Formé des termes grecs anthropos (l’espèce humaine) et kainos (récent, nouveau), l’Anthropocène désigne une « unité chronostratigraphique » (une période géologique) dont la caractéristique serait d’être définie par l’action de l’espèce humaine sur l’environnement planétaire. Le terme vient donc initialement des sciences de la Terre, et a été formulé pour la première fois par un chimiste (Prix Nobel) en 2000 au cours d’un colloque, avant d’être explicité deux ans plus tard par son inventeur dans la prestigieuse revue Nature (1) (2). Pour lui, les modifications anthropiques du système planétaire (notamment atmosphériques) nous ont sortis de l’Holocène, âge débuté il y a 11 500 ans, ce qui nécessite une actualisation scientifique de cette réalité. Depuis, les débats font rage parmi les géologues, et un groupe de travail de la Commission internationale de stratigraphie (qui avalise tout changement de ce type) a vu le jour ; elle évaluera la proposition d’un point de vue scientifique, pour définir en particulier le moment précis du début de ce nouvel âge (3).

A la suite des sciences « dures », les sciences sociales se sont emparées du terme et en ont fait un cadre conceptuel majeur pour l’étude des changements climatiques ; et leurs spécialistes y ont trouvé tellement de potentialités d’autopromotion et de carrière (et d’intérêt ?) qu’un champ de recherche, une revue et une collection de livres consacrés à lui ont vu le jour. L’écho médiatique suscité par les débats sur l’Anthropocène montre que ce n’est pas purement une préoccupation de scientifiques dans leur tour d’ivoire, et que cela a des implications sociales. Mais alors, qu’est-ce qui agite l’Université et l’« opinion publique », et en quoi cela peut-il nous intéresser ?

Des tempêtes dans un verre d’eau ?

Premier point de désaccord, que ce soit parmi les géologues ou chez les historiens et sociologues : la date du début de l’Anthropocène. Quand le système Terre a-t-il dérapé du fait des activités humaines ? De la disparition des grands mammifères sur le passage de l’Homo sapiens paléolithique à la première bombe nucléaire ayant explosé dans l’atmosphère, en passant par l’invention de la machine à vapeur de Watt et le début de la colonisation aux Amériques, les dates avancées ne manquent pas. Chacune d’elles revêt une signification différente selon le facteur que l’on estime être le plus important. En effet, ce n’est pas la même chose de dire que la Terre est partie sur le chemin de la surchauffe à cause d’une innovation technologique majeure, d’une extension par la force brute du commerce mondial… ou de la nécessité de survie de tribus de chasseurs-cueilleurs migrants. Manque de bol pour les scientifiques, la science pure détachée de tout enjeu social n’existe pas, et trancher aura forcément des implications au moins philosophiques.

Mais dans tous les cas, quelle que soit la date du début de l’Anthropocène, c’est une vision particulière de l’humanité qui est présentée, et c’est là qu’il y a le plus à redire. Parler d’anthropos pour désigner l’agent du changement des paramètres terrestres, et donc le responsable de la crise écologique, c’est dire que c’est l’espèce humaine en tant que telle, de façon indifférenciée, qui en est responsable. L’espèce humaine est ainsi réifiée comme étant le parasite d’un système Terre sain, et c’est donc chacun de nous le coupable de l’apocalypse planétaire, par ses impacts quotidiens et son mode de vie ou, pire, par le simple fait d’exister, de se nourrir, se vêtir… Pareil discours est un raccourci fatal : l’Homme a inventé le feu, et puis c’est parti en vrille. L’espèce n’attendait finalement qu’un coup de pouce – la machine à vapeur –, mais la logique était déjà là, en germe. On mesure le caractère antipolitique d’un tel récit, car il évacue toute conflictualité sociale et toute historicité du mode de production capitaliste. Si c’est chaque individu qui participe du problème à son échelle, c’est également à chaque individu de faire un effort, des « écogestes »…

Heureusement, les scientifiques, qui savent justifier leur place confortable dans les laboratoires, ont une success story à nous vendre, avec un happy ending. L’humanité s’est perdue sur la route de l’augmentation des émissions de gaz à effet de serre, certes, mais à un moment elle a pris conscience de son erreur. Ce sont les scientifiques qui sont les héros de cette histoire : l’humanité ne savait pas ce qu’elle faisait, à cramer autant de carbone fossile, mais d’un coup les scientifiques et experts ont compris qu’il y avait un problème de changement climatique et qu’il fallait se remettre un peu en question. Ce récit masque complètement que les premiers à trinquer des ravages sur l’environnement, ce sont les classes populaires – ces classes qui n’ont jamais eu besoin d’experts pour savoir qu’on sapait les bases matérielles de leur (sur)vie, et desquelles de très nombreuses voix et résistances se sont élevées dès les prémisses de l’industrialisation pour en dénoncer les conséquences sociales et environnementales (1). Peu importe, pour les blouses blanches. Elles ont le remède, elles vont nous trouver une stratégie mondiale : « Une tâche excitante, mais difficile et redoutable, attend la communauté internationale des chercheurs et des ingénieurs pour guider l’humanité vers une gestion globale et soutenable de l’environnement (4). »

On le voit, le terme d’Anthropocène charrie son lot d’impensés et de présupposés. Il permet de désigner l’humanité dans son ensemble comme responsable de la dégradation climatique, de confier à des experts la charge de trouver des solutions à ce problème, d’évacuer la dimension sociale de la question écologique, et de nous réduire à l’état de spectateurs de notre impuissance devant la catastrophe. On peut tout au plus faire pression sur les décideurs (à l’instar de grosses ONG écolos, de XR…), essayer de les convaincre en utilisant le discours de la raison scientifique (Greta Thunberg, le GIEC…). On comprend pourquoi le discours de l’Anthropocène fait mouche dans les mouvances écologistes (post)modernes : il constitue une version universitaire – donc légitime d’un point de vue scientifique – de l’idéologie écologiste sauce classe moyenne diplômée.

Le Capitalocène : un peu de matérialisme dans la mièvrerie ambiante

Comme les géologues, les historiens et les sociologues aiment bien inventer de nouveaux concepts – ça fait publier –, et certains nous en offrent parfois des pertinents. Début décennie 2010, des historiens de tradition marxiste ont fait une critique très juste du concept d’Anthropocène pour proposer celui de Capitalocène : l’âge du capital. Là où l’Anthropocène évacue les rapports sociaux (voire la société entière) de son champ d’analyse, le Capitalocène pointe du doigt que c’est l’accumulation capitaliste qui est la cause des problèmes climatiques. La rupture de l’équilibre environnemental de l’Holocène, qui est la cause des problèmes écologiques actuels, provient du mode de production capitaliste. S’il fallait absolument définir un âge particulier dans lequel nous serions entrés, ce serait donc celui de l’économie marchande après sa mue industrielle, sa logique de marchandisation de toutes les dimensions de l’existence et sa course perpétuelle au profit – qui implique une consommation effrénée et exponentielle de matières premières, dont les hydrocarbures. A la base de cette logique, il y a un rapport social : l’exploitation de la force de travail par la classe capitaliste. Si des sociétés humaines ont entraîné des bouleversements irréversibles de leur environnement naturel avant le capitalisme (provoquant par exemple l’extinction des grands mammifères), c’était selon des logiques fondamentalement autres que l’accroissement continu de la valeur.

Autre avantage du Capitalocène, il redonne de l’épaisseur à l’histoire environnementale, en mettant en relief une dimension de classe. Andreas Malm (5) démontre que la consommation massive de carbone fossile propre au capitalisme ne découle pas d’une soif innée de l’humain pour le progrès et l’industrie, mais est due à une mutation du capitalisme anglais intervenue pendant la première moitié du XIXe siècle dans l’industrie du coton, ainsi qu’au contrôle d’un Empire colonial très vaste par bateaux à vapeur. Malgré le moindre coût, l’abondance et le meilleur rendement de l’énergie hydraulique pour faire fonctionner les métiers à tisser, les capitalistes de l’époque sont passés à la machine à vapeur afin de concentrer et discipliner la force de travail dans leurs usines. Et, la concurrence capitaliste étant ce qu’elle est, ils ont été obligés de trouver des sources de charbon toujours plus importantes dans cet Empire colonial. La démonstration ici résumée a le mérite de montrer que, sans cette logique capitaliste globalisée, il n’y aurait pas eu de surexploitation des ressources fossiles, et donc pas de changement climatique. Et, de même, que des centaines de milliers de travailleurs des pays occidentaux et de leurs colonies ne seraient pas descendus dans les mines pour extraire du charbon.

Pour sauver la planète, le « communisme » ?

Le concept de Capitalocène est bien plus séduisant, juste et politique que celui d’Anthropocène, mais il reste fondamentalement dans le domaine des idées et de l’Université (la preuve en est que de nombreux écologistes dénoncent le capitalisme sans insister sur ce qu’il implique au quotidien pour les prolétaires : de travailler pour la paie). Ainsi, il n’a pas encore fourni d’outil pratique pour les luttes actuelles, et permet souvent de présenter le capitalisme comme un monstre abstrait (entraînant surconsommation, ultralibéralisme, déferlante technologique…), et non comme une société de classes prise dans les contradictions de la dynamique de profit. Andreas Malm n’a par exemple pas beaucoup mieux à nous proposer qu’un succédané indigeste du Manifeste du Parti communiste appliqués à l’écologie, avec dix points bien teintés de réformisme, de recours à l’Etat, et des parallèles douteux entre la Révolution de 1917 et la situation actuelle…

Néanmoins, le concept de Capitalocène a son utilité si on part du principe que la nature est un champ de bataille dans lequel s’exprime le conflit de classes, et l’on peut alors envisager des luttes écologistes s’inscrivant dans la conflictualité sociale générale avec la bourgeoisie.

Ce qui est sûr, c’est que les dérèglements climatiques ou la raréfaction des ressources fossiles n’arrêteront pas le capitalisme, car il « n’est pas une technostructure qui finirait par devenir obsolète et par s’arrêter faute de matières premières, mais un rapport social d’exploitation, c’est-à-dire une domination de classe fondée sur l’extraction de plus-value qui veut se maintenir pour elle-même, quels que soient les conditions et l’arrière-plan catastrophique ou non de cette domination. La catastrophe écologique, et les perturbations sociales qu’elle risque d’entraîner, ne constitue pas une remise en cause de ce rapport en tant que tel, à moins de considérer que l’essence du capital repose dans une bonne vie bien organisée : elle vient simplement s’ajouter aux conditions de crise (6) ».

Zygaena, 22/11/19

) Paul J. Crutzen et Eugene P. Stoermer, in Bonneuil et Fressoz, op. cit.

5) Andreas Malm, L’Anthropocène contre l’histoire : le réchauffement climatique à l’ère du capital, 2017.

6) https://carbureblog.com/2019/11/01/…


Article publié le 18 Déc 2019 sur Oclibertaire.lautre.net