L’antisémitisme instrumentalisé

Dans le texte, controversé même au sein de la majorité mais voté le 3 décembre 2019, son auteur, le député La République en marche (LRM) Sylvain Maillard, proposait au Parlement de ratifier la définition de l’antisémitisme telle que formulée par l’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste (IHRA) dans laquelle ne figure pas le terme « antisionisme » : « L’antisémitisme est une certaine perception des juifs, qui peut se manifester par une haine à leur égard. Les manifestations rhétoriques et physiques de l’antisémitisme visent des individus juifs ou non et/ou leurs biens, des institutions communautaires et des lieux de culte. »

Pourtant, le fait d’assimiler antisionisme à antisémitisme est bel et bien au cœur de la résolution votée et, en cela, elle suit à la lettre la recommandation de Macron qui, lors d’un dîner au Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), avait déclaré que l’antisionisme représentait « une des formes modernes de l’antisémitisme », et s’était dit favorable à l’adoption de cette formule par le Parlement.

Rappelons que l’exposé des motifs de cette résolution affirme que « c ritiquer l’existence même d’Israël en ce qu’elle constitue une collectivité composée de citoyens juifs revient à exprimer une haine à l’égard de la communauté juive dans son ensemble ». Il n’est pas si banal de constater qu’un texte qui vise à s’attaquer au racisme commence par une bévue monumentale qui pourrait être, elle aussi, taxée de discrimination. En effet, 20 % de la population israélienne sont des Palestiniens, pour la plupart musulmans ou chrétiens. Ils appartiennent donc à une collectivité composée de citoyens israéliens, mais certainement pas de citoyens juifs !

Face à ce texte, 127 intellectuels juifs ont adressé aux députés français un appel intitulé « Ne soutenez pas la proposition de résolution assimilant l’antisionisme à l’antisémitisme » .

Ils rappelaient que « certains juifs s’opposaient au sionisme pour des raisons religieuses, d’autres pour des raisons politiques ou culturelles. De nombreuses victimes de l’Holocauste étaient antisionistes », rappelle le collectif (3).

« Nous ne pouvons pas considérer cela comme indépendant de l’agenda politique principal du gouvernement israélien visant à enraciner son occupation et son annexion de la Palestine et à faire taire toute critique », ajoutent les signataires de la tribune, qui s’inquiètent de voir « un soutien politique, jusqu’en France » à la politique de ce gouvernement, et précisent : « Nos opinions sur le sionisme peuvent être diverses, mais nous pensons tous, y compris ceux qui se considèrent comme sionistes, que cet amalgame est fondamentalement faux. Pour les nombreux juifs se considérant antisionistes, cet amalgame est profondément injurieux. »

Vérité d’Etat, vérité du Capital

Le 20 décembre dernier, après cinq ans d’examen préliminaire, la Gambienne Fatou Bensouda, procureure générale de la Cour pénale internationale de La Haye, s’est dite convaincue que des crimes de guerre relevant de la CPI avaient été commis en Cisjordanie, y compris à Jérusalem-Est et dans la bande de Gaza… et elle a pressé les juges de la chambre préliminaire de se prononcer au plus vite sur les territoires, dont la Cour a compétence, afin de poursuivre l’enquête.

De son côté, on s’en doute, l’Etat hébreu s’oppose à toute intervention de la Cour, à laquelle il n’a pas adhéré. Ses avocats, de nationalité israélienne, estiment notamment que la Palestine n’est pas un Etat et que les territoires (occupés !) ne peuvent relever de la juridiction de la CPI.

Benyamin Netanyahou a dénoncé une « j ournée noire pour la vérité et la justice » et a estimé que « la procureure [avait] transformé la Cour pénale internationale en un outil politique pour délégitimer l’Etat d’Israël. »

Si les juges concluent à sa compétence, la procureure devrait enquêter sur les crimes commis, lors de la guerre de 2014, à Gaza par les forces de défense israéliennes et par le Hamas. Son bureau pourrait aussi mener des investigations sur les crimes des forces israéliennes contre les « marches du retour », manifestations organisées depuis mars 2018 à Gaza. Sur la politique de colonisation israélienne, Fatou Bensouda considère que « des membres des autorités israéliennes ont commis des crimes de guerre », notamment en transférant des civils israéliens en Cisjordanie.

Peut-on accorder la moindre crédibilité à l’indépendance de ces juges qui sont élus par les Etats membre de la CPI et dont ils sont tous originaires ? Le passé ne plaide pas en faveur de cette hypothèse. En avril dernier, dans le contexte du dossier afghan, les juges se sont opposés à une enquête ciblant les crimes des forces américaines et de la CIA, après que des menaces de sanctions ont été proférées par Washington. Dans l’affaire qui nous occupe, il n’a pas fallu attendre longtemps pour que le chef de la diplomatie américaine, Mike Pompeo, se dise « fermement opposé » à toute mesure ayant pour but de « cibler de manière déloyale Israël ».

Quand on veut noyer son chien, on dit qu’il a la rage

Par ces exemples, on voit à quel point la diplomatie israélienne, officielle ou souterraine, fait flèche de tout bois pour accréditer la thèse selon laquelle critiquer le sionisme ou l’Etat dit juif revient à être ou à diffuser des idées antisémites. Cela n’est évidemment pas nouveau, on se rappelle par exemple les pressions qu’elle a exercées pour criminaliser BDS (4) et toute tentative de populariser une campagne de boycott des produits israéliens, à l’image de la mobilisation anti-Outspan qui joua un rôle important contre l’apartheid en Afrique du Sud.

Cette méthode n’est pas propre au sionisme : ainsi, les staliniens habillaient d’un lapidaire « fascistes » toutes critiques, de gauche comme de droite, du régime soviétique ou du PCF. Quelques années après la fin de la Seconde Guerre mondiale, le terme était particulièrement infamant et, surtout, le fait qu’il sortait de la bouche et de la plume du « parti des 75 000 fusillés » le crédibilisait sans que le doute ne fût permis. Ces saisissants raccourcis permettaient de ne pas s’aventurer au plus profond des racines de l’Histoire, d’envoyer aux oubliettes le pacte germano-soviétique et plus généralement de donner au mal des explications en couleurs d’images d’Epinal.

De la même manière, l’invective « antisémite », proféré du haut de sa « légitimité » par une autorité étatique reconnue comme représentante officielle des victimes de l’holocauste, permet d’éviter qu’une enquête soit menée sur les crimes de cet Etat à l’encontre des Palestiniens et de se pencher sur la politique, pour le moins sinueuse en matière de vertu, du mouvement sioniste. Il ne s’agit alors que d’une simple instrumentalisation d’une cause à des fins stratégiques et immédiates de basse politique politicienne qui ne sert pas, à terme, la cause prétendument défendue.

Langard

(1) 154 contre 72 – alors que deux heures auparavant 550 députés siégeaient. Plus de la moitié ont préféré foutre le camp avant le vote pour ne pas avoir à se mouiller !

(2) Le sionisme est un mouvement politique qui visait au rétablissement d’une souveraineté juive en Palestine et qui a abouti à la création de l’Etat d’Israël en 1948.

(3) En particulier les militants communistes du Bund polonais et russe. Lire à ce sujet Non, nous ne sommes pas un peuple élu, sionisme et antisémitisme dans les années trente, la doctrine du Bund polonais dans les textes, 2016, éd. Acratie.

(4) BDS : Boycott, Désinvestissement, Sanctions. La résolution Maillard vise en toute logique à susciter des menaces de sanctions pénales contre toute mobilisation dénonçant résolument la politique d’apartheid israélienne, et notamment contre le mouvement BDS.


Article publié le 20 Fév 2020 sur Oclibertaire.lautre.net