« Ô cris, ô perte, ô douleurs !

De nos funèbres clameurs

faisons retentir la place :

Que chacun se contrefasse :

Crions d’un commun accord :

Ciel ce grand homme est mort !

Il est donc mort ce grand homme !

Hélas ! vous savez tous comme

Sous la force de son bras

Il mit tout le monde à bas.

[…] »

L’art du télescopage anachronique est un des préférés des éditions Pontcerq : faire coïncider des œuvres de périodes différentes, constater la récurrence historique et provoquer la stupéfaction. Choisir en l’occurrence de remonter à la surface un pamphlet de Sénèque, que Rousseau s’exerca à traduire, et afficher dans nos rues la tête d’un prince qu’il s’agirait de citrouiller, voilà de quoi déconcerter. Justement s’extraire du concert ordinaire, habituel, n’est-ce pas un jeu éditorial des plus subtils ? Essayer, par exemple, de situer. Pour mieux s’opposer. Destituer ?

Que Jean-Jacques Rousseau, qui sait, croit-il, trop peu de latin, s’engage dans cette traduction après avoir tenté de rendre le style de Tacite davantage que son esprit, non pas de rendre ce qu’il a dit en latin, mais « ce qu’il eût dit en français », voilà qui enseigne sans doute sur la proximité de ces deux « directeurs de conscience », l’un, Sénèque, étant avant tout raisonnable, l’autre, Rousseau, éminemment sentimental, mais se rejoignant sur les remèdes à apporter aux maux de leurs époques respectives.

[A. Bernold scolie n°1 : Rousseau était très loin d’être faible en latin. Ce n’est même pas coquetterie de sa part que de le prétendre, c’est la conscience aiguë qu’il est un autodidacte. Le niveau requis pour traduire aussi remarquablement bien ce texte de Sénèque (l’éditeur n’a relevé quasiment AUCUNE faute, ni faux-sens ni contre-sens) est celui d’un spécialiste d’aujourd’hui. Mais peut-être le curé qui dispensa à l’adolescent Rousseau ses « premiers rudiments » de latin était-il un professeur génial… Allez savoir… Ce qu’on peut dire de plus simple, c’est que le niveau culturel des gens du commun au XVIIIe siècle était largement supérieur à celui de maint universitaire de nos jours.]

« Je veux raconter aux hommes ce qui s’est passé dans les Cieux le treize octobre sous le Consulat d’Asinius Marcellus & d’Acilus Aviola, dans la nouvelle année qui commence d cet heureux siècle. Je ne ferai ni tort ni grâce ; mais si l’on demande comment je suis si bien instruit, premièrement je ne répondrai rien, s’il me plaît ; car qui m’y pourra contraindre ? Ne sais-je pas que me voilà devenu libre par la mort de ce galant homme qui avait très bien vérifié le proverbe, qu’il faut naître ou monarque ou sot ? »

Il se développe en ce pamphlet antique un mode à ce point moqueur qu’on se risquerait fort aujourd’hui à en user. Il suffit de juger des réactions d’un Boloré face à l’humour pratiqué à son égard, ou de la façon qu’a Emmanuel Macron de répondre par le mépris ou la force martiale à la moindre suggestion de dialogue, et il n’est donc point vain de rapprocher les tyrans d’hier de ceux d’aujourd’hui que les mondanités post-démocratiques ne sauraient légitimer encore longtemps. C’est d’ailleurs pourquoi la crudité des moyens utilisés ne camoufle pas la seule finalité dont il est question, soit une domination sans frein de certains intérêts sur d’autres, fût-ce au prix d’esclandres plébéiens. Déniché par les prétoriens alors que dit-on, il se cachait, l’empereur Claude fut en son temps investi par acclamation, premier de la sorte – toute ressemblance avec un actuel président sorti d’un chapeau chic serait évidemment accidentelle.

[A. Bernold scolie n°2  : À mon avis ce n’est qu’en réduisant le geste de Sénèque, véritablement complexe et composite, je le répète, à une expression quasi diagrammatique, qu’on aura une chance de s’engager dans une voie semblable pour mutatis mutandis citrouiller qui de droit aujourd’hui. Or tout est dans le mutandis. Que DOIT-ON changer ? Qu’est-il impossible de ne PAS modifier dans la tactique de dérision ? C’est la vraie question. Telle quelle celle de Sénèque nous est inaccessible et d’ailleurs il est totalement exclu qu’elle fonctionne aujourd’hui. Si bien que l’accent mis par l’appel à concourir et Les affichettes sur la CITROUILLE 🎃 pose problème. D’abord parce que, l’éditeur l’explique, la métaphore est HORS-(Sénèque)TEXTE. Le mot est absent du texte et l’exégèse du titre oblige à de singulières contorsions d’érudition conjecturale. Ensuite et plus grave, cette métaphore déjà fantôme ne veut rien dire pour nous. Citrouiller quelqu’un et a fortiori un prince ne veut rien dire, ou alors par oblique intuitive, d’accord, on voit en gros, mais ce n’est pas dans le génie de la langue. L’erreur vénielle de Pontcercq est d’avoir ÉTENDU l’allusion ésotérique latine du titre DÉJÀ PERDUE DANS LE TEXTE latin à l’opération satirique 2020 qu’il appelle de ses vœux. Dans la présentation même, ce point n’est pas clair. Il faut simplifier tout ça, l’invigorer, car idée et modèle restent valables.]

En prologue est rappelée la généalogie perturbée qui porta Néron à la succession de César Claude, celui-ci probablement assassiné par sa femme, Agrippine, qui fut d’abord sa nièce et, comme chacun sait, la femme de Gnaeus Domitius Ahenobarbus, père de… Néron.

[A. Bernold scolie n°3  : la généalogie des successeurs d’Auguste est un casse-tête, à cause de la pratique de l’adoption pour la succession à l’empire, et de l’endogamie de la gens Julia. Celle de Macron est simple, son papa c’est Sarko et sa maman Hollande. Il allie l’inculture arrogante de l’un à la plate niaiserie de l’autre, la brutalité du premier et l’infantilisme du second, la sottise autoritaire bonapartiste et l’imbécillité, la nullité tranquille du consensus « républicain ». Seconde idée ; la bêtise colossale de Claude ne l’a pas empêché de régner longtemps et avec perversité. On en dira autant de notre citrouillesque trinité, les bourdes invraisemblables de I (Sarko) à la une de tous les quotidiens, l’hébétude douceâtre du II (Gouda), la frigidité, l’aphasie du III (Macre), le vide absolu de son discours, rien de tout ça n’a empêché aucun des trois de faire d’immenses dégâts…]

Après huit d’années d’exil forcé en Corse, Sénèque rentré enfin à Rome grâce à l’intercession d’Agrippine, écrit ce pamphlet après la mort de Claude, après que le Sénat eut décerné l’apothéose au défunt soudain reconnu divin. Sénèque célèbre l’empereur que son entourage a liquidé avant le porter hypocritement aux nues.

Une note courant sur plusieurs pages nous ayant indiqué, entre autres, que « la métamorphose de Claude en citrouille apparaît comme la transposition comique d’une croyance bien réelle des initiés de Cybèle », on ne peut douter de cet art accompli qui consiste à diviniser en citrouille ni de l’événement étonnant que fut cette apothéose (seuls Jules César et Auguste en avaient été auparavant jugés dignes !). Sénèque s’emploie, non sans jubilation, à cet exercice ironique et nous en profitons bien. D’autant qu’en voyant Claude s’étonner que ceux qu’il croit encore ses amis, alors qu’il en fait supprimer bon nombre parmi eux, puissent, non pas l’acclamer, mais désirer le juger pour ses exactions, bien des lecteurs verront aussi bien un Macron surpris, entre dindon et dédain, pour peu qu’on l’apostrophe d’en bas.

« Claude se délectait à entendre ses louanges & aurait bien voulu s’arrêter plus longtemps. Mais le Héraut des Dieux lui mettant la main au collet & lui enveloppant la tête de peur qu’il ne fut reconnu, l’entraîna sur le champ de Mars, & et le fit descendre aux enfers entre le Tibre & la Voie couverte. »

Ainsi l’empereur connaîtra la descente sans l’avoir soupçonnée, et une fois qu’il fut mort, le jeune Néron, âgé de dix-sept ans, prit sa place, attendant de connaître lui aussi une renommée contrastée.

L’ouvrage est étayé mieux qu’un monument : présentation savante, riche appareil de notes, étude comparative des traductions de Rousseau et de l’abbé Esquien, tour d’horizon des diverses versions en diverses langues, etc. Sans compter la couverture à rabat transformée en tapisserie qui accueille à elle seule, recto-verso, un ensemble de citations impressionnant, puisées chez Tacite, Suétone, Dion Casius ou Sénèque lui-même (Consolation à Polybius). Les éditions Pontcerq sont décidément singulières, qui font follement montre d’un faux esprit de sérieux. De quoi, décidément, déconcerterdéponcerquer  ? Le lecteur doit trouver seul sa pitance, on ne lui tend pas la main, mais il comprend vite que cette pitance tient plutôt de l’élixir, et il y revient, pour le plaisir.

[A. Bernold scolie n°4 : Bien. Et maintenant voyons. Quelle est la ligne de force du pamphlet de Sénèque ? C’est que Claude est bête, d’une bêtise à manger du foin, d’une bêtise LÉGENDAIRE. Description. Conséquences. Or derrière cette bêtise, pas si bête que ça. Cette bêtise se « décline » comme on dit depuis 30 ans à tort et à travers en saloperies assez subtiles. Voilà l’idée. Eh bien c’est tout ce dont on a besoin. Sarko est bête, Hollande est bête, Macron est bête, à eux trois voici notre super-Claude, ou nos Claude I, II, et III. Et non seulement leur bêtise elle aussi se « décline », mais chacun est encore bien plus bête que l’empereur Claude, et donc la subtile « déclinaison » d’une bêtise encore pire ne peut être qu’encore plus criminelle. Et cela trois fois. La trinité de la bêtise mafieuse, trois fois différente, trois fois la même. Let’s start thus.]

La publication de ce livre est évidemment l’occasion d’un concours lancé par Pontcerq.

Jean-Claude Leroy



Article publié le 16 Sep 2019 sur Lundi.am