Juillet 26, 2022
Par Archives Autonomie
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Les événements de juillet 1936, plus encore que tout le cours antérieur de la révolution espagnole de 1931, ont soumis l’anarchisme a une rude épreuve. Il faut le dire : cette épreuve a démontré la faillite théorique et pratique de l’anarchisme. Cela en dépit de la valeur incontestable de la critique de certains anarchistes. Telles sont les réflexions qui s’imposent inexorablement à l’esprit à la lecture d’un des derniers “Cahiers de Terre Libre”, recueil d’articles de l’anarchiste italien Camillo Berneri, assassiné mystérieusement par des prétendus policiers ou “gardes civils”, probablement des spadassins de la Guépéou, dans les premières journées de mai 1937 à Barcelone.

La querelle entre anarchistes et marxistes est aussi vieille que le mouvement socialiste et elle a, en réalité, servi maintes fois à masquer des antagonismes totalement différents de celui de la révolution sociale.

Les marxistes placent au centre de la révolution la question du pouvoir et de l’organe de ce pouvoir : l’État. Ils admettent la nécessité d’un État d’un genre particulier, certes, mais d’un État quand même, comme solution transitoire jusqu’à ce que les conditions pour le libre épanouissement du communisme se soient entièrement réalisées grâce, précisément, à l’action de cet État, organe suprême d’une classe en révolution. Les anarchistes, eux, semblaient admettre la possibilité d’un saut direct du capitalisme dans le communisme libertaire sans devoir passer par la période de transition politique “pendant laquelle l’État ne peut être autre chose que la dictature du prolétariat”.

Il est vrai que, dans les pays comme l’Espagne, où l’anarchisme avait été obligé de concrétiser davantage sa doctrine par ailleurs assez nébuleuse, le contact avec la réalité avait quelque peu assoupli la rigidité anti-étatique de sa doctrine, et depuis longtemps l’anti-étatisme doctrinal avait fait place à une collaboration pratique des anarchistes aux organes de l’État bourgeois, collaboration qui devait seulement recevoir son plein épanouissement après la rébellion militaire de 1936.

Berneri reproche aux marxistes, à Marx et à Lénine, d’avoir dissimulé la vraie divergence entre marxistes et anarchistes sur la question de l’État.

“Les anarchistes, écrit-il, admettent l’usage d’un pouvoir direct par le prolétariat, mais ils comprennent l’organe de ce pouvoir comme formé par l’ensemble des systèmes de gestion communistes – organisations corporatives, institutions communales, régionales et nationales – librement constitués en dehors et à l’encontre de tout monopole politique de parti, et s’efforçant de réduire au minimum la centralisation administrative.”

En réalité, c’est là la thèse marxiste de la dictature du prolétariat, à quoi il conviendrait cependant d’ajouter ceci : les marxistes ont toujours reconnu un caractère progressif aux partis politiques du prolétariat, tandis que les anarchistes les considéraient comme une nuisance. Deuxièmement, la thèse marxiste de la dictature du “prolétariat lui-même organisé comme classe dominante” (Manifeste communiste) et qui repousse le monopole exclusif d’un parti politique, n’a jamais reçu qu’une seule application, notamment dans la révolution bolchevique, mais là le monopole exclusif d’un parti politique, point non inscrit dans le programme bolchevik quoique effectivement sous-entendu, devint rapidement la pratique courante.

Il s’agit maintenant de savoir dans quelle mesure les anarchistes ont essayé de constituer ce “pouvoir direct” du prolétariat et d’en faire le détenteur absolu de tout le pouvoir, car un pouvoir qui ne détient pas tout le pouvoir et en premier lieu le pouvoir de l’État (mainmise sur l’administration, la police, l’armée) n’a du pouvoir que le nom. En Espagne, les anarchistes se sont plutôt cantonnés dans le domaine de l’économie. La politique, qu’ils n’avaient jamais voulu admettre, ils la laissaient volontiers faire par d’autres. Aussi, ils en vinrent à considérer l’œuvre d’organisation économique comme déterminante. Le passage de la direction de branches d’économie à des comités composés de membres désignés par les syndicats devait assurer le triomphe de la révolution. Dans le domaine militaire, cela se passait un peu autrement, mais ce n’était guère fort différent. Les anarchistes constituèrent des milices et payèrent de leur personne dans la lutte contre Franco. Mais ils se désintéressaient volontiers de ce qui se passait ailleurs, dans les autres milices, dans l’armée constituée par le gouvernement. On aurait dit que les choses se passaient comme si les anarchistes disaient : “Nous ferons le boulot dans les usines ; nous organiserons la production en lieu et place de la bourgeoisie défaillante ou dépossédée sous l’action spontanée des masses ; nous nous battons sur les fronts, mais d’autres s’occupent de la politique, nous ne nous en mêlons pas.” Conception imprégnée d’un démocratisme benêt et qui témoigne d’une cécité criminelle envers les plus graves problèmes de la révolution et de la lutte des classes.

Jean Bernier a fait dans le Crapouillot [1] , un récit des événements de juillet qui mérite d’être rappelé ici. Il montra comment les ouvriers de Barcelone vainquirent l’émeute militaire sans le secours des autorités régulières qui ne savaient encore ce qu’elle allaient faire et attendaient pour décider l’issue de la bataille. Après que l’émeute fût vaincue et que le prolétariat catalan se fût rendu maître de la situation, Companys et son gouvernement sortit de l’ombre et, à une délégation de la CNT convoquée par ses soins. tint le propos suivant.

“Avant tout, dit-il, je dois vous dire que la CNT et la FAI n’ont jamais été traitées selon leur véritable importance. Vous avez été durement persécutés, et moi, avec beaucoup de douleur, mais contraint par les réalités politiques, moi qui ai été autrefois avec vous j’ai été obligé de vous persécuter… Mais la vérité est que, persécutés durement jusqu’à avant-hier, vous avez vaincu les militaires et les fascistes. Je ne puis donc, sachant qui vous êtes et comment vous êtes, employer avec vous un langage autre que celui d’une grande sincérité. Vous avez vaincu et tout est en votre pouvoir. Si vous n’avez pas besoin de moi ou si vous ne me désirez pas comme président de la Catalogne, dites-le moi dès maintenant, car je deviendrai un soldat de plus dans la lutte contre le fascisme. Si, au contraire, vous croyez qu’à ce poste que je n’aurais quitté que mort devant le fascisme triomphant, je puis, avec les hommes de mon parti, mon nom et mon prestige, être utile dans cette lutte qui se termine aujourd’hui dans la cité, mais dont nous ignorons quand et comment elle se terminera dans le reste de l’Espagne, vous pouvez compter sur moi et sur ma volonté d’homme et d’homme politique qui est convaincu qu’aujourd’hui meurt un passé d’opprobre, et qui désire sincèrement que la Catalogne marche à la tête des pays les plus avancés en matière sociale.”

Bernier note que “le soir même, un plénum de la CNT, hâtivement réuni, acceptait les propositions de Companys”. C’est-à-dire que la CNT, après avoir été placée dans la bataille à la tête des masses ouvrières triomphantes, accepta que subsiste le gouvernement de la Généralité. Il mit en poche son programme, qui lui imposait la constitution d’un “pouvoir direct” du prolétariat pour se placer sous la houlette du pouvoir, à ce moment, non pas moribond, mais mort de M. Companys, c’est-à-dire du capitalisme espagnol.

On connaît la suite et il est inutile d’y insister. De tout ce que les masses avaient réalisé dans les journées de juillet, il ne reste plus rien, si ce n’est un vague décorum. Le Comité central des milices est devenu un rouage de l’État capitaliste ; le Conseil d’Économie supérieur idem. On ne parle plus de révolution sociale, mais seulement de l’”indépendance nationale”, de “lutte contre l’envahisseur”, beaucoup d’anarchistes sont en prison. Mais la CNT a toujours des ministres (dont un, le D.A. de Santillan, préface, ô ironie, les œuvres de Berneri assassiné par les staliniens qui siègent au gouvernement).

Berneri n’était pas un de ceux qui resta aveugle devant l’œuvre du gouvernement et des dirigeants de la CNT. Ses articles, dans la “Guerra di Classe”, l’organe anarchiste de langue italienne qu’il rédigeait, témoignent d’une perception aiguë du danger que faisait courir à la Révolution la politique de la CNT. Il dénonça le sabotage de la guerre par le gouvernement de Madrid, qui était aussi hostile “à la révolution sociale qu’au fascisme monarchiste et clérical”. Il montra que ce que le gouvernement aurait dû faire, mais ne pouvait pas faire : s’attaquer à la solution du problème du Maroc, la base du fascisme espagnol, et qui pouvait devenir, par une politique révolutionnaire, un élément de désagrégation. Il montra combien, à l’intérieur, la politique de collaboration de classe avait conduit à la tolérance envers des éléments politiquement équivoques. Il dénonça le péril stalinien de l’ingérence russe dans la révolution.

Mais Berneri était, c’est lui qui le déclare, un centriste. Il voulait malgré tout “faciliter une entente sincère et agissante entre tous les vrais anti-fascistes”, et provoquer une “plus intime collaboration entre tous ceux qui sont sincèrement socialistes”. C’est pour cela qu’il observait malgré tout, dans ses critiques, une réserve prudente. On connaît sa fin. Les dictateurs staliniens ne tolèrent aucune critique ; c’est ce qui les distingue de leurs amis démocrates espagnols, socialistes et républicains. Berneri fut assassiné.

Les articles de Berneri sont une contribution précieuse à l’étude du déroulement de la tragédie espagnole. Les critiques de l’action gouvernementale, critiques qui s’adressent ipso facto aussi à la CNT et à la FAI venant d’un anarchiste, donc de quelqu’un qui ne peut être soupçonné de nourrir à l’égard de l’anarchisme une prévention quelconque, sont d’un très grand poids. Elles confirment point par point ce que les marxistes n’ont cessé de répéter. Elles ne réduisent pas à néant les critiques que les anarchistes ont faites, à juste raison, des sophismes social-démocrates et staliniens concernant l’État, mais elles montrent que les anarchistes n’ont pas mieux réussi que ceux qu’ils veulent critiquer. Par maint côté l’anarchisme de la CNT se rapproche du réformisme syndical que nous avons pu observer en Belgique et en France. On suggère aux syndiqués qu’ils ne s’occupent pas trop de la politique (ici, juste assez cependant pour alimenter les caisses du parti et assurer à celui-ci, tous les quatre ans une victoire électorale), mais pendant ce temps les syndicats sauvent la vie à l’État capitaliste. On leur fait entendre que le vrai travail de transformation révolutionnaire se fait dans les comités syndicaux de production. Que les syndiqués poussent à la production, le restant s’accomplira de soi-même. Avec une bonne production la guerre sera gagnée, et c’est cela qui importe avant tout. Mais, à quoi sert de produire lorsque ce sont les ennemis des ouvriers qui donnent à cette production le sens politique, quand ce sont eux qui restent les maîtres de l’État ? L’aversion traditionnelle de l’anarchisme pour la politique servait admirablement les desseins de la bourgeoisie, qui ne demandait pas mieux que les chefs syndicaux s’occupent de la production, du moment qu’il était entendu qu’on ne toucherait pas à l’État.

Au lieu de tuer la mégère, on lui administre la potion salvatrice. Et les travailleurs ont à refaire une nouvelle expérience, d’une édition corrigée de l’ancien système d’exploitation. C’est un bien triste sort qui échoit à l’anarchisme espagnol, que devoir servir de justification théorique à une telle banqueroute.

P.S. Dans l’organe théorique du parti socialiste révolutionnaire hollandais De Rode October, un défenseur du POUM s’applique a justifier son parti contre les reproches des trotskystes d’avoir renié la cause du prolétariat en entrant, en juillet 1936, dans le gouvernement catalan, gouvernement capitaliste d’union des classes. Cet article n’apprend absolument rien de neuf. Il n’apporte en faveur de la politique du POUM aucun argument qui n’ait encore été réfuté. Le principal de ces arguments est que le POUM, coincé entre la CNT et le PSUC, se serait isolé totalement des masses en prenant une attitude intransigeante. Comment peut-on allier cet argument à l’affirmation tant de fois répétée (et que Berneri confirme à nouveau dans ses articles) que le PSUC, avant l’intervention russe, n’était rien en Catalogne. Et même, si, à certains moments, le POUM risquait l’impopularité, est-il permis de renier son programme par crainte d’impopularité ?

Mais l’auteur de Rode October est plus malin. Il présente la question de la participation révolutionnaire à un gouvernement capitaliste comme une question d’opportunité, de tactique… révolutionnaire. C’est une bien vieille antienne qu’on connaît depuis longtemps et que seul l’oubli général de notre époque oblige à réfuter.




Source: Archivesautonomies.org