Janvier 14, 2021
Par Manif Est
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L’appelisme fait peur : aux nouveaux, nouvelles qui n’y comprennent rien ainsi qu’aux plus ancien.nes, quelques fois traumatisĂ©.es, qui redoutent des prises de pouvoir. Voir les appelistes non comme des ennemi.es Ă  abattre mais des personnes avec un ensemble de pratiques sur lesquelles nous nous opposons en principe permet de mieux identifier oĂč l’on peut s’amĂ©liorer collectivement et comment le faire sans perpĂ©tuer des systĂšmes de domination.

(Analyse publiée initialement sur le site de la Zad du Carnet.)

L’appelisme, jargon militant favorisant l’entresoi ou mot fourre-tout utile ?

J’ai longtemps hĂ©sitĂ© et je continue Ă  hĂ©siter Ă  utiliser le mot d’appelisme tant il a pu ĂȘtre obscur pour moi et peut continuer de l’ĂȘtre. Souvent je trouve qu’il fait partie de ce jargon militant qui favorise l’entresoi et crĂ©e un phĂ©nomĂšne excluant pour toustes les nouveaux et nouvelles arrivant.es dans la lutte anarchiste.

Pourtant, je dois bien reconnaĂźtre que ce mot peut favoriser ma rĂ©flexion et mon expression de temps en temps. Comme tout mot valise, il a ses inconvĂ©nients et ses avantages. Rien qu’en existant, il rend visible ce qui pourrait sinon ĂȘtre invisibe. Mais j’ai parfois l’impression que chacun.e a une dĂ©finition diffĂ©rente de l’appelisme et que loin de favoriser la comprĂ©hension mutuelle, ce concept peut favoriser les quiproquos.

Par ce texte, je cherche Ă  donner ma dĂ©finition actuelle de l’appelisme. Cette dĂ©finition a Ă©tĂ© variable dans le temps et a changĂ© au rythme des rencontres et des rĂ©cits et elle continuera de changer. Loin de vouloir ĂȘtre hĂ©gĂ©monique, ma dĂ©finition se veut une invitation Ă  la discussion entre personnes qui ont une autre vision de ce qu’est l’appelisme.

L’appelisme est une insulte qui n’a rien à voir avec l’Appel

Ce n’est pas en lisant un texte de 2005, l’Appel, que l’on comprendra l’utilisation en 2020 du mot appeliste. Depuis, il y un ensemble d’histoires extrĂȘmement complexe entre groupes anarchistes, communistes oui autonomes qui a eu lieu. Chacun.e a pu entendre certains bouts de ces histoires via le rĂ©cit de protagonistes ou la lecture de brochures. Mais selon les versions entendues et les personnes rencontrĂ©es, on peut avoir des visions complĂštement diffĂ©rentes.

Ce texte ne se veut pas l’ambition de rĂ©sumer ce qui a pu se passer Ă  NDDL entre groupes anarchistes, cela me serait impossible [1]. Je cherche plutĂŽt l’essence thĂ©orique de l’appelisme c’est-Ă -dire Ă  identifier des points communs entre ces groupes que l’on qualifie d’appelistes. Selon moi, on n’est jamais intrinsĂšquement appelistes mais on peut avoir des pratiques ou des choix que je qualifierais d’appelistes. Ces pratiques appelistes que je vais essayer de dĂ©tailler dans la suite seront Ă©videmment caricaturales. Il est peu probable qu’un groupe les cumule toutes ou du moins Ă  des degrĂ©s trĂšs divers.

Il me semble important de dire Ă  ce moment que je n’ai pas personnellement de passif Ă©motionnellement chargĂ© avec des groupes appelistes et que j’en ai peu cotoyĂ©. Ce que je vais dire n’est au final qu’une construction thĂ©orique Ă©laborĂ©e avec peu de contacts directs et beaucoup de on-dit. Cela pourra peut-ĂȘtre permettre Ă  d’autres, avec plus de connaissances sur le sujet, de mieux comprendre comment une personne extĂ©rieure peut se reprĂ©senter l’appelisme.

Voici schĂ©matiquement quelques pratiques que je qualifierais d’appelistes sur lequelles je reviendrai dans la suite :

  • penser plutĂŽt en termes d’objectifs et d’efficacitĂ© sans rĂ©flĂ©chir Ă  ce que l’on peut sacrifier politiquement sur le chemin,
  • s’organiser uniquement avec des personnes avec qui l’on a des affinitĂ©s,
  • ne pas faire suffisamment tourner les mandats ni prendre le temps long de partager nos savoirs-faire et compĂ©tences,
  • penser les questions d’oppressions systĂ©miques quasi-exclusivement comme lutte globale Ă  mener Ă  l’extĂ©rieur et non Ă©galement comme transformation des rapports personnels au sein d’un groupe affinitaire,
  • manipuler des rĂ©unions grĂące Ă  son aisance Ă  l’oral,
  • romantiser la lutte et l’insurrection afin de faire rĂȘver.

DerriĂšre la notion d’appelisme, la volontĂ© d’efficacitĂ©

Selon moi, la racine thĂ©orique de l’appelisme, c’est la volontĂ© d’ĂȘtre efficace [2] d’un point de vue rĂ©volutionnaire. De ce point de dĂ©part peuvent dĂ©couler beaucoup de choses de maniĂšre logique. Si l’on ne rencontre pas les bonnes personnes et si l’on ne fait pas attention Ă  Ă©viter les prises de pouvoir, cette volontĂ© d’efficacitĂ© peut vite nous faire glisser sur une pente extrĂȘmement dangereuse.

L’efficacitĂ© et la rapiditĂ© sont des notions construites socialement dans une sociĂ©tĂ© capitaliste et il est important de les remettre en question aussi. Accepter la lenteur pour faire les choses bien plutĂŽt que de tomber dans le piĂšge de l’efficacitĂ© Ă  court terme devrait aussi faire partie des pratiques militantes.

Une organisation soudée en groupes affinitaires

On s’en rend compte facilement : on travaille beaucoup plus facilement et efficacement entre personnes qu’on connaĂźt bien et avec qui on a l’habitude de travailler. Les groupes appelistes sont souvent trĂšs bien organisĂ©s au sein de groupes affinitaires soudĂ©s.

Le danger arrive quand on ne prend pas le temps, certes long, de discuter et de demander des retours Ă  d’autres groupes ou personnes plus isolĂ©es et moins organisĂ©es. Au bout d’un moment, sans communications, l’incomprĂ©hension grandit et on se met Ă  considĂ©rer les autres groupes comme des obstacles plutĂŽt que des alliĂ©.es. La diversitĂ© des tactiques en prend un coup car souvent les groupes affinitaires se crĂ©ent par unicitĂ© de tactique au sein d’un mĂȘme groupe.

Organisation hiérarchique sans mandats tournants

Chacun.e arrive avec des capacitĂ©s variĂ©es au sein d’un groupe. Faire tourner les mandats en dehors de ces affinitĂ©s de capacitĂ©s (par exemple celleux qui Ă©crivent bien, qui dirigent bien un chantier, etc.), cela peut prendre du temps et ralentir le groupe le temps que les gens se forment et apprennent.

Pourtant, cette efficacitĂ© Ă  court terme est problĂ©matique car loin de la sociĂ©tĂ© anarchiste que l’on souhaite construire. Dans cette future sociĂ©tĂ©, on cherche Ă  Ă©viter au maximum les phĂ©nomĂšnes de spĂ©cialisations et d’expertises mais on souhaite plutĂŽt partager les savoirs et les connaissances afin d’avoir un mode de fonctionnement le plus horizontal possible.

Peu de remise en cause des oppressions systémiques qui ont lieu en interne

Remettre en cause les oppressions systĂ©miques qui ont lieu au sein mĂȘme du groupe affinitaire peut foutre un sacrĂ© bordel et ralentir considĂ©rablement l’efficacitĂ© rĂ©volutionnaire Ă  l’extĂ©rieur.

Ne pas prendre le temps de dĂ©construction des rapports de domination au sein d’un collectif, c’est laisser ces dominations systĂ©miques se perpĂ©tuer.

Techniques appelistes en réunion et prises de pouvoir

On ne peut pas parler appelisme sans parler de prises de pouvoir. C’est la principale chose que beaucoup reprochent aux appelistes. Les rĂ©unions ou AG sont des lieux d’oppressions systĂ©miques et sont aisĂ©ment manipulables par les classes sociales qui sont Ă  l’aise avec la prise de parole. Ne pas faire attention Ă  cette rĂ©alitĂ© est dĂ©jĂ  une oppression mais quelques techniques de manipulation actives sont encore plus graves.

Les techniques de manipulation en rĂ©union que j’appelle appelistes sont les suivantes :

  • arriver Ă  une rĂ©union en ayant dĂ©jĂ  prĂ©-organisĂ© une rĂ©union Ă  ce sujet en groupe affinitaire. Les appelistes arrivent alors en ayant les idĂ©es claires, une rĂ©flexion dĂ©jĂ  construite et mĂȘme quelques fois un texte dĂ©jĂ  prĂȘt. Celleux qui n’ont pas participĂ© Ă  la rĂ©union prĂ©liminaire arrivent en position de faiblesse et la prise de pouvoir est Ă©vidente.
  • prendre la parole plusieurs fois pour Ă©noncer la mĂȘme idĂ©e quand on sent qu’on n’a pas Ă©tĂ© Ă©coutĂ©. Cette manipulation est encore plus grave si cela est fait par plusieurs personnes d’un mĂȘme groupe affinitaire voire si cela a Ă©tĂ© pensĂ© Ă  l’avance.
  • utiliser ses capacitĂ©s d’énonciation pour discrĂ©diter d’autres groupes qui s’expriment moins bien.

Homogénéité sociale et maßtrise de la communication

On remarque souvent que les groupes appelistes maĂźtrisent bien l’écriture et la prise de parole en public. MĂȘme si cela est loin d’ĂȘtre systĂ©matique, il peut y avoir une certaine homogĂ©nĂ©itĂ© d’origine sociale au sein des groupes appelistes et cela peut ĂȘtre expliquĂ© par leur origine en tant que groupes affinitaires (on a souvent des affinitĂ©s avec les personnes qui nous ressemblent et ont eu des parcours similaires).

Certains livres comme ceux du comitĂ© invisible donnent une vision romancĂ©e et lyrique de la lutte et de l’insurrection. La lutte ce n’est pas toujours joyeux et romantique et le cacher peut aboutir Ă  des dĂ©sillusions et ĂȘtre considĂ©rĂ© comme de la manipulation.

Comment les groupes appelistes arrivent-ils Ă  prendre le pouvoir ?

Le mouvement anarchiste manque souvent d’organisation collective et fait face Ă  des rĂ©flexes individualistes. Quand un groupe soudĂ©, efficace qui arrive en rĂ©union avec une rĂ©flexion construite et qui communique efficacement Ă  l’extĂ©rieur fait face Ă  un mouvement dĂ©sorganisĂ© et peu prĂ©parĂ©, la prise de pouvoir est inĂ©vitable.

Face Ă  l’appelisme, organisons nous !

Chacun.e peut agir Ă  un moment de maniĂšre appeliste (en ne faisant pas attention Ă  telle prise de pouvoir par exemple). L’important n’est pas de dĂ©signer des ennemi.es, les appelistes, mais de rĂ©flĂ©chir collectivement aux maniĂšres de faire les choses avec lesquelles nous ne sommes pas d’accords et de les repĂ©rer.

Pour Ă©viter des prises de pouvoir par des groupes se posant moins de questions sur leurs pratiques, apprenons Ă  nous organiser diffĂ©rement et dĂ©veloppons des outils d’organisations anarchistes afin de lutter Ă  armes Ă©gales.

Post-Scriptum

Illustration : Image extraite de la brochure Tourner autour, une critique de l’Insurrection qui vient disponible sur Infokiosques.net.

Texte publié initialement sur le site de la Zad du Carnet.

La Zad du Carnet est un lieu de lutte en Loire-Atlantique (France) contre la bĂ©tonisation des terres. Pour plus d’infos sur la lutte au Carnet, consultez notre site web zadducarnet.org.




Source: Manif-est.info