Qu’on se le dise : même si cela n’a rien de nouveau, parler d’anarchie en 2019, c’est passer pour un hurluberlu. Les écarts entre les classes sociales n’ont jamais été aussi grands, la Finance aura bientôt atteint le paroxysme de son influence, la pyramide hiérarchique s’étend toujours plus verticalement au sommet, toujours plus horizontalement à la base. Les frontières pourraient rapidement être renforcées par de nouveaux murs. Quand à la direction dans les entreprises, elle se concentre souvent autour d’une poignée d’être humains déshumanisés. Les chefs eux-mêmes sont dominés par des institutions, des forces et des règles qui les dépassent, telles que les normes légales, les banques, les lobbies et les obligations européennes ou internationales. Les technologies et les intelligences artificielles se perfectionnent à une vitesse incroyable, et au lieu de nous servir, finissent par nous asservir. Le libéralisme et le capitalisme détruisent l’Homme à petit feu, et dévastent le reste du Vivant à une allure effrayante, des êtres marins aux animaux terrestres en passant par les végétaux. A ce rythme, les humains foncent droit dans le mur.

Pourtant, plus le mur se rapproche, et plus l’instinct de survie se fait ressentir. On veut à tout prix éviter la catastrophe, changer de trajectoire. Et quand c’est trop tard, remettre tout à plat. Trop de hiérarchie tue la hiérarchie. Trop d’injustice génère une volonté d’équité. Et quand la démocratie devient faussée, le peuple implore d’être entendu. Alors que le système actuel s’éloigne toujours plus de l’idéal anarchiste, les exemples de projets libertaires actuels ou récents se citent par centaines, voire milliers.

Un village des Schtroumpfs sans Grand Schtroumpf

2014, au pied du Massif des Trois-Becs, à Saillans dans la Drôme. Tout démarre par un simple désaccord entre le maire et ses habitants. Lui veut construire un supermarché, eux souhaitent préserver les commerces du centre-ville. Le maire restant sur ses positions, la population prend le taureau par les cornes. S’ensuit une lutte sociale, d’abord, qui mène à l’abandon du projet. L’engouement se mue naturellement en un rodéo municipal hors-du-commun. A terre, le maire sortant n’en revient pas : quatorze habitants ont été élus à la tête de la mairie, rebaptisée « maison pour tous » pour l’occasion. Ici, on ne porte pas de cravate et la porte reste ouverte. Des groupes « actions-projets » sont créés avec d’autres citoyens du village dont le nombre de 250 donne le vertige. Les responsabilités sont partagées et les sujets débattus sous toutes les coutures. Le principe est simple : chaque habitant, par son expérience et son vécu, peut apporter sa pierre à l’édifice au sein d’un système totalement horizontal. Dans cette utopie réalisée, tout n’est malheureusement pas réalisable. L’acceptation d’une partie de la population, par exemple. Parmi les anciens du village, les mentalités ont du mal à évoluer, à s’adapter au changement, et donc à participer aux assemblées citoyennes. Beaucoup critiquent la lenteur de l’avancement des différents projets, ainsi que leur faible degré d’ « importance ». Mais c’est le chat qui se mord la queue. Car c’est justement à cause du nombre réduit d’adhérents à ce système innovant que les actions sont limitées. En interne d’abord, mais aussi sur un plan départemental. L’intercommunalité semble décrédibiliser Saillans et lui mettre des bâtons dans les roues. Tant que les autres villages ne franchiront pas le cap, la municipalité anarchique ne pourra devenir ni complètement autonome, ni totalement libre.

De salarié à décisionnaire, il n’y a qu’un pas

Bien d’autres exemples de pratiques libertaires valent le détour, notamment dans le milieu du travail. De plus en plus d’entreprises sont rachetées par leurs employés, qui tentent d’instaurer le principe d’autogestion et d’égalité salariale. Dans les SCOP, s’il existe un gérant, celui-ci est censé coordonner les troupes et organiser les prises de décision. Pour autant, personne ne le considère comme patron, et chaque nouvelle mesure résulte d’une consultation commune des propriétaires de la société. Dès lors, les témoignages des salariés se suivent et se ressemblent : la motivation remonte, on ne compte plus ses heures. Comme quoi travailler pour soi, récolter ce que l’on sème, détenir un pouvoir de décision : tout cela agit favorablement sur le bien-être au travail.

Art, culture et communautés

Sur le plan culturel, divers associations, festivals, labels de musique et troupes d’artistes ont tenté l’expérience ou continuent de le faire. Et lorsque cela capote, c’est parce qu’il faut répondre à un système, qui lui, n’est pas anarchique du tout.

Au Café de la Gare par exemple, fameux théâtre parisien qui fête cette année ses 50 ans et qui a vu passer Coluche, Dewaere, Miou-Miou, Guybet et bien d’autres, on a connu cette horizontalité. Cette absence de pouvoir. Cette répartition des tâches. Sotha et Romain Bouteille peuvent en témoigner. Le théâtre a été construit par les comédiens eux-mêmes. De 1980 à 1997, on faisait tourner une roue pour attribuer le prix des places aux spectateurs. Le plus chanceux recevait alors 1 franc pour entrer dans la salle. Chaque membre de la troupe était capable de faire la régie un soir, de monter sur scène le lendemain et de préparer la soupe le surlendemain. Lorsqu’un gérant est apparu pour remettre de l’ordre dans la comptabilité et la fiscalité, ce vent d’anarchie a, de fait, rapidement disparu.

Il existe également quelques communautés, disséminées ça et là dans les coins reculés de France, œuvrant pour une réelle autonomie et un quotidien sans argent ni chef. Mais ils vivent en autarcie.

La politique dans tout ça ?

L’idée même d’élire un parti, un dirigeant, un président ou un maire ne peut coïncider avec les principes de base de l’anarchisme. Pour autant, on peut noter quelques rares mouvements politiques qui, bien qu’ils s’inscrivent dans un système électoral encadré par la Vème République, encouragent à la démocratie réelle, à la justice sociale et au renouveau. Je pense tout particulièrement au Rev-Parti, qui, quoi qu’on en pense, a au moins le cran d’inclure dans son programme des sujets peu ou jamais évoqués chez leurs concurrents, tels que l’abolition des frontières et la suppression du poste de président de la République. L’organisation, antispéciste de surcroît, fonctionne sur le principe de réunions citoyennes, participatives et régulières. L’association Mouvement Utopia, qui n’est pas un parti, a pour sa part l’objectif d’élaborer un nouveau projet de société à travers la rédaction commune d’ouvrages ainsi que des rencontres basées sur l’échange et le partage d’idées.

Gilets Jaunes, ou l’insurrection apolitique

Je n’aurais pu citer tous ces exemples de projets anarchistes avérés ou approchants sans nommer celui des Gilets Jaunes. C’est d’ailleurs souvent dans la lutte que naissent les pratiques les mieux construites et les plus abouties. Dans chaque région de France, des assemblées ont été créées de façon totalement spontanée.
Au Puy-en-Velay, par exemple, dès la première réunion à laquelle j’assiste, je suis frappée par ce besoin unanime de démocratie directe. Cette méfiance envers un potentiel chef. La personne qui s’occupe alors de passer le micro le rappelle sans cesse : « ne me regardez pas comme ça, ce n’est pas moi qui prend les décisions, c’est nous tous ». Les participants, bien trop habitués à la hiérarchie oppressante, réapprennent progressivement à faire confiance, à se faire entendre et à bénéficier d’un pouvoir équivalent à ceux des autres dans les prises de décisions communes. A chaque sujet abordé son débat, ses questions, ses suggestions.

Les réunions durent longtemps, mais chaque point est approfondi, discuté en détail. Des commissions à thèmes ont été créées afin de mieux organiser le mouvement et faire entendre les revendications des habitants du coin. Requêtes qui sont relayées au sein d’assemblées régionales, puis nationales, notamment à Commercy.
Des contre-définitions qui nuisent à l’image

L’anarchie, étymologiquement parlant, signifie « absence de pouvoir/commandement/hiérarchie ». Pourtant, un tout autre sens lui est conféré, autant dans les médias que dans certains dictionnaires. L’anarchie est associée à tort au « bordel », au « chaos », au « désordre » ou à la « confusion ». Un système anarchique bien organisé montre pourtant qu’il est tout le contraire et n’est pas fondamentalement violent ! Le terme « utopie » subit le même triste sort. Dans sa définition première, rien ne dit qu’une utopie est impossible, seulement qu’elle « paraît » irréalisable. « Utopiste » est pourtant davantage associé à une insulte qu’à un compliment…

Où cela va-t-il nous mener ?

Ce qui est certain, c’est que plus les actions anarchistes s’élèvent au grand jour, et plus elles peuvent servir de modèle, voire de tremplin. Chaque mouvement, chaque initiative est un moteur, un levier de vitesse. A nous de passer la seconde et de construire cette utopie dont nous rêvons, pas à pas. Certains projets s’effondrent à cause de ce système qui nous freine. D’autres persistent et signent. L’union fait la force. En tout cas, au regard des différentes pratiques passées et présentes, l’expérience montre toujours une importante implication des personnes concernées dès lors qu’elles se sentent responsabilisées. A chaque fois, le système s’avère efficace, tant qu’il n’est pas affaibli par celui qui lui fait face. L’anarchisme fonctionne de l’intérieur, ce qui est loin d’être le cas pour la hiérarchie, et encore moins pour les régimes monarchiques. L’utopie anarchiste a donc de beaux jours devant elle, à nous de prouver qu’elle est bien réalisable.


Article publié le 12 Juin 2019 sur Monde-libertaire.fr