Juin 21, 2021
Par À Contretemps
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La mort frappe toujours Ă  l’improviste, mais celle-ci nous aura clouĂ©s au sol. Ce « nous Â» englobe ses amis, ceux-celles qui l’aimaient pour ce qu’il donnait : du temps, de l’attention, des nouvelles de la Terre-mĂšre, des sourires, son Ă©coute. Nous sommes tristes, c’est sĂ»r, tristes Ă  perdre haleine, perdus, incrĂ©dules. Comme lui l’était le jour de la mort de son ami Diego, celui qui l’appelait « le Petit Â».

La mort frappe toujours oĂč elle veut. Et, pour le coup, ce fut en GrĂšce, cette terre d’adoption provisoire que s’était choisie Marc. Le 5 juin, le squat de Rosa Nera de Chania (La CanĂ©e, CrĂšte), vidĂ© manu militari il y a huit mois pour donner libre cours Ă  une opĂ©ration immobiliĂšre d’hĂŽtellerie, Ă©tait repris par ses occupants. Une centaine en tout, dĂ©terminĂ©s Ă  chasser la douzaine de flics qui, dans leurs bagnoles, bloquaient l’entrĂ©e des lieux. Dans un courriel, expĂ©diĂ© ce jour – Ă  19 h 40 – depuis Rosa Nera reconquise, Marc, l’un des participants, Ă©crivait : « Rosa appartient maintenant Ă  celles et ceux qui l’ont libĂ©rĂ©. [
] C’est dĂ©jĂ  une belle victoire, sans casse ni arrestation. Â» Un autre courriel suivit, datĂ© du mĂȘme jour Ă  22 h 37 : « C’est la fĂȘte ce soir, aprĂšs une manif nocturne ; tout le monde est heureux. Combien de temps cela durera-t-il ? Â» Pour lui, le temps d’un soupir de bonheur collectif. La fĂȘte, la joie, puis une chute : lĂ©sion cranio-cĂ©rĂ©brale, hĂŽpital, rĂ©animation. Diagnostic : « Pronostic vital engagĂ© Ă  trĂšs court terme Â». Trois jours plus tard, le 8 juin, Marc Ă©tait mort. Ses funĂ©railles eurent lieu Ă  Chania, le 10. On y chanta A las barricadas et Bella ciao.


Longtemps, le plutĂŽt sĂ©dentaire que je suis s’est demandĂ© ce qui pouvait bien pousser Marc Ă  arpenter le monde avec tant d’assiduitĂ©. Ou plus prĂ©cisĂ©ment les lieux du globe oĂč quelque chose semblait se passer, Ă©clore, s’inventer dans l’ordre de la rĂ©sistance au dĂ©sordre du monde : l’Espagne de l’aprĂšs-franquisme, le Chiapas des vingt derniĂšres annĂ©es, la GrĂšce enfin. Il m’arriva mĂȘme de lui reprocher, Ă  l’occasion de conversations privĂ©es, un certain penchant pour l’exotisme rĂ©volutionnaire, un goĂ»t de l’ailleurs pour l’ailleurs, une propension Ă  la fuite. Il en souriait, Marc, comme on sourit d’une incomprĂ©hension qu’on ne cherche pas Ă  lever. Il Ă©tait ainsi, l’ami, secret dans ses motivations mais sĂ»r de les avoir percĂ©es pour lui-mĂȘme. Dedans-dehors, mais en accord avec ses propres inclinaisons. Son sourire, c’était sa maniĂšre de n’en penser pas moins : un homme de concorde, en somme, qui jamais ne faisait de ses propres choix de vie nomade matiĂšre Ă  discussion. À y repenser aujourd’hui, au lendemain de sa disparition, c’est bien la figure mĂ©taphorique rimbaldienne de « l’homme aux semelles de vent Â» qui lui allait le mieux.

« On n’est pas sĂ©rieux, disait Rimbaud, quand on a dix-sept ans. Â» À voir
 C’est prĂ©cisĂ©ment Ă  cet Ăąge-lĂ  que nous nous sommes rencontrĂ©s, Marc et moi, dans les assemblĂ©es surchauffĂ©es des ComitĂ©s d’action lycĂ©ens (CAL). Je m’en souviens d’une plus particuliĂšrement, tardive, qui se tint, Ă  la rentrĂ©e de 68, au lycĂ©e « Jacques-Decour Â», dans le 9e arrondissement de Paris. Je revoie sa dĂ©gaine noir dĂ©sir : perfecto, pantalon de cuir et santiags. Elle signait une forme de dĂ©termination Ă  ne ressembler qu’à lui, au personnage qu’il souhaitait se crĂ©er et que, au grĂ© de ses variations, il maĂźtrisa toujours Ă  la perfection. En cuir, en longue cape, en poncho, en couleurs zapatistes, il y avait, chez lui, un goĂ»t de la singularitĂ© vestimentaire, des apparences, du look comme on dit maintenant. Le sien Ă©tait inimitable. C’est d’ailleurs confortable pour dater les souvenirs : quand son image me rĂ©apparaĂźt en rocker seventies, en romantique quarante-huitard, en Iroquois, je sais de quel temps je parle. Alors, sĂ©rieux ou pas, en ces annĂ©es de formation dĂ©rivante qui forgĂšrent pour longtemps nos imaginaires ? J’aurais tendance Ă  dire que trĂšs certainement nous l’étions, Ă  notre maniĂšre. Notre activisme s’opposait tout autant au militantisme sacrificiel du gauchisme militarisĂ© qu’à la sainte orthodoxie anarchiste recluse dans ses catacombes. Nous Ă©tions d’un temps Ă  venir que nous imaginions libĂ©rĂ© des passions tristes. Ce fut notre erreur, mais elle fut partagĂ©e par toute une gĂ©nĂ©ration. À part quelques lucides dont certains lĂąchĂšrent la barre – la barre de leur vie, je veux dire. Ils et elles furent nos suicidĂ©s de l’aprĂšs-Mai.

La dĂ©cennie 1970 fut celle des expĂ©rimentations, joyeuses ou lamentables. Nous nous cherchions dans le dĂ©dale des groupes et des sous-groupes issus d’une radicalitĂ© nĂ©o-anarchiste, ultragauche ou pro-situ qu’un printemps d’euphorie avait dopĂ©e. Il nous arrivait de nous croiser plus ou moins rĂ©guliĂšrement au 79, rue Saint-Denis, local qu’il frĂ©quentait pour les rĂ©unions d’Informations correspondance ouvriĂšres (ICO) et moi pour celles de Frente Libertario, organe de la dissidence libertaire espagnole. Le bistrot d’en face Ă©tait comme une annexe. On y mangeait et buvait Ă  toute heure. C’était avant la fin des Halles. Dans la derniĂšre ligne droite. Paris restait encore Paris. La destruction, pourtant, Ă©tait en marche. Aux Halles et Ă  la place des FĂȘtes oĂč, avec quelques copains, Marc avait fondĂ© un ComitĂ© d’action pour organiser la rĂ©sistance Ă  l’hideux projet de « rĂ©novation Â» du quartier. On s’y voyait souvent, aux jours de protestation, dans ce coin du Paris populaire plein de charme que les pelleteuses allaient rĂ©duire Ă  ce qu’il est devenu.

Au fil de la mĂ©moire cavaleuse, un souvenir plus tardif de Marc me revient : celui d’un type Ă  la longue cape noire fouillant trĂšs mĂ©thodiquement, un dimanche matin, les caisses de livres d’un soldeur sur les Ramblas de Barcelone. Je l’avais reconnu de loin : une attitude, une maniĂšre d’ĂȘtre concentrĂ© sur la tĂąche qui l’occupait. Ce devait ĂȘtre au printemps 1977, en pleine effervescence de reconstruction anarcho-syndicaliste et libertaire aprĂšs presque quarante ans de dictature. Nous Ă©tions, l’un et l’autre, du voyage. Par des chemins diffĂ©rents, mais concomitants, nos pas nous avaient naturellement menĂ©s, Ă  ce moment prĂ©cis de son histoire, vers cette vieille terre d’anarchie. Et nous fĂ»mes heureux de nous y retrouver. Nos vues divergeaient, certes, sur la maniĂšre de faire. Il pensait que l’ancienne forme anarcho-syndicaliste Ă©tait dĂ©passĂ©e. Moi pas. Nos liens n’étaient pas les mĂȘmes avec la ConfĂ©dĂ©ration des lĂ©gendes. L’homme Ă  la longue cape noire avait raison, cela dit. Il me fallut plus de temps pour en revenir. Son espace mental excĂ©dait sans doute le mien ; le domaine de ses frĂ©quentations aussi, d’ailleurs. Ses semelles de vent le portaient plus loin, c’est sĂ»r. Il cherchait Ă  Ă©largir la perspective, Ă  dĂ©cloisonner l’IdĂ©e de ses anciennes limites, Ă  explorer toutes les nouveautĂ©s d’un temps qui n’en manqua pas. Pour le meilleur et pour le pire. Barcelone, en ce temps-lĂ , hĂ©sitait entre le retour aux sources du prolĂ©tariat militant et la rĂ©volution contre-culturelle. Au bout du compte, l’ordre nĂ©o-capitaliste rafla la mise, et pour longtemps, en nĂ©antisant le prolĂ©tariat et en marchandisant la contre-culture.


Si j’ai insistĂ© sur le cĂŽtĂ© mĂ©thodique de Marc consultant les vieilles Ă©ditions de son soldeur barcelonais, c’est que l’attention toujours singuliĂšre qu’il portait aux ĂȘtres, aux choses et aux situations relevait, Ă  mes yeux, d’un mĂȘme trait de caractĂšre : une sorte de rĂ©sistance Ă  la dispersion, au vague, Ă  l’approximatif. C’est ainsi que son phrasĂ© mĂȘme relevait de cette mĂ©thode oĂč la pratique de l’incise, qu’il maĂźtrisait Ă  merveille, ne le dĂ©centrait que rarement du propos gĂ©nĂ©ral. Le jeu, bien sĂ»r, consistait Ă  savoir Ă  quel moment le Marc allait perdre le fil de son rĂ©cit, mais ça n’arrivait guĂšre. Et c’était avec la mĂȘme attention soutenue qu’il Ă©coutait. En clair, cet homme de conversation et de prĂ©sence pratiquait son art de l’échange sans que rien ne le distraie. Sa conviction Ă©tait telle qu’il refusa, semble-t-il jusqu’au bout, de se doter d’un tĂ©lĂ©phone portable, ce qui, pour un arpenteur invĂ©tĂ©rĂ© d’espaces lointains, relevait, convenons-en, d’une autre singularitĂ©. Il prĂ©fĂ©rait, disait-il, voyager lĂ©ger et frĂ©quenter les ĂȘtres et les paysages sans autre intermĂ©diation que son propre regard.

Quiconque a eu affaire Ă  Marc comme Ă©diteur a une idĂ©e prĂ©cise de ce que j’appelle sa mĂ©thode. J’ai eu, quant Ă  moi, l’honneur d’entrer par deux fois dans le riche catalogue des Ă©ditions Rue des Cascades, et je garde un souvenir Ă©bloui de son travail Ă©ditorial. LĂ  encore, tout tenait Ă  son implication mĂ©ticuleuse dans la fabrication des ouvrages qu’il publiait, depuis l’attention qu’il portait aux manuscrits jusqu’à la signature du bon Ă  tirer. On aurait tort, cela dit, de l’imaginer en dĂ©miurge anarchiste et seul maĂźtre Ă  bord de son radeau Ă  livres. Grand lecteur, ouvrier du Livre et correcteur d’imprimerie de mĂ©tier, il en savait probablement beaucoup plus sur l’objet livre que la plupart des Ă©diteurs « petits Â» et « grands Â» qui honorent – et plus souvent dĂ©shonorent – la profession. Marc Ă©tait un homme de rĂ©seaux et d’amitiĂ©s. Il savait, en toutes choses, savoir sur qui compter. Pour Rue de Cascades, il reçut, entre autres, la prĂ©cieuse collaboration de la maquettiste AngĂšle Soyaux, son ancienne complice des Ă©ditions Ludd, qui fut la conceptrice de nombre de somptueuses couvertures cascadeuses, du metteur en pages de talent Gilles Le Beuze, de quelques serviteurs bĂ©nĂ©voles de la correction militante et de traducteurs compĂ©tents qu’il s’honorait – ce qui est rare chez les petits de l’édition – de rĂ©munĂ©rer au juste prix de leur difficile labeur. Au bout du compte, avec dix-neuf titres en quatorze ans Ă  son palmarĂšs, parmi lesquels trois rĂ©Ă©ditions – Malcolm Menzies, JĂ©rĂŽme Peignot et Georges Bataille –, Marc aura fait Ɠuvre, comme on le dit Ă  juste titre d’une lignĂ©e d’artisans du bel ouvrage qui, de Guy LĂ©vis Mano Ă  Edmond Thomas, pour ne pas remonter plus haut, a maintenu l’essentiel de ses prĂ©rogatives : l’amour du livre et le refus de parvenir. Marc voulait faire de beaux livres. Il y voyait une dĂ©marche politique de premiĂšre importance pour rĂ©sister Ă  la dĂ©gradation du monde. Traduit dans son style, ça donnait ça : « Il y a des Ă©ditions trop nĂ©gligĂ©es pour ĂȘtre honnĂȘtes. Â» Et c’est vrai.


Au catalogue de Rue des Cascades, six titres s’inscrivent dans la sĂ©rie des « Livres de la jungle Â». Cette jungle – la Selva –, c’est la forĂȘt Lacandone et Los Altos de Chiapas (Mexique), que Marc dĂ©couvrit Ă  la suite de l’insurrection zapatiste du 1er janvier 1994. Magnifique dans ses Ă©lans, son intelligence tactique et ses capacitĂ©s de mettre en mouvement les peuples autochtones de la rĂ©gion, ceux d’en bas, l’aventure chiapanĂšque mobilisa toutes les Ă©nergies de Marc pendant deux dĂ©cennies. Il fut parmi les fondateurs, en janvier 1995, du ComitĂ© de solidaritĂ© avec les peuples du Chiapas en lutte (CSPCL, Paris) dont l’une des particularitĂ©s fut de s’émanciper, dĂšs le dĂ©part, de toute logique tiers-mondiste ou apparentĂ©e, en prĂ©cisant, dans son premier communiquĂ© public, que la solidaritĂ© avec les communes autonomes zapatistes exigeait d’abord « d’entendre la parole des compañeras et compañeros et de dire la nĂŽtre : crĂ©er ici cet esprit zapatiste qui nous est cher et recrĂ©er de rĂ©elles communautĂ©s de lutte. La solidaritĂ© sera donc aussi pratique, c’est-Ă -dire joignant notre rĂ©volte Ă  la leur, ou ne sera pas Â». Il effectua une dizaine de sĂ©jours, dont certains longs, au Chiapas et dans l’État d’Oaxaca. LĂ -bas, il tissa des liens d’amitiĂ© indĂ©fectibles. Ici, il joua un rĂŽle de passeur indispensable. Quand Marc racontait le Chiapas, des Ă©toiles brillaient dans ses yeux. Il lui arrivait, bien sĂ»r, de craindre aussi que le nĂ©o-zapatisme, surtout sous sa forme internationalisĂ©e, ne finisse par devenir une Ă©niĂšme idĂ©ologie, mais il se rassurait aussi vite en reprenant la cĂ©lĂšbre phrase de l’EZLN : « Le zapatisme n’est pas, n’existe pas. Il sert seulement comme servent les ponts, pour passer d’un cĂŽtĂ© Ă  l’autre. Â» Les ponts, il les aimait, Marc, et les passages aussi. Nul doute que ce qui l’attira, en premier, dans cette aventure chiapanĂšque toujours vivante avait Ă  voir avec sa puissance poĂ©tique, avec la remĂ©moration benjaminienne des temporalitĂ©s de la rĂ©volte qu’elle opĂ©rait, avec son goĂ»t pour le symbolique et la musique, avec l’idĂ©e que tout mouvement rĂ©volutionnaire trimballe, pour paraphraser Durruti, un monde nouveau dans son cƓur. Ce moment zapatiste remit, entre autres sujets Ă  l’ordre du jour, la question du refus de la conquĂȘte du pouvoir d’État, celle de l’autodissolution des avant-gardes, celle de la dĂ©mocratie directe fondĂ©e sur une pratique millĂ©naire des communautĂ©s indiennes, celle d’une interaction enfin possible entre les traditions des peuples du Chiapas et la contemporanĂ©itĂ© militante, celle de la revendication de la mĂ©moire des vaincus contre le prĂ©sent perpĂ©tuel de l’absolutisme capitaliste. Son site – « La voie du jaguar Â» – en atteste. Souhaitons que le flambeau soit repris. Pour Marc, il y avait dans ce mouvement de rĂ©appropriation de l’histoire par ceux d’en bas comme une preuve que les vaincus sont, dans la mĂ©moire des peuples, toujours plus vivants que les vainqueurs. De cette mĂ©moire, il se fit le colporteur infatigable, essentiel, jamais blasĂ©. Pour son honneur.


À chacun de ses retours de contrĂ©es plus ou moins lointaines, Marc retrouvait avec plaisir ce Paris oĂč il Ă©tait nĂ©. Il le voyait, certes, chaque fois plus dĂ©figurĂ©, mais nos mĂ©moires partagĂ©es lui restituaient sa splendeur, sa gouaille, son petit peuple, ses Ă©trangers, son goĂ»t de l’émeute. Je sais qu’il musardait parfois seul, la nuit, dans la ville, avec cette incomparable Ă©lĂ©gance qu’il s’était façonnĂ©e. Je sais aussi qu’il Ă©tait un homme qui s’épanchait peu sur lui-mĂȘme, sur ses secrets, ses tristesses et ses douleurs. Je sais enfin qu’il savait les ranger derriĂšre ce sourire en coin qui lui confĂ©rait un air charmeur.


Autour du cinquantiĂšme anniversaire de Mai-68, nous avions eu, lui et moi – moi davantage que lui, en vĂ©ritĂ© –, l’intention de faire, sur la base des carnets de son pĂšre (Jacques Tomsin, 1922-1970) qu’il possĂ©dait, une sorte de portrait croisĂ© de la maniĂšre dont pĂšre et fils avaient vĂ©cu, en ex-militant libertaire pour l’un, en jeune anarchiste pour l’autre, ce moment fondateur d’une vie. Le travail devait consister, dans mon esprit, Ă  confronter Marc aux Ă©crits de son pĂšre, alors professeur de littĂ©rature Ă  Poitiers et membre du SNESUP, en tentant de creuser l’idĂ©e de la transmission libertaire au sein d’une famille – problĂ©matique qui, par ma propre histoire, ne m’était pas Ă©trangĂšre. J’ai senti rapidement que Marc rĂ©sistait Ă  ma proposition, qu’il ne se sentait pas, en l’état, capable de l’assumer. « Plus tard, me dit-il, plus tard, peut-ĂȘtre. Â» Avec cet air mĂ©lancolique qui en dit si long sur les ĂȘtres secrets que l’errance habite et qui leur sert de compas intĂ©rieur. Je savais que Marc Ă©crivait pour lui sur ses agendas Ă  fermoir, toujours les mĂȘmes depuis que nous nous connaissions et, plus encore, sur des carnets de voyage qu’il ramenait de ses pĂ©riples et qui fondaient sa mĂ©moire si prĂ©cise des situations qu’il avait traversĂ©es. Mais – et je n’ai jamais vraiment compris pourquoi –, Marc, qui en avait les moyens et sĂ»rement le talent, s’est toujours tenu Ă  l’écart de l’écriture. Il disait que c’était par paresse. Je n’en crois pas un mot. Reste l’hypothĂšse qui me vient au terme de cette Ă©vocation de l’ami disparu, et que je livre comme ça, Ă  l’improviste : le livre de Marc, c’est sa vie, une vie pleine de combats, de rencontres, d’amours, de textes qu’il nous a donnĂ©s Ă  lire, d’aventures incertaines, de joies partagĂ©es, d’errances et de gratitudes. Le reste est affaire de postĂ©ritĂ© et la postĂ©ritĂ©, il s’en foutait. Oui, Marc c’était la vie-mĂȘme, celle qui n’attend rien d’autre qu’une main qui se tend et qu’on saisit Ă  Chania, un 5 juin de l’annĂ©e 2021, parce que les combats partiellement remportĂ©s contre le dĂ©sordre du monde sont autant de preuve que nous n’avons pas dĂ©mĂ©ritĂ©.

Il faut conclure maintenant. Vient toujours un temps, celui d’aprĂšs l’irrĂ©mĂ©diable, oĂč le constat s’impose, net comme la lame de l’épĂ©e : nous nous sommes tant aimĂ©s qu’il n’était pas nĂ©cessaire de se le dire.

Reste, maintenant, Ă  se laver le regard du malheur de l’absence de l’ami. Et il le faut. Pour poursuivre la quĂȘte de l’inaccessible Ă©toile.

ÂĄHasta siempre, compañero !

Freddy GOMEZ


MARC TOMSIN DANS LE TEXTE

■ « LycĂ©en Ă  Paris en 1968
 Â», un entretien sur « La voie du jaguar Â».

■ « SolidaritĂ© avec les peuples du Chiapas
 Â», un entretien sur « La voie du jaguar Â».

■ « RĂ©ponse Ă  l’enquĂȘte de la revue Chiapas
 Â», un entretien sur « La voie du jaguar Â».

■ « Rencontre autour du Chiapas
 Â» (vidĂ©o confĂ©rence, 12 octobre 2012).

■ « Une aventure Ă©ditoriale
 Â», un entretien avec Guillaume Goutte (2011).

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Source: Acontretemps.org