Voix insurgées au tournant du siècle (1881-1914)
Établie et présentée par Jacques Coly
Éditions RésUrgence, 2018.

Il y a urgence ! Urgence à lire, à faire connaître dans la marée envahissante des « non livres », best-sellers médiatiques de la médiocrité ambiante, mais pourvoyeurs aussi de lecteurs moutonniers à la botte de tout discours, confortable ou non, quand ce n’est pas de tous pouvoirs, pourvu qu’ils ne touchent pas à la doxa fondamentale, politique, religieuse ou sociale ; il y a urgence à lire et à relire L’Anthologie de la poésie libertaire de Jacques Coly, spécialiste du monde de l’anarchie et poète lui-même d’une vingtaine de recueils.

Il y a urgence parce qu’il s’agit de poésie (Verhaeren et tant d’autres, inattendus ici) et comme disent les Anglo-Saxons « parce qu’elle n’est plus sur la photo », surtout quand son inspiration ne marche pas dans les clous de nos Lagarde et Michard contemporains, et qu’on ne compte plus les « ismes » dont elle se réclame et neuve et créatrice et révolutionnaire… Alors qu’il suffit de regarder du côté de la générosité, de l’émotion, de la colère véritable et des risques pris « jusqu’à la guillotine », l’exil, le rejet social et la prison ! Les textes sont ici d’une vérité criante, bouleversante, libres de gloriole littéraire et faut-il le dire d’une actualité toujours brûlante !

Il était temps de rendre justice à ces hommes et à ces femmes, ces héros souvent obscurs, toujours laïques, humainement exemplaires sans qui il n’y aurait pas eu le moindre contrepoids à la dictature des systèmes « démocratiques » autoritaires. Il est bon aussi de rappeler cette anarchie individualiste et de montrer la face noire des dérives violentes : la violence ne résout rien ! Mais ce n’est pas pour autant qu’elle n’est pas nécessaire, diront certains… Le débat reste ouvert plus que jamais et on voudrait bien voir paraître une anthologie de la poésie libertaire de 1914 à nos jours !

Ce qui demeure, face aux divers mouvements sociaux dont l’indifférence à la culture et la priorité donnée aux intérêts égoïstes dominent (du jamais vu jusque-là !). C’est la vision d’une humanité heureuse, juste, « épanouissante » grâce à un projet général, c’est cet élan (toujours déçu, jamais désespéré) vers un progrès non pas technologique mais fraternel.

Il y a urgence à retrouver cette chaleur dans le livre de Jacques Coly qui n’hésite pas en quatrième de couverture à citer Kropotkine dans son adresse Aux jeunes gens (1880) « vous ne pourrez plus rester neutre : vous viendrez vous ranger du côté des opprimés, parce que vous savez que le beau, le sublime, la vie enfin, sont du côté de ceux qui luttent pour la lumière, pour l’humanité, pour la justice ! »

Werner Lambersy, poète, obtenteur du Prix Mallarmé,
du Prix Théophile-Gautier
et du Prix international de poésie francophone Yvan-Goll.

Ouvrage en vente à la Librairie Publico.


Article publié le 15 Juil 2019 sur Monde-libertaire.fr