Octobre 25, 2021
Par Lundi matin
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On considĂšre d’ordinaire Ferdinand de Saussure comme le pĂšre de la linguistique, discipline qu’il a fondĂ©e en affirmant que « la langue est un systĂšme qui ne connaĂźt que son ordre propre Â», et en concluant que « la linguistique a pour unique et vĂ©ritable objet la langue envisagĂ©e en elle-mĂȘme et pour elle-mĂȘme Â». Mais comme l’observe Louis-Jean Calvet en introduction d’un livre consacrĂ© Ă  la sociolinguistique, « les langues n’existent pas sans les gens qui les parlent, et l’histoire d’une langue est l’histoire de ses locuteurs Â», d’oĂč il conclut que la linguistique saussurienne, matrice du structuralisme en sciences humaines, « s’est donc construit sur le refus de prendre en compte ce qu’il y a de social dans la langue [1] Â».

On pourrait dĂšs lors dĂ©finir la sociologuistique comme une approche du langage du biais des dĂ©terminations sociales. Le problĂšme est que cela suggĂšrerait aussitĂŽt qu’elle ne reprĂ©sente qu’un champ restreint de la linguistique. Or, c’est ce que conteste l’un des fondateurs de la discipline, William Labov, dans un ouvrage paru en 1966 et prĂ©cisĂ©ment intitulĂ© « Sociologuistique Â» : « Pour nous, notre objet d’étude est la structure et l’évolution du langage au sein du contexte social formĂ© par la communautĂ© linguistique. [
] S’il n’était pas nĂ©cessaire de marquer le contraste entre ce travail et l’étude du langage hors de tout contexte social, je dirais volontiers qu’il s’agit lĂ  tout simplement de linguistique [2] Â». PlutĂŽt qu’un biais, ou une approche du langage, la sociologuistique est donc une prise de position thĂ©orique et, en outre, polĂ©mique, en ce sens qu’elle reproche Ă  la linguistique saussurienne de concevoir l’étude du langage abstraction faite de son ancrage dans un contexte social qui, pourtant, pourrait seul rendre raison des principaux phĂ©nomĂšnes linguistiques.

C’est dĂšs les fondations de la linguistique moderne, au dĂ©but du XXe siĂšcle, qu’Antoine Meillet, tirant notamment les leçons de Durkheim, aurait posĂ© les bases de la sociolinguistique : « Du fait que la langue est un fait social il rĂ©sulte que la linguistique est une science sociale, et le seul Ă©lĂ©ment variable auquel on puisse recourir pour rendre compte du changement linguistique est le changement social [3] Â». C’est le point que souligne Labov un demi-siĂšcle plus tard, opposant d’une part un courant (hĂ©gĂ©monique) de la linguistique qui va de Saussure Ă  Martinet, de l’autre un courant (marginal) qui va de Meillet Ă  lui-mĂȘme : « Meillet, contemporain de Saussure, pensait que le XXe siĂšcle verrait s’élaborer une procĂ©dure d’explication historique fondĂ©e sur l’examen du changement linguistique en tant qu’il s’insĂšre dans les transformations sociales (1921). Mais les disciples de Saussure, tel Martinet (1961), se sont attachĂ©s aux interactions des facteurs structuraux internes. Par lĂ  ils ne faisaient d’ailleurs que suivre l’esprit de l’enseignement saussurien. En effet, un examen approfondi des Ă©crits de Saussure montre que, chez lui, le terme ‘‘social’’ signifie simplement ‘‘pluri-individuel’’ et ne suggĂšre rien de l’interaction sociale sous ses aspects plus Ă©tendus [4] Â».

Apparaissent donc deux orientations dans l’étude du langage, selon qu’on privilĂ©gie avec Saussure les « facteurs structuraux internes Â» ou avec Meillet « l’interaction sociale Â». Pour le dire autrement, la linguistique saussurienne s’intĂ©resse principalement au fonctionnement autonome de la langue, Ă  la maniĂšre dont elle assujettit celui qui parle en le soumettant aux lois phonĂ©tiques, sĂ©mantiques et syntaxiques qui ordonnent une langue naturelle et rĂ©gissent ses transformations, tandis que la sociolinguistique privilĂ©gierait les facteurs externes, soit la maniĂšre dont les pratiques sociales du langage dĂ©terminent tant l’usage d’une langue que ses transformations. En ce sens, Roland Barthes aurait, lors de sa leçon inaugurale au CollĂšge de France, tirĂ© toutes les consĂ©quences du primat des « facteurs structuraux internes Â» en qualifiant de « fasciste Â» l’ordre imposĂ© par la langue : « Mais la langue, comme performance de tout langage, n’est ni rĂ©actionnaire ni progressiste ; elle est tout simplement : fasciste ; car le fascisme, ce n’est pas d’empĂȘcher de dire, c’est d’obliger Ă  dire Â». Mais est-ce « la langue Â» qui oblige Ă  dire ou une construction socialement dĂ©terminĂ©e de ses usages ?

Pierre Bourdieu, dans Ce que parler veut dire. L’économie des Ă©changes linguistiques, remet en cause, Ă  son tour, l’hĂ©gĂ©monie de la linguistique saussurienne en lui opposant une approche de « la langue Â» instruite par une sociologie elle-mĂȘme affranchie du paradigme linguistique (ou structuraliste) en sciences humaines : « La sociologie ne peut Ă©chapper Ă  toutes les formes de domination que la linguistique et ses concepts exercent encore aujourd’hui sur les sciences sociales qu’à condition de porter au jour les opĂ©rations de construction d’objet par lesquelles cette science s’est fondĂ©e, et les conditions sociales de la production et de la circulation de ses concepts fondamentaux [5] Â». Bourdieu identifie en effet, Ă  l’origine de la linguistique moderne et de ses avatars structuraux en sciences humaines, « un coup de force inaugural par lequel Saussure sĂ©pare la ‘‘linguistique externe’’ de la ‘‘linguistique interne’’, et, rĂ©servant Ă  cette derniĂšre le titre de linguistique, en exclut toutes les recherches qui mettent la langue en rapport avec l’ethnologie, l’histoire politique de ceux qui la parlent, ou encore la gĂ©ographie du domaine oĂč elle est parlĂ©e, parce qu’elles n’apporteraient rien Ă  la connaissance de la langue prise en elle-mĂȘme [6] Â». Contre l’abstraction structuraliste, bĂątie sur le refoulement des rapports de force qui modĂšlent les Ă©changes linguistiques, Bourdieu se propose donc de recentrer l’étude du langage sur ses conditions sociales de production. Et Ă  le suivre, l’opĂ©ration est analogue, dans le champ linguistique, Ă  la critique marxienne de l’abstraction libĂ©rale du marchĂ© : dans l’un et l’autre cas, le refoulement des conditions sociales de l’échange, qu’il s’agisse d’échange marchand ou linguistique, occulte les rapports de forces inĂ©galitaires qui le sous-tendent.

Et ce n’est pas seulement la linguistique de Saussure mais Ă©galement celle de Noam Chomsky que vise Bourdieu, notamment lorsqu’il conclut : « Ce qui est rare, donc, ce n’est pas la capacitĂ© de parler qui, Ă©tant inscrite dans le patrimoine biologique, est universelle, donc essentiellement non distinctive, mais la compĂ©tence nĂ©cessaire pour parler la langue lĂ©gitime qui, dĂ©pendant du patrimoine social, retraduit des distinctions sociales dans la logique proprement symbolique des Ă©carts diffĂ©rentiels ou, en un mot, de la distinction [7] Â».

Il est dĂšs lors tentant d’interprĂ©ter politiquement ces deux orientations en situant Bourdieu et la sociolinguistique du cĂŽtĂ© de la critique des formes hĂ©gĂ©moniques tandis que la linguistique saussurienne et chomskyenne abriteraient, malgrĂ© elles, une science « bourgeoise Â» en ceci qu’elle abstrairait l’étude du langage de son ancrage dans les rapports sociaux, pourtant en derniĂšre analyse dĂ©terminants. Ce serait toutefois aller un peu vite en besogne. Et si Chomsky a toujours considĂ©rĂ© avec beaucoup de circonspection l’existence possible d’un lien entre sa thĂ©orie linguistique et son activisme militant d’inspiration anarchiste, l’universelle disposition du petit d’homme au langage est nĂ©anmoins un phĂ©nomĂšne probant qui assure Ă  l’égalitarisme un fondement solide. Reconduire aussitĂŽt l’abstraction linguistique – et/ou mathĂ©matique – Ă  l’impĂ©rialisme d’une raison bourgeoise ou occidentale risque donc davantage de nous prĂ©cipiter dans une impasse particulariste ou relativiste plutĂŽt que de nous orienter vers une rĂ©volution sociale. C’est pourquoi on conclura que l’approche bourdieusienne complĂšte les thĂ©ories de Saussure, Martinet ou Chomsky plutĂŽt qu’elle ne les rĂ©fute.

Par ailleurs, rĂ©articuler la question de la normativitĂ© linguistique Ă  ses conditions sociales de production est une directive qui nous ramĂšne trĂšs en amont des dĂ©bats de Meillet ou Bourdieu avec Saussure ou Chomsky. Ainsi Luther, au XVIe siĂšcle, lorsqu’il entreprend de traduire la Bible en allemand afin d’affranchir la chrĂ©tientĂ© de l’hĂ©gĂ©monie de la Vulgate et, au-delĂ , de l’institution pontificale, pose en ces termes la philosophie du langage qui oriente sa dĂ©marche : « Ce ne sont pas les lettres de la langue latine qu’il faut examiner [fragen] pour savoir comment on doit parler allemand, comme font ces Ăąnes, mais il faut interroger la mĂšre dans sa maison, les enfants dans les ruelles, l’homme du peuple [den gemeinen man] sur le marchĂ©, et considĂ©rer leur gueule [maud] pour savoir comment ils parlent, afin de traduire d’aprĂšs cela [8] Â». Et dans une veine identique le mot du poĂšte Malherbe est cĂ©lĂšbre : « les crocheteurs du port au foin sont nos maĂźtres en fait de langage Â». La maniĂšre dont Malherbe s’en remet au langage des crocheteurs, humbles parmi les humbles, pour dĂ©terminer la norme linguistique, ou le bon usage du français, n’oriente pas aussitĂŽt vers Bourdieu ou Labov plutĂŽt que vers Saussure ou Chomsky, elle prend acte de l’égalitarisme intrinsĂšque Ă  la disposition au langage, la chose du monde la mieux partagĂ©e. Et cet Ă©galitarisme linguistique prend aussitĂŽt une valeur politique. En tĂ©moigne le mĂ©morialiste GĂ©dĂ©on Tallemant des RĂ©aux (1619-1692) lorsqu’il rapporte, dans ses Historiettes, l’hommage du poĂšte au parler populaire :

« Il y eut grande contestation entre ceux qu’il appeloit du pays d’A-Dieu-Sias (ce sont ceux de delĂ  la riviĂšre de Loire) et ceux deçà, qu’il appeloit du pays de Dieu vous conduise, pour savoir s’il falloit dire une cueiller ou une cueillere. Le roi et M. de Bellegarde, tous deux du pays d’A-Dieu-Sias, Ă©toient pour cueillĂšre, et disoient que ce mot Ă©tant fĂ©minin, devoit avoir une terminaison fĂ©minine. Le pays de Dieu vous conduise allĂ©guoit, outre l’usage, que cela n’étoit pas sans exemple, et que perdrix, met (1), mer et autres Ă©toient fĂ©minins et avoient pourtant une terminaison masculine. Le Roi demanda Ă  Malherbe de quel avis il Ă©toit. Malherbe le renvoya aux crocheteurs du Port-au-Foin comme il avoit accoutumĂ© ; et comme le Roi ne se tenoit pas bien convaincu, il lui dit Ă  peu prĂšs ce qu’on dit autrefois Ă  un empereur romain : ‘‘Quelque absolu que vous soyez, vous ne sauriez, Sire, ni abolir ni Ă©tablir un mot, si l’usage ne l’autorise’’ [9]. Â»

L’absolutisme royal est impuissant Ă  dĂ©terminer le bon usage de la langue, parce qu’il ne peut contraindre les corps Ă  parler sous sa loi. Cela dit, de la maniĂšre dont Luther ou Malherbe puisent dans la praxis populaire le bon usage de la langue, il ne peut s’en infĂ©rer aussitĂŽt une conception populaire de la politique : Luther fut un partisan fĂ©roce de la rĂ©action fĂ©odale contre les soulĂšvements paysans et Malherbe fut un admirateur de Richelieu. Il n’empĂȘche, confrontĂ©s Ă  la question de la loi en matiĂšre de langage, c’est au parler populaire que l’un et l’autre Ă©crivain s’en remettent plutĂŽt qu’à une normativitĂ© issue d’un savoir acadĂ©mique, Ă©tatique ou plus largement institutionnalisĂ©.

A ce sujet, la pratique et la diffusion de l’écriture dite « inclusive Â» est un bon exemple des paradoxes que peuvent abriter les dĂ©cisions normatives en apparence les plus « progressistes Â». La prolifĂ©ration des « autrices Â», des « auteur-e-s Â», des « celleux Â», « elleux Â», « iel Â» ou Â« illes / ielles / iels Â», etc., n’a en effet guĂšre Ă  voir avec le parler des crocheteurs du Port au foin ou de ceux que Luther appelle « la mĂšre dans sa maison, les enfants dans les ruelles, l’homme du peuple sur le marchĂ© Â», mais davantage avec, sinon un absolutisme royal, du moins un appareil doctrinal issu d’un savoir acadĂ©mique, appareil auquel s’appliquent certainement les analyses de Foucault dans L’ordre du discours, notamment lorsqu’il assure que « l’hĂ©rĂ©sie et l’orthodoxie ne relĂšvent point d’une exagĂ©ration fanatique des mĂ©canismes doctrinaux ; elles leur appartiennent fondamentalement [10] Â». Mais on peut Ă©galement songer aux PrĂ©cieuses ridicules de MoliĂšre.

Ces considĂ©rations sur les rapports complexes entre la linguistique et la politique me serviront d’introduction Ă  deux livres rĂ©cemment parus, l’un aux Ă©ditions Amsterdam, Provincialiser la langue. Langage et colonialisme de CĂ©cile Canut, rĂ©alisatrice et sociolinguiste ; l’autre aux Ă©ditions Verdier, Le ministĂšre des contes publics de Sandra Lucbert, autrice qu’on ne prĂ©sente plus aux lecteur-e-s de LM.

* * *

Le livre de CĂ©cile Canut est consacrĂ© aux pratiques coloniales et nĂ©ocoloniales en matiĂšre de langage et, au-delĂ , aux fondements de la linguistique. L’approche historique et politique croise donc l’interrogation Ă©pistĂ©mologique. Son champ d’étude est l’Afrique, principalement l’Afrique de l’Ouest dite « francophone Â». Elle analyse notamment la maniĂšre dont l’apprentissage du français en Afrique a servi les desseins de la puissance coloniale, ainsi que la maniĂšre dont une gĂ©nĂ©ration de penseurs africains, notamment emmenĂ©s par Senghor, a pu, souvent malgrĂ© elle, vĂ©hiculĂ© « l’ordre de la langue Â» imposĂ© par la puissance coloniale, enfin la maniĂšre dont d’autres penseurs africains, inspirĂ©s ou confortĂ©s par les praxis populaires, ont opposĂ©s Ă  la linguistique coloniale et nĂ©ocoloniale ce que nous pourrions appeler un « dĂ©s-ordre de la langue Â», lequel, et c’est lĂ  le principal apport tant Ă©pistĂ©mologique que politique de son propos, n’est pas seulement une rĂ©sistance Ă  l’ordre colonial mais, plus essentiellement, une mise au jour des fondements du langage humain.

Si, comme on l’a vu, le Roi, quel que soit sa forme historique, depuis la monarchie de droit divin jusqu’à l’écriture inclusive, est nu devant la praxis populaire, il n’en demeure pas moins que l’appareil d’Etat a pu imposer « sa Â» langue Ă  des locuteurs pourtant rĂ©calcitrants. C’est ainsi que le Français s’est imposĂ© comme langue nationale contre des formes rĂ©gionales vouĂ©es Ă  devenir des « dialectes Â». Bourdieu ne manque pas de le souligner : « L’imposition de la langue lĂ©gitime contre les idiomes et les patois fait partie des stratĂ©gies politiques destinĂ©es Ă  assurer l’éternisation des acquis de la RĂ©volution par la production et la reproduction de l’homme nouveau [11] Â». Interroger la maniĂšre dont les Africains s’affranchissent de l’emprise coloniale dans le champs des pratiques linguistiques suppose dĂšs lors, pour CĂ©cile Canut, de partir d’un constat historique : « Si les Ă©lites africaines, arrivĂ©es avec les IndĂ©pendances, ont prolongĂ© les rapports de pouvoir conditionnĂ©s par l’usage de la langue française, elles ont continuĂ© Ă  utiliser les langues nationales : de fait, le peuple n’a pas Ă©tĂ© astreint Ă  l’obligation de parler une langue unique. La supposĂ©e ‘‘glottophagie’’ n’a pas eu lieu, Ă  la diffĂ©rence de ce qui s’est passĂ© dans la France hexagonale, oĂč les locuteurs bretons, occitans, saintongeais ou encore alsaciens ont adoptĂ© presque en totalitĂ© ‘‘la’’ langue comme seul et unique langage Â» (p. 82). Ce rapprochement entre l’homogĂ©nĂ©isation de la nation française par l’imposition d’un « ordre de la langue Â» et la stratĂ©gie linguistique coloniale en Afrique permet Ă  l’auteur d’articuler ces deux notions : la « langue Â» et la « nation Â». Les classifications ethniques et linguistiques auraient eu pour enjeu de nationaliser l’Afrique, c’est-Ă -dire de la soumettre Ă  un ordonnancement Ă  la fois linguistique et ethnique servant de support Ă  une gouvernementalitĂ©. Disons qu’il s’agit, pour la puissance coloniale, de produire un « Africain nouveau Â».

La linguistique ayant Ă©tĂ© enrĂ©gimentĂ©e au service d’un projet colonial, il s’est donc agi d’assujettir les Africains au bon usage du langage, le Français (en Afrique dite « francophone Â») servant de vĂ©hicule Ă  la civilisation tandis que les pratiques autochtones Ă©taient rĂ©duites Ă  des « dialectes Â» dont l’usage devait ĂȘtre strictement confinĂ© Ă  l’espace domestique, celui du folklore. De mĂȘme que les « ethnologues Â» ont classifiĂ© les « ethnies Â» africaines Ă  partir de prĂ©supposĂ©s au mieux acadĂ©miques, mais plus encore en fonction d’impĂ©ratifs gouvernementaux, les linguistes ont assujetti les pratiques autochtones Ă  des classifications dĂ©connectĂ©es des locuteurs. Ils ont, en quelque sorte, ignorĂ© les conseils de Luther et Malherbe, convaincus qu’ils Ă©taient que l’absolutisme colonial pouvait et devait instruire le langage des colonisĂ©s.

Au travers d’une Ă©tude qui tĂ©moigne d’une solide connaissance des cultures d’Afrique de l’Ouest, du Mali Ă  la CĂŽte d’Ivoire, depuis les productions d’intellectuels africains jusqu’à « la mĂšre dans sa maison, les enfants dans les ruelles, l’homme du peuple sur le marchĂ© Â», ainsi que d’une intelligence aigĂŒe des enjeux politiques des thĂ©ories du langage, CĂ©cile Canut produit un travail Ă  bien des Ă©gards exemplaire : d’abord parce qu’il permet au lecteur d’entrevoir le dynamisme et la vitalitĂ© de la rĂ©sistance continue des peuples africains aux pouvoirs coloniaux et nĂ©ocoloniaux, ensuite parce qu’il vĂ©rifie l’intimitĂ© des liens entre praxis populaires et thĂ©ories de l’émancipation, enfin parce qu’il introduit la contradiction au cƓur mĂȘme de l’intellectualitĂ© africaine plutĂŽt que d’en idĂ©aliser certaines figures historiques. Bref, son livre illustre Ă  merveille le mot d’ordre qui tenait tant au cƓur de CĂ©cile Winter, militante maoĂŻste dont la flamme s’est Ă©teinte le 24 aoĂ»t dernier : « l’Afrique est au centre Â» ; entendez : loin d’ĂȘtre un continent pĂ©riphĂ©rique, il est plus qu’aucune autre rĂ©gion du monde au centre d’une pensĂ©e contemporaine de l’émancipation.

Mais surtout, la force du propos de Canut, nous l’avons dit, c’est de viser Ă  repenser les fondements du langage, ce qui suppose de rĂ©agencer les postulats de la linguistique. Elle prend notamment pour exemple le « nouchi Â», une « pratique sĂ©miotique constitutivement plurielle nĂ©e dans les quartiers populaires d’Abidjan Â» (p. 223). A mi-chemin entre l’argot, subvertissant le « bon usage Â» du français, et le crĂ©ole, l’analyse du « nouchi Â» lui permet de poser les bases d’une autre approche de l’étude du langage :

« Il n’est donc pas intĂ©ressant de se pencher sur les Ă©lĂ©ments linguistiques que l’on peut reconnaĂźtre une fois les interactions transcrites sur le papier, puisque leur rĂ©duction Ă  des formes linguistiques figĂ©es ne dit rien de la praxis, et que les Ă©noncĂ©s coupĂ©s des contextes de production de discours ne permettent aucune analyse pertinente. Comprendre ce qui se passe nĂ©cessite au contraire de se focaliser d’une part sur les Ă©lĂ©ments rythmiques, et d’autre part sur une construction des significations que l’on appelle indexicales, c’est-Ă -dire conduite Ă  la faveur du rapport que le sujet opĂšre entre l’énoncĂ© et la situation sociale au sein de laquelle il s’inscrit. La fonction indexicale du sens, celle qui fait que la signification dĂ©pend essentiellement d’un contexte sĂ©miotique et plus largement sociopolitique, est constitutive de la construction toujours renouvelĂ©e du sens en nouchi. Si cette fonction opĂšre dans toute sociĂ©tĂ©, elle est ici exacerbĂ©e Ă  tel point que les Ă©noncĂ©s ne renvoient Ă  aucune fixitĂ© possible du sens, aucun rĂ©fĂ©rent stable. Leur particularitĂ© repose au contraire sur la labilitĂ© des significations dont le locuteur doit se faire l’orfĂšvre et dont l’interlocuteur est invitĂ© Ă  deviner les finesses et malices en fonction du contexte Ă©nonciatif et social. Car il ne s’agit pas de dire tout et n’importe quoi : au sein de ce processus d’invention continuellement renouvelĂ©, des rĂšgles de transformations rĂ©gissent les pratiques Â» (p. 229).

Au-delĂ  du cas particulier, en l’occurrence le « nouchi Â», ainsi que des formes analogues rencontrĂ©es en Afrique, Canut s’emploie ainsi Ă  dĂ©gager les grandes lignes d’une praxis du langage dont la signification politique est fĂ©conde, d’autant qu’elle souligne son ancrage dans une forme de crĂ©ativitĂ© populaire qui transcende les frontiĂšres : « Cette maniĂšre d’apprĂ©hender le langage n’est pas spĂ©cifique Ă  l’Afrique. Elle est par contre trĂšs prĂ©sente dans les milieux les plus populaires et les moins soumis Ă  la puissance de la norme comme valeur sociale et Ă  ses effets symboliques, producteurs de capital social Â» (p. 222). Et c’est bien sĂ»r Ă  Bourdieu que l’auteur renvoie alors en note, le « capital social Â» Ă©tant ce que la crĂ©ativitĂ© populaire en matiĂšre de langage parvient prĂ©cisĂ©ment Ă  dĂ©sactiver.

Les postulats thĂ©oriques qui orientent les analyses de Canut sont cependant, et bien heureusement, discutables, non en ce sens qu’ils manqueraient de pertinence, mais parce qu’ils soulĂšvent des questions profondes, et ce n’est pas le moindre des mĂ©rites de son ouvrage. Pour rĂ©sumer, disons que l’auteur reprend implicitement Ă  son compte la critique de Labov ou Bourdieu Ă  l’encontre de la linguistique saussurienne. En effet, « l’ordre de la langue Â» d’inspiration coloniale ou nĂ©ocoloniale paraĂźt prendre sa source dans Saussure, approche linguistique Ă  laquelle Canut oppose une praxis populaire fondĂ©e sur « l’hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© Â», c’est-Ă -dire sur un « dĂ©s-ordre Â» anarchisant, et nĂ©anmoins rĂ©glĂ©, qui privilĂ©gie le continu sur l’unitĂ© discrĂšte, la transformation sur la norme, la dĂ©termination du sens par le contexte plutĂŽt que par la grammaire, la labilitĂ© sur la fixitĂ©, etc. Et si elle cite volontiers Meschonnic, c’est finalement la pensĂ©e de Deleuze et Guattari qui paraĂźt davantage nourrir ses analyses, outre la critique sociolinguistique de l’abstraction saussurienne : « C’est en ce sens que Gilles Deleuze et FĂ©lix Guattari affirment qu’il n’existe pas de langue homogĂšne puisqu’elle est toujours travaillĂ©e, dĂ©territorialisĂ©e pour la mettre ‘‘en Ă©tat de variations continues’’. La notion de style permet de mettre en avant des ‘‘devenirs minoritaires’’ qui sans cesse dĂ©stabilisent l’unitĂ© supposĂ©e de la langue afin d’en faire jaillir la dimension crĂ©ole, le cĂŽtĂ© disparate, conformĂ©ment Ă  l’idĂ©e qu’on est toujours Ă©tranger dans sa propre langue Â» (p. 269). Et l’intimitĂ© de la relation entre langage et politique est immĂ©diatement perceptible Ă  la lumiĂšre, par exemple, de ce propos du comitĂ© invisible : « Ce qui vient au jour dans tout surgissement politique, c’est l’irrĂ©ductible pluralitĂ© humaine, l’insubmersible hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© des façons d’ĂȘtre et de faire – l’impossibilitĂ© de la moindre totalisation [12] Â».

Revenons Ă  Canut : la « dimension crĂ©ole Â» est certainement la matrice de l’hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© qu’elle oppose Ă  « l’ordre de la langue Â». Et la force singuliĂšre de son propos me paraĂźt rĂ©sider dans sa capacitĂ© Ă  penser la « dimension crĂ©ole Â» non pas seulement comme une subversion de la norme instituĂ©e du bien dire, mais aussi, et d’abord, comme constitutif de l’émergence du langage : « PlutĂŽt que d’envisager les devenirs langagiers et les dĂ©territorialisations uniquement en fonction d’une langue majoritaire et dominante dĂ©jĂ -lĂ , il s’agit de les envisager comme premiers dans l’ordre des processus langagiers. Le processus d’hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©isation prĂ©cĂšde le processus d’homogĂ©nĂ©isation Â» (p. 270). Cette ligne de crĂȘte, dans le travail de Canut, m’a d’autant plus frappĂ©, et rĂ©joui, que dans un ouvrage Ă  paraĂźtre aux Ă©ditions Amsterdam (La SouverainetĂ© adamique. TraitĂ© de mystique rĂ©volutionnaire), j’en viens par un tout autre chemin Ă  cette mĂȘme conclusion, Ă  savoir que le crĂ©ole est un exemple historique rĂ©vĂ©lateur de l’émergence du langage, autrement dit de qui donne forme humaine Ă  la fonciĂšre animalitĂ© du petit d’homme. Mais la « dimension crĂ©ole Â», je la rapporte pour ma part plus volontiers Ă  la philosophie du « gĂ©nĂ©rique Â» chez Badiou qu’à celle de « l’hĂ©tĂ©rogĂšne Â» chez Deleuze. Et c’est donc un point en discussion : faut-il valoriser « l’hĂ©tĂ©rogĂšne Â» dĂšs lors qu’on se situe non plus dans une critique de l’idĂ©ologie dominante, ou de sa langue, mais dans une affirmation en quelque sorte auto-suffisante ? A mon sens, la force du concept de « gĂ©nĂ©rique Â» chez Badiou, c’est qu’il est une pensĂ©e de l’infini tandis que « l’hĂ©tĂ©rogĂšne Â» chez Deleuze continue de se mouvoir dans l’horizon de la finitude. Mais c’est lĂ  une discussion philosophique qui nous Ă©carte un peu du propos linguistique de Canut, auquel je reviens donc aussitĂŽt.

Dans un passage clĂ© de son ouvrage, elle dresse les grandes lignes d’une sorte de refondation de la philosophie du langage contre une axiomatique saussurienne assurant que « la langue est un systĂšme qui ne connaĂźt que son ordre propre Â». Elle Ă©crit :

« Il s’agit, dans une optique contraire, de rĂ©examiner les pratiques constitutives hĂ©tĂ©rogĂšnes afin de rĂ©futer l’idĂ©e d’une nocivitĂ© des pratiques plurielles, indĂ©cises, nĂ©gociables, qui forment un hĂ©tĂ©rogĂšne linguistique. Cet hĂ©tĂ©rogĂšne n’est pas le fruit de deux systĂšmes homogĂšnes, deux codes, deux objets distincts qui se construisent, se mĂ©langent ou se diffĂ©rencient. Elle n’a rien Ă  voir avec le pluri- ou multilinguisme, qui ressortit Ă  la mĂȘme vision de l’ordre-de-la-langue. C’est, au contraire, le principe de la constitution mĂȘme du langage en dehors de toute unitĂ© qui s’inscrit dans un autre mouvement du regard et de l’écoute : plutĂŽt que de chercher l’homogĂšne, le similaire, le mĂȘme, il s’agit au contraire de se laisser imprĂ©gner par ce qui vient, sans prĂ©juger de l’ordre qui le constitue. Alors la pluralitĂ© ne cesse de se faire entendre : plutĂŽt que de normaliser les crĂ©oles, il s’agit au contraire de partir d’eux comme principe constitutif des pratiques langagiĂšres Â» (p. 168).

L’orientation de Canut, insistons-y, me paraĂźt absolument fĂ©conde et juste. Et je la rapprocherais volontiers d’un texte de Fernand Braudel relatif au « second servage Â», lorsque les paysans d’Europe de l’Est, au dĂ©but du XVIe siĂšcle, sont rĂ©assujettis Ă  des seigneurs fĂ©odaux, et ceci de maniĂšre d’autant plus implacable et coercitive que ces seigneurs sont dorĂ©navant connectĂ©s aux marchĂ©s europĂ©ens de l’Ouest. Braudel explique que pour imposer aux paysans une agriculture d’exportation, il a fallu les contraindre, c’est-Ă -dire refĂ©odaliser les campagnes. En effet : « Les paysans prĂ©fĂ©reraient manger leur blĂ© ou l’échanger sur le marchĂ© contre d’autres bien, si, d’une part, le seigneur n’avait accaparĂ© tous les moyens de production, et si, d’autre part, il n’avait bel et bien tuĂ© une Ă©conomie de marchĂ© vivace, se rĂ©servant pour lui-mĂȘme tous les moyens d’échange [13] Â». L’ordre du marchĂ© imposĂ© par les fĂ©odaux d’Europe de l’Est, dorĂ©navant connectĂ©s Ă  la logique capitaliste Ă©mergente en Europe de l’Ouest, me paraĂźt rigoureusement analogue Ă  « l’ordre de la langue Â» dĂ©crit par Canut : dans les deux cas, il s’agit de normaliser, c’est-Ă -dire d’assujettir les praxis populaires, marchandes ou linguistiques, Ă  un ordonnancement qui en malmĂšne la crĂ©ativitĂ©, la vivacitĂ©, la labilitĂ©, ceci afin de servir les intĂ©rĂȘts d’un pouvoir Ă©conomique ou politique. (Et bien entendu, dans cet Ă©loge braudĂ©lien des « jeux de l’échange Â» Ă  une Ă©chelle paysanne et artisanale, on situe ce qui peut me sĂ©parer du maoĂŻsme. Mais c’est lĂ  un autre problĂšme). En outre, rapprocher les praxis populaires en matiĂšre de langage avec ces mĂȘmes praxis en matiĂšre d’échanges marchands me semble d’autant plus pertinent que Bourdieu, pour sa part, n’hĂ©site pas Ă  Ă©crire : « La grammaire ne dĂ©finit que trĂšs partiellement le sens, et c’est dans la relation avec un marchĂ© que s’opĂšre la dĂ©termination complĂšte de la signification du discours [14] Â».

La question, sinon la critique que j’adresserais cependant Ă  l’auteur, CĂ©cile Canut, concerne la maniĂšre dont son propos est articulĂ© d’une part Ă  la critique de la linguistique saussurienne et de son prolongement chomskyen, d’autre part Ă  l’essai de Dipesh Chakrabarty, auquel elle emprunte la notion de « provincialisation Â» d’une Europe envisagĂ©e par elle sous l’angle linguistique, essai de Chakrabarty dont des citations sont placĂ©es en exergue de chaque chapitre. L’une d’elles, en exergue du troisiĂšme chapitre, commence comme suit : « Il ne s’agit pas de dire que le rationalisme europĂ©en est toujours dĂ©raisonnable en soi, mais plutĂŽt de dĂ©montrer comment – par quel processus historique – il a Ă©tĂ© possible de confĂ©rer Ă  sa ‘‘raison’’, qui n’a pas toujours Ă©tĂ© unanimement considĂ©rĂ©e comme allant de soi, l’aspect d’une Ă©vidence, bien au-delĂ  de son sol d’origine [15] Â». Mais que faut-il entendre par « rationalisme europĂ©en Â» ? S’agit-il de la rationalitĂ© marchande qui prĂ©side au « second servage Â» ou des praxis populaires, non moins rationnelles et non moins marchandes, que cette rationalitĂ© Ă©crase ? Et importe-t-il de critiquer la linguistique saussurienne et ses prolongements chomskyens ou la maniĂšre dont un absolutisme colonial ou nĂ©ocolonial prĂ©tend rĂ©gir le bon usage de la parole ?

Canut conclut, avec une rare acuitĂ© : « plutĂŽt que de normaliser les crĂ©oles, il s’agit au contraire de partir d’eux comme principe constitutif des pratiques langagiĂšres Â». Mais prĂ©cisĂ©ment, la question que pose l’émergence de langues crĂ©oles dans des contextes historiques et linguistiques radicalement hĂ©tĂ©rogĂšnes pourrait, selon certains linguistes, mettre en Ă©vidence la pertinence des concepts chomskyens de « compĂ©tence linguistique Â» ou de « grammaire universelle Â», soit ce que Bourdieu dĂ©signe, visant Chomsky, comme « une certaine capacitĂ© de parler dĂ©finie insĂ©parablement comme capacitĂ© linguistique d’engendrement infini de discours grammaticalement conformes et comme capacitĂ© sociale permettant d’utiliser adĂ©quatement cette compĂ©tence dans une situation dĂ©terminĂ©e Â». Mais l’universelle compĂ©tence linguistique, telle que l’entend Chomsky, n’est pas seulement une capacitĂ© de se conformer Ă  un usage correct de la langue, correction qui peut en effet dĂ©pendre de dĂ©terminations sociales fonciĂšrement inĂ©galitaires et oppressives, elle est aussi une capacitĂ© Ă©galitaire et crĂ©ative. Car si les langues crĂ©oles partagent certaines structures syntaxiques sans pourtant avoir pu puiser empiriquement dans un mĂȘme fond linguistique, c’est qu’elles relĂšvent d’une mĂȘme disposition universelle au langage, sorte d’a priori linguistique qui, par ailleurs, assurerait aux dĂ©monstrations mathĂ©matiques leur universalitĂ© et leur nĂ©cessitĂ©, qu’on soit europĂ©en, africain, chinois ou hindou. Et Ă  suivre Bourdieu sur la nĂ©cessitĂ© de prendre en compte les conditions sociales de la production et de la circulation des concepts fondamentaux d’une science quelconque, on s’aperçoit bien vite, au vu des Ă©tudes sociologiques portant sur la question, que les disciplines les plus « a prioriques Â», exemplairement les mathĂ©matiques, sont celles qui rĂ©sistent le mieux Ă  l’analyse de l’école en termes de reproduction des inĂ©galitĂ©s sociales. Les origines sociales des plus grands mathĂ©maticiens en tĂ©moignent, qu’on songe Ă  Gauss ou Ă  Riemann. Et la raison en est la suivante : plus une pratique est rigoureusement rationaliste, au sens mathĂ©matique et conceptuel du terme, moins elle est susceptible de dĂ©pendre d’un « capital social Â». A l’inverse, plus elle est rhĂ©torique, plus elle repose sur un tel « capital social Â». Or l’abstraction structurale voisine avec les mathĂ©matiques, par oĂč elle s’avĂšrerait, en derniĂšre analyse, plus Ă©galitaire que « bourgeoise Â». Concluons donc que reconnaĂźtre sans rĂ©serve l’intĂ©rĂȘt, la pertinence et la force des analyses de CĂ©cile Canut ne suppose pas pour autant de trancher en faveur de Labov, Bourdieu et Deleuze contre Saussure, Chomsky et Badiou.

En outre, s’il est un penseur qui s’est attachĂ© Ă  subvertir « l’ordre de la langue Â», c’est incontestablement Jacques Lacan, dont « lalangue Â» n’est prĂ©cisĂ©ment pas un « ordre Â», mais davantage un dĂ©s-ordre. Or, tirant les enseignements de la linguistique de Saussure, Ă  savoir que la langue ne consiste pas en un ensemble de valeurs positives et absolues, « mais dans un ensemble de valeurs nĂ©gatives ou de valeurs relatives n’ayant d’existence que par leur opposition Â» (ElĂ©ments de linguistique gĂ©nĂ©rale), Lacan poursuivait plus qu’aucun autre, dans sa pratique analytique comme dans son enseignement, ce que Canut appelle « la labilitĂ© des significations dont le locuteur doit se faire l’orfĂšvre et dont l’interlocuteur est invitĂ© Ă  deviner les finesses et malices en fonction du contexte Ă©nonciatif Â».

C’est pourquoi, concernant « l’ordre-de-la-langue Â» dont il s’agit de s’affranchir, je conclurai par une remarque d’inspiration lacanienne, puisqu’elle me vient d’un psychanalyste lacanien, RenĂ© Lew, pour ne pas le nommer, qui m’expliqua un beau jour qu’un japonais pouvait avoir un rapport Ă  sa propre langue, le japonais, plus semblable Ă  celui d’un français Ă  sa propre langue, le français, qu’à celui d’un autre japonais, de mĂȘme que la grammaire inconsciente de ce français serait plus semblable Ă  celle de ce japonais qu’à un autre français. En effet, les affinitĂ©s Ă©lectives ne procĂšdent pas des structures syntaxiques mais de la maniĂšre dont une parole singularise un dĂ©sir de parler, par oĂč la littĂ©rature s’avĂšre, comme la psychanalyse, Ă  mĂȘme de dĂ©jouer « l’ordre de la langue Â», ainsi que Sandra Lucbert s’emploie Ă  le dĂ©montrer dans Le ministĂšre des contes publics.

* * *

AprĂšs avoir pris pour objet d’étude le procĂšs de France-TĂ©lĂ©com dans Personne ne sort les fusils, Lucbert s’intĂ©resse cette fois non pas Ă  la dette publique en tant que telle mais plutĂŽt Ă  la maniĂšre dont elle sert d’argument imparable Ă  un discours gouvernemental : « LaDettePubliqueC’estMal Â». Il s’agit donc de convoquer la littĂ©rature afin de s’affranchir d’une logorĂ©e hĂ©gĂ©monique qui Ă©crase les existences. A cette fin, elle puise dans Montaigne, Pascal, Flaubert ou Lewis Caroll plus encore que dans Gramsci, et son usage des grands noms de la littĂ©rature française, ou anglaise, tĂ©moigne, s’il Ă©tait besoin, de la puissance subversive inentamĂ©e de ces auteurs, du moins une fois tombĂ©, grĂące au talent d’analyste de Lucbert, le vernis acadĂ©mique dont l’institution les recouvre inlassablement.

L’un des Ă©noncĂ©s les plus saillants de son livre me semble intervenir page 21 : « La langue se charge du service d’ordre Â». On aperçoit aussitĂŽt ce qui rapproche les prĂ©occupations de Lucbert de celles de Canut. Et cette convergence m’intĂ©resse d’autant plus qu’elle rejoint la thĂšse de Xavier Ricard Lanata dans La Tropicalisation du monde, Ă  savoir que « l’expĂ©rience coloniale est prĂ©figuratrice Â». En effet, qu’il s’agisse d’assujettir les populations africaines Ă  une gouvernementalitĂ© coloniale ou nĂ©ocoloniale, ou les populations europĂ©ennes aux impĂ©ratifs budgĂ©taires d’une austĂ©ritĂ© libĂ©rale ou nĂ©olibĂ©rale, il s’agit toujours d’opposer une rationalitĂ© bien ordonnĂ©e Ă  un dĂ©sordre prĂ©tendument chaotique. Page 34, Lucbert dĂ©crit la scĂšne en ces termes : « d’un cĂŽtĂ© il y a les mĂ©contents – on est bien tenu de les montrer -, ils sont pourtant moins des personnes que des dĂ©sordres affectifs. De l’autre, la raison rĂ©aliste et ses incarnations Â». Le dispositif est semblable dans l’Afrique du XXe siĂšcle, oĂč les « dĂ©sordres affectifs Â» sont les praxis langagiĂšres hĂ©tĂ©rogĂšnes Ă  « l’ordre de la langue Â» imposĂ© par le colonisateur, comme il est semblable dans l’Europe orientale du XVIe siĂšcle dĂ©crite par Braudel, oĂč les jeux de l’échange dĂ©veloppĂ©s par les praxis populaires sont Ă©crasĂ©s par l’émergence d’un capitalisme bourgeois sur un versant (Ă  l’Ouest), fĂ©odal sur un autre (Ă  l’Est) : « Une conjoncture Ă  double ou triple effet a rejetĂ©, avec les dĂ©buts du XVIe siĂšcle, l’Europe orientale vers un destin colonial de producteurs de matiĂšres premiĂšres, destin dont le second servage n’est que l’aspect le plus visible [16] Â».

Prenant pour objet-fĂ©tiche, ou totem, une Ă©mission tĂ©lĂ©visĂ©e qui met en scĂšne l’ordre de la langue gouvernementale au travers de ses porte-paroles autorisĂ©s, Lucbert propose finalement, Ă  la maniĂšre tant de Pascal que de Bourdieu, de donner Ă  voir le skeptron qui, chez HomĂšre, confĂšre Ă  l’orateur son autoritĂ©, et de l’en dĂ©possĂ©der, par et dans la littĂ©rature, afin de le rouer de coups, tel Scapin mĂȘlant coups de bĂąton et patois populaires dans une scĂšne fameuse des Fourberies. L’analyse de Lucbert voisine par ailleurs avec celle de La BoĂ©tie. Et Bourdieu lui-mĂȘme tend Ă  revenir Ă  l’argument de La BoĂ©tie, celui d’une « servitude volontaire Â», lorsqu’il explique : « L’efficacitĂ© symbolique des mots ne s’exerce jamais que dans la mesure oĂč celui qui la subit reconnaĂźt celui qui l’exerce comme fondĂ© Ă  l’exercer ou, ce qui revient au mĂȘme, s’oublie et s’ignore, en s’y soumettant, comme ayant contribuĂ©, par la reconnaissance qu’il lui accorde, Ă  la fonder [17] Â». C’est l’enjeu stratĂ©gique du livre de Lucbert : mettre au jour ce qui fonde la lĂ©gitimitĂ© du discours gouvernemental, afin de montrer que, dĂ©cidĂ©ment, le Roi est nu, du moins si nous cessons de nous oublier. Et son recours Ă  Lewis Caroll est singuliĂšrement percutant Ă  cet Ă©gard : « L’opĂ©ration littĂ©raire de Caroll consiste Ă  sĂ©parer des jeux de langage de leur raison sociale : et ce faisant, Ă  faire apparaĂźtre un dĂ©lire collectif – syn. une hĂ©gĂ©monie Â» (p. 119).

Alice, sortie du pays des merveilles, conclut finalement, Ă  destination des locuteurs d’une langue qui se charge du service d’ordre : « Vous n’ĂȘtes qu’un jeu de cartes ! Â» (P. 138). L’auteur du MinistĂšre des contes publics conclut, quant Ă  elle, que « retrouver taille collective et terminer leur jeu, ce n’est pas dans un livre Â» (ibid.). Mais en s’affranchissant d’un « ordre de la langue Â» qui nĂ©antise, un livre peut tĂ©moigner d’une autre vĂ©ritĂ© que celle de la Reine, le LĂ©viathan d’Alice, ainsi que le formule le comitĂ© invisible Ă  l’encontre de tous les Pharaons d’un « ordre de la langue Â» : « Le cours du langage est tombĂ© Ă  zĂ©ro, et pourtant nous Ă©crivons. C’est qu’il y a un autre usage du langage. On peut parler de la vie, et on peut parler depuis la vie. On peut parler des conflits, et on peut parler depuis le conflit. Ce n’est pas la mĂȘme langue, ni le mĂȘme style. Ce n’est pas non plus la mĂȘme idĂ©e de la vĂ©ritĂ© [18] Â».




Source: Lundi.am