Voici six semaines que l’explosion de soulèvements contre le racisme et la brutalité policière systématique continue à flamber aux États-Unis. Loin de s’éteindre, ce mouvement, provoqué par l’assassinat policier de George Floyd le 25 mai à Minneapolis, s’enracine et s’étend dans les moindres petites villes sous la bannière de « Black Lives Matter » (BLM « les vies noires comptent »).

Partout les contestataires, noirs et blancs ensemble, continuent à descendre spontanément dans la rue pour exiger la justice raciale et sociale ici et maintenant. Ces insurgé.es américain.es continuent à être gazé.es, arrêté.es, brutalisé.es, accusé.es de « terrorisme » par le Président, mais ils/elles continuent à manifester, à bloquer des locaux de police, à confronter les élus, à s’attaquer aux symboles historiques du racisme (statues d’esclavagistes), à écrire “Black Lives Matter” en lettres géantes sur les rues.

Victoires concrètes

Les foules font aussi pression sur les élus et arrivent à de véritables victoires concrètes : coupes dans les budgets de diverses polices (*), mises en accusation de flics violents, victoires électorales des partisans de Black Lives Matter dans les primaires. Et elles sont soutenues par la majorité. Comme les Gilets Jaunes français en 2018.

Comme les Gilets jaunes, le mouvement se radicalise, s’approfondit, s’éduque avec le temps. Chaque jour, circulent sur YouTube de nouveaux vidéos de lynchages policiers, actuels ou oubliés depuis des années, ce qui alimente le feu du mouvement anti-répression. Comme dit, dans une vidéo devenue virale, une jeune noire visiblement en colère, « Heureusement que c’est la justice et non pas la vengeance que nous réclamons ! »

Déni de la réalité raciste historique

Voici donc six semaines que le mouvement de Black Lives Matter – loin d’être éphémère ou localisé comme les soulèvements urbains violents (“riots”) des années 1960 – s’étend partout et s’inscrit dans le temps. Et avec le confinement, on réfléchit aussi.

Tout le pays, noirs et blancs ensemble, se fait un cours sur l’histoire raciste des États-Unis, s’oblige à faire face à 400 ans d’exploitation et d’oppression. Celle des esclaves noirs dont le travail gratuit a construit le pays (par exemple, la Maison Blanche elle-même). Celle de leurs descendants « libres » mais privés de droits, privés du vote (**), ségrégués, confinés dans des ghettos ; jeunes Noirs qui font deux Guerres mondiales pour les États-Unis et rentrent à la maison pour y être lynchés. Tous les médias en parlent. Enfin, l’Amérique sort du déni historique et prend la responsabilité d’en finir avec le racisme systématique pratiqué par une démocratie qui promet à tous l’égalité ainsi que « la vie, la liberté, et la poursuite du bonheur » alors qu’elle entretient un énorme appareil policier surarmé pour réprimer une partie de sa population marquée par la couleur de sa peau.

Face à ces massives revendications de justice raciale et sociale, Donald Trump s’est montré ouvertement raciste, violent, méchant et bête. Il ne s’adresse plus qu’à sa « base » composé de racistes, de Chrétiens fondamentalistes, de fanatiques des armes, financés par des milliardaires crypto-fascistes. Trump – par ses injures racistes, ses accusations de terrorisme, ses mensonges transparents, son auto-publicité maladroite, son incapacité de gérer la crise du Covid et la crise sociale – a réussi à aliéner presque tout le pays. Grâce à Trump, qui refuse de mettre un masque et qui proclame encore aujourd’hui que la pandémie va s’en aller toute seule, les États-Unis, avec 4% de la population mondiale, sont responsables de 25% des cas de Covid. Aujourd’hui, Trump n’existe électoralement plus, sauf comme épouvantail façon Jean-Marie Le Pen.

Changement du paysage politique

Grâce à ce mouvement de masse dans la rue, tout le paysage politique a changé. Il ne s’agit plus pour la gauche d’avaler toute la merde que lui servent des démocrates afin d’empêcher la réélection de Trump. (par exemple la Clinton et cette vieille nullité de Biden). Trump est fini. Pour la gauche, il s’agira d’ici novembre et après, de faire pression sur Biden pour faire entendre le mouvement populaire, antiraciste, écologique, pour la médecine pour tous, pour taxer les milliardaires.

C’est comme si tout le pays s’était réveillé. C’est un moment de changement profond de mentalité qui nous fait remonter à l’époque des Abolitionnistes comme John Brown, Frederic Douglass, et de la Guerre Civile qui a mis fin à l’esclavage. Ce qui semblait rêve impossible hier – abolition de la police – se discute sur la place publique.

Étonnant que l’unité des masses dans cette Amérique longtemps divisée par le racisme s’est enfin faite sous un slogan qu’ici en France, on considérerait comme « communaliste ». Mais le mouvement BLM, que Trump désigne comme une conspiration « nazi de gauche » persiste à bouleverser le paysage politique des États-Unis, qui célèbrent aujourd’hui le 244ième anniversaire de leur Indépendance (le 4 juillet 1776) dans la révolte et le questionnement. L’éditorialiste super-modéré David Brooks du New-York Times capte ce moment dans son titre : « L’Humiliation nationale dont nous avons besoin : le 4 juillet et la crise de l’esprit américain. » (Voir : https://www.nytimes.com/2020/07/02/opinion/coronavirus-july-4.html )

Observation personnelle.

J’ai fait en hâte cet article suite à une conversation avec une bonne camarade Gilet Jaune, passablement marxiste et internationaliste, qui m’avait naïvement demandé ce qui se passait aux États-Unis. Et effectivement, on n’en parle pas chez les Gilets Jaunes de ma région, auxquels j’avais pourtant envoyé ma chronique d’il y a un mois : « L’Amérique en flammes. »

Je me suis rendu compte que je n’avais rien vu à ce sujet aux infos de la télé française depuis des semaines et très peu d’infos sur l’Internet et même dans Médiapart, alors que l’Amérique brûle encore. A-t-on peur de l’unité des communautés exploitées contre l’impérialisme et le capitalisme ? Est-ce qu’on a peur que cette flamme saute l’Atlantique et que le feu prenne ici où les Arabes, les Noirs et les Gilets Jaunes ont une grande expérience des brutalités policières, racistes et institutionnelles en France, où officiellement on continue dans le déni ? Est-ce qu’on censure l’antiracisme en France sous prétexte d’universalisme ?

Permettez-moi de vous souhaiter pour le 14 juillet 2020 une pareille humiliation nationale purgative à la France historiquement raciste et impérialiste.

Amitiés, Richard

PS : Je vous recommande mon analyse et étude historique de la situation américaine.

Dix jours qui ébranlèrent peut-être le monde : Perspective internationaliste en six parties

Notes de la rédaction :

* : aux États-Unis, les multiples services de police dépendent de divers niveaux politiques distincts : ainsi on a des polices locales dans de toutes petites villes ou circonscriptions, ou de grosses agglomérations (Ex : New-York, Los Angeles, Chicago…), des polices relevant de l’autorité de l’un des 52 États de la fédération, et enfin un échelon fédéral. Donc les niveaux d’interpellation des responsables politiques sont multipliés au minimum par trois, sinon plus, pour un endroit donné et une bavure donnée. Même si certains de nos lecteurs fans de séries télé policières US sont accoutumés à ces subtilités, pour autant bien peu ont conscience des enjeux politiques propres à chaque corps de police particulier.

** : Aux USA, il existe une multitude de subterfuges pratiques ou administratifs qui permettent d’exclure du vote des populations fragiles, vulnérables ou dépourvues de moyens de défense. On compte les suppressions de bureaux de vote qui obligent les électeurs décidés à voter à faire la queue durant des heures, sous le soleil ou dans le froid, les plus souvent très loin de chez eux, au seul bureau de vote accessible à des dizaines de kilomètres à la ronde. Il y a aussi les méthodes pour radier de façon arbitraire des électeurs, notamment par le recours à des sous-traitants mandatés en ce sens lors de la mise à jour des listes électorales. Point besoin de jouer au jeu du portrait pour deviner le profil général des électeurs rayés, souvent à leur insu. Le droit de vote avait été un des ressorts du mouvement des droits civils des années 50-60, mais depuis les tenants de l’ordre établi ont rivalisé d’ingéniosité pour rendre caduc le droit de vote, conquis en 1865 puis réaffirmé en 1965, de certaines populations de couleur ou pauvres.


Article publié le 09 Août 2020 sur Lepressoir-info.org