Novembre 27, 2021
Par CQFD
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Le rĂ©el, c’est la domination : des riches sur les pauvres, des hommes sur les femmes – et c’est le rĂ©el que dĂ©crit Jean Meckert (1910-1995), dont on republie peu Ă  peu les livres. Dans ses romans d’une noirceur presque Ă©cƓurante (Les Coups, Nous avons les mains rouges, Je suis un monstre
), parus de 1942 Ă  1952 chez Gallimard, comme dans la vingtaine de polars beaucoup plus jouasses, voire franchement hilarants, qu’il publie ensuite dans la collection SĂ©rie noire [1], le tableau est le mĂȘme : on se trouve Ă  ras de terre, dans la grisaille de la LibĂ©ration puis d’une reconstruction brinquebalante, quelque part entre la pauvretĂ© qui s’accroche et la petite bourgeoisie qui se pavane pour pas grand-chose. Les Ă©crits rĂ©Ă©ditĂ©s ce printemps sous le titre Chez les anarchistes [2] dĂ©voilent le jeune Meckert, chroniqueur en reportage chez ses copains dans le Paris et la banlieue d’aprĂšs-guerre.

Pour l’occase, Meckert commence par rendre visite Ă  LĂ©on, « petit gars boulot, honnĂȘte, civique, c’est-Ă -dire de ces innombrables couillons, bons bougres, braves types, qui sont tout de mĂȘme une majoritĂ© rĂ©volutionnaire, progressiste, rĂ©formatrice Â» et qui voient les espoirs de la LibĂ©ration leur glisser entre les mains. Dans un autre texte du volume, il rĂšgle son compte Ă  l’idĂ©e de « masses Â», et de « littĂ©rature pour les masses Â», alors populaire Ă  gauche. Les masses, il en fait partie et, si ses Ă©crits peuvent ĂȘtre rattachĂ©s au courant du roman prolĂ©tarien, c’est au sens oĂč la politique est partout, mais aussi nulle part, dans des aspirations confuses, des options intimes qui dĂ©finissent ou trahissent la place de chacun dans la sociĂ©tĂ©. Ce qui compte Ă  ses yeux chez un individu, c’est ce qui, d’une maniĂšre ou d’une autre, cherche Ă  Ă©chapper Ă  l’ennui et au sentiment d’enfermement que suscite la vie sous le capitalisme. Et tant pis si ça rate, comme chez ces petits-bourgeois qui se ruinent la santĂ© Ă  finir leur pavillon dans une banlieue paumĂ©e, ou ces anars qui divaguent sur le vĂ©gĂ©tarisme devant un public sous-alimentĂ©.

Le copain des copines

Louisette, Monique, Odette, Yvonne
 Cas unique parmi les auteurs populaires de son Ă©poque, chez Meckert les copains sont trĂšs souvent des copines. Les femmes y occupent autant de place que dans la vie : ni meilleures ni pires que les hommes, comme eux en lutte, rĂ©signĂ©es ou trouvant leur compte Ă  leur condition. Jusque dans l’univers viril de la SĂ©rie noire , ses polars Langes radieux (1963) ou Noces de soufre (1964) campent des femmes qui font les quatre cents coups façon Thelma et Louise. Les autres se dĂ©brouillent plus modestement de leurs problĂšmes de couple, face Ă  des hommes assez gĂ©nĂ©ralement dĂ©crits comme des gros cons. On ne sait pas trop ce qui a pu conduire Meckert sur le chemin d’une telle « dĂ©construction Â», dĂ©crivant sans fausses pudeurs la violence masculine, la lĂąchetĂ© face aux sentiments et le male gaze [3], avec les idĂ©es bien au clair quant Ă  ce que la domination masculine fait Ă  l’amour – et sans Ă©gard pour l’aliĂ©nation de celles et ceux qui s’y plient.

Dans La Ville de plomb, roman de 1949 fraĂźchement rĂ©Ă©ditĂ© [4], Marcel, jeune ouvrier timide, et Étienne, son copain relou, se disputent Gilberte, qui essaie de se dĂ©merder une vie Ă  elle et n’y arrive pas trĂšs bien, coincĂ©e entre dĂ©sir de libertĂ© et exigence de respectabilitĂ©. Marcel, apprenti Ă©crivain, bĂątit un monde Ă  la limite de l’anticipation, hantĂ© qu’il est par la vision de l’apocalypse atomique – une des obsessions de Meckert, qui lui vaudra de sĂ©rieuses bricoles [5] quand il s’en prendra aux essais nuclĂ©aires français en PolynĂ©sie. À ses rĂȘveries, Gilberte oppose sourdement sa grossesse, l’avortement qu’elle va affronter seule, et sa trouille.

Cette rĂ©alitĂ© crue, il faudra attendre Jean-Patrick Manchette, dans les annĂ©es 1970, pour la retrouver, et avec lui la veine d’un polar social, de Thierry Jonquet Ă  Jean-Bernard Pouy, qui doit tant Ă  Meckert.

Laurent Perez

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- Cet chronique a Ă©tĂ© publiĂ©e dans le numĂ©ro 203 de CQFD, en kiosque du 5 novembre au 2 dĂ©cembre 2021. Son sommaire peut se dĂ©vorer ici.

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Source: Cqfd-journal.org