opération Enduring Freedom a débuté en 2001. Moins d’un an plus tard, des rapports de violence sadique ont commencé à sortir d’Afghanistan puis plus tard d’Irak, et n’ont pas cessé d’apparaître depuis. Parfois, ces rapports décrivaient des atrocités commises par des soldats de rang inférieur issus des forces d’occupation dirigées par les États-Unis. Mais tout aussi souvent, les crimes étaient implicitement ou explicitement approuvés par la hiérarchie.

Des gladiateurs de la guerre éternelle

La guerre dite éternelle en Afghanistan n’a pas de véritables objectifs à long terme. Des personnalités militaires et politiques de haut rang l’ont confirmé dans des interviews initialement classifiées, publiées l’année dernière par le Washington Post. Depuis près de deux décennies, les responsables ont constamment menti au public et l’ont induit en erreur sur le but de l’invasion et sur toute possibilité de mettre fin au conflit.

Parallèlement à cette campagne de désinformation rigoureuse, les gouvernements occidentaux ont également travaillé d’arrache-pied pour construire une aura médiatique machiste autour des soldats d’élite déployés pour la guerre éternelle. L’exemple le plus frappant est peut-être celui de 2019, lorsque Donald Trump a gracié et célébré le Navy SEAL Edward Gallagher – qui se serait vanté d’avoir assassiné une écolière et d’autres enfants – en tant que « combattant ultime » et « grand guerrier ». De la même manière, l’ancien ministre australien de la défense Brendan Nelson a défendu un soldat du Special Air Service (SAS) accusé d’avoir tué une adolescente comme étant « à tous égards, l’un des plus grands Australiens que le pays ait produit en termes d’héroïsme ».

Comme l’a rapporté un lieutenant colonel :

« L’hyperbole entourant la contribution des soldats australiens en Afghanistan fait que les soldats se sentent en droit d’être traités comme des gladiateurs romains. »

Des groins dans la fosse

Outre le renforcement symbolique de l’alliance entre l’Australie et les États-Unis, la relation chaleureuse entre les politiciens australiens, les grandes entreprises et l’industrie de l’armement explique en partie l’implication de la nation dans cette guerre sans fin.

Les géants de l’industrie de la défense comme Thales font de généreux dons chaque année à la fois au parti travailliste et au parti libéral. Ces dernières années, les ministres de la défense australiens ont pris l’habitude d’obtenir de confortables emplois dans le secteur privé de la défense après avoir pris leur retraite de la vie publique.

Brendan Nelson a supervisé l’engagement de l’Australie en Afghanistan en tant que ministre de la défense en 2006-2007. Pendant son bref mandat, il a acheté de façon controversée vingt-quatre avions de chasse Super Hornet au géant de la défense Boeing pour 6 milliards de dollars. En février de cette année, Nelson est devenu le président de Boeing Australie.

En tant que ministre de la défense entre 2016 et 2018, Christopher Pyne a contribué à lancer une série de dépenses militaires à hauteur de 200 milliards de dollars. Après avoir brièvement servi au ministère, il a quitté ce poste pour un emploi chez le géant de la défense Ernst & Young. Son rôle ? Aider la société à tirer profit des dépenses de défense australiennes, qui sont désormais florissantes.

La culture du renvoi d’ascenseur dans l’industrie de la défense ne se limite pas aux politiciens. Le baron des médias Kerry Stokes, qui a été président du Mémorial australien de la guerre (Australian War Memorial) pendant que Nelson en était le directeur, a engagé l’ancien soldat du Special Air Service Ben Roberts-Smith comme general manager de sa chaîne Channel 7 Queensland en 2015. Roberts-Smith a depuis été accusé d’avoir assassiné plusieurs civils en Afghanistan. Stokes a juré de payer pour sa défense juridique.

La paix comme risque

Le nouvel employeur de Christopher Pyne, Ernst & Young, décrit l’industrie de la défense comme « un écosystème complexe d’acteurs soumis à une pression constante pour maximiser le profit ». Cette description ne pourrait être plus appropriée. Mais elle ne pourrait non plus être plus éloignée de la compréhension intuitive qu’ont les gens ordinaires de la guerre comme un terrible dernier recours.

Dans son rapport de risques sur l’industrie de la défense en 2017, Ernst & Young a déclaré avec joie que « les dividendes de la paix de l’après-guerre froide et le retrait d’Afghanistan sont maintenant de l’histoire ancienne : dans le monde entier les budgets de la défense augmentent ». Dans ce monde à l’envers, l’absence de violence et de conflit est un « risque ».

Au fil des ans, ce ne sont pas les profiteurs de guerre qui ont été arrêtés, emprisonnés, calomniés et attaqués en tant que traîtres, mais ceux qui ont révélé des crimes de guerre. David McBride, l’homme qui est chargé de faire la lumière sur les allégations actuelles, est toujours poursuivi à l’heure qu’il est pour son courage. La police a fait une descente dans les bureaux des journalistes d’ABC qui ont publié les premiers rapports sur ces crimes en 2019. Jusqu’au mois dernier, ces journalistes étaient sous la menace de poursuites. Lorsque Scott Morrison a été poliment accusé d’avoir travaillé avec la police fédérale pour couvrir des crimes de guerre, il a simplement déclaré que « personne n’est au-dessus de la loi ».

Même la suggestion selon laquelle les personnes non-blanches sont dignes d’être commémorées en tant que victimes de la guerre a été traitée comme suspecte et traîtresse tout au long de ces deux longues décennies. Il est presque incroyable qu’Andrew Hastie, l’un des députés de la coalition ayant accusé l’écrivaine et présentatrice Yassmin Abdel-Magied de « salir ce que nous sommes en tant qu’Australiens », ait en fait assisté à certaines des atrocités faisant l’objet d’une enquête dans le cadre du rapport Brereton.

Pas de fin en vue

En lisant les récits effrayants des meurtres du rapport Brereton comme un exercice de rapprochement, il est difficile de ne pas se souvenir de la description des crimes de guerre faite en 2013 par Chelsea Manning qui l’a amenée à les dénoncer comme « semblables à un enfant qui torture des fourmis avec une loupe ».

Le débat et le contrecoup qui suivront ces dernières révélations porteront sur des détails macabres et sur le caractère douteux des individus impliqués. John Howard, qui a donné le coup d’envoi de l’implication australienne dans une guerre qui a tué des centaines de milliers de civils, a déjà « condamné » les auteurs de ces actes.

Mais si cette guerre doit un jour prendre fin, nous devons nous attacher à arrêter ceux qui qualifient la paix de périlleuse, la vérité de trahison et les « étrangers » de cibles légitimes. Tant que l’establishment encouragera une violence sans fin afin de maximiser les profits de l’industrie, il y aura beaucoup d’autres rapports Brereton à venir.

Chris Dite

Cet article a initialement été publié sur Jacobin




Source: Acta.zone