Octobre 4, 2020
Par Alternative Libertaire (AL)
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Pour les partis de gauche et les syndicats réformistes, il n’y a qu’une alternative aux privatisations : les nationalisations, qui reviennent à substituer la propriété étatique à la propriété privée. Le projet communiste libertaire propose une autre voie : la socialisation, l’autogestion et la planification démocratique. Quelles sont les différences ?

Dans le système capitaliste, les moyens de production – industriels, agricoles, de services – sont pour l’essentiel, privés. Les capitalistes les font tourner en achetant la force de travail des salarié·e, décident de la finalité de la production et redistribuent comme ils l’entendent la plus-value : dividendes aux actionnaires, investissements, salaires, etc. La régulation se fait par le marché, qui ne tient aucun compte des impératifs écologiques ni, plus globalement, de l’intérêt des populations.

Si l’on prend un exemple récemment mis en lumière, l’industrie pharmaceutique a tendance à abandonner la production de médicaments non pas lorsqu’ils sont inefficaces, mais lorsqu’ils ne sont pas assez rentables. De façon générale, elle délocalise, faisant courir des risques à la population. En 1990, seulement 20 % des substances actives composant les médicaments étaient produites hors de France ; aujourd’hui c’est 80%. Et 40% des médicaments en Europe sont produits ailleurs, via des sous-traitances en cascade. Résultat : en 2008, la France a enregistré des ruptures de stocks de médicaments à 42 reprises ; en 2019, on en était à 1.200 signalements, impactant un quart des pres­criptions médicales [1].

Lutter contre les privatisations

Certaines activités sont aujourd’hui assurées par l’État : écoles, hôpitaux, police, armée, impôts etc. Il semble naturel qu’elles ne le soient pas par le secteur privé. Mais il faut bien avoir conscience que bien d’autres n’ont été privatisées que récemment : les banques dans les années 1980, Renault en 1990, ­Rhône-Poulenc (aujourd’hui Sanofi) en 1993, ­Usinor-Sacilor en 1994, et le ­gouvernement PS-PCF-Verts de Jospin n’a pas été en reste avec France Telecom en 1997, Air France en 1999, etc.

Naomi Klein décrit bien, dans son livre La Stratégie du choc, comment, pour certains capitalistes, il faudrait tout privatiser, y compris l’école, l’armée, et comment ce programme a été appliqué par la violence au Chili, en ex-URSS, en Irak etc. La nationalisation de tel ou tel secteur ne dépend en fait que du rapport de forces dans le pays et dans l’entreprise, de sa rentabilité, etc.

La propriété étatique : un pis-aller

Certes, il est indéniable que la propriété étatique est moins pire que la propriété privée : il suffit de voir les ravages qu’a causé la privatisation de France Télécom, en termes de souffrance au travail et de harcèlement systémique. Et quand des collectifs de salarié·es se battent pour la nationalisation de leur entreprise menacée de fermeture alors qu’elle assure une production d’intérêt public – c’est le cas des ouvrières et ouvriers de Luxfer – il faut appuyer leur lutte. Mais de façon critique.
En effet, la nationalisation est-elle une panacée ? Certainement pas.

La loi du marché ? Une entreprise nationalisée est certes moins contrainte par la concurrence sur le marché national – surtout en cas de monopole – mais elle peut tout à fait avoir un comportement prédateur sur les marchés étrangers. Il suffit de penser à ce que fut Elf-Aquitaine et ses nombreuses casseroles de corruption dans le domaine du pétrole. Si Renault était renationalisé demain, la finalité de la production ne changerait guère… L’entreprise continuerait à chercher les créneaux rentables à l’export.

La gouvernance ? C’est ce qui diffère le moins. On trouve les mêmes tares dans une grande entreprise nationalisée que dans une grande entreprise privée : des strates hiérarchiques inutiles, de la maltraitance institutionnelle… et des travailleuses et de travailleurs – dont une large portion de précaires – qui n’ont pas leur mot à dire sur l’organisation du travail. Si les droits sociaux sont généralement supérieurs dans le secteur, c’est le fruit d’une longue histoire de luttes collectives, bien plus que d’une supposée mansuétude de l’État-patron.

La sécurité de l’emploi ? Il ne faut pas y compter. La sidérurgie française, nationalisée en 1982 (rachetée, en fait), a été restructurée à coups de plans de licenciements géants (30.000 suppressions d’emplois en 1983-1984), et a été modernisée par des injections massives de fonds publics… avant d’être cédée à prix cadeau au privé, dès qu’elle est redevenue rentable. Un bel exemple de la façon dont ­l’État peut utiliser les nationalisations au profit du patronat, en socialisant les pertes pour mieux privatiser les bénéfices !

Interpénétration de l’état et du capital

L’État n’est en effet pas un « arbitre » neutre garant de l’intérêt général : il est constitué d’une bureaucratie d’énarques et de politicien·nes cul et chemise avec le grand patronat, qui sont là pour faire le tri : séparer les activités lucratives (à privatiser) des autres (à conserver dans un service public dégradé).

Et le tout-étatique ? En URSS, où c’était la norme, c’est la bureaucratie (la « bourgeoise rouge ») qui en tirait profit. La propriété étatique va généralement de pair avec une négation de l’autonomie des travailleuses et travailleurs, et donc la désorganisation et le gaspillage.

La socialisation des télécoms,
par exemple, signifierait la fusion des firmes rivales (Orange, SFR, Bouygues, Free) en un opérateur unique,
autogéré. Un réseau unique au lieu de trois réseaux concurrents, donc trois fois moins d’antennes-relais et de pollution, un haut niveau de service et d’entretien, le dégraissage du management inutile… et zéro vague de suicides comme a pu en connaître Orange.

Une autre voie, ni privée, ni étatique

La socialisation que prônent les communistes libertaires signifie que les moyens de production deviennent un « bien commun » de toute la société. Si l’on veut trouver un exemple parlant, la Sécurité sociale, créée en 1945 alors que le patronat était discrédité par son attitude sous l’Occupation et que le prolétariat était en armes, n’est ni propriété privée, ni étatique. Elle est directement financée par les salaires, et, à l’origine, était entièrement gérée par des administrateurs et administratrices syndicales, élu·es par l’ensemble des salarié·es. En raison du chômage de masse et des exonérations de cotisations patronales en cascade depuis des années, elle est actuellement plus qu’affaiblie.

Une révolution anticapitaliste pourrait aboutir à un fonctionnement analogue pour l’ensemble de l’économie, placée sous la responsabilité de fédérations d’industries et de collectivités territoriales. Chaque fédération d’industrie serait coordonnée par un conseil très large formé de délégué·es des divers sites productifs, assurant une logique de coopération et de complémentarité.

L’autogestion signifie que l’organisation du travail est décidée, sur chaque site, par des assemblées de travailleuses et de travailleurs. Les responsables sont élu·es et révocables, tenu·es de mettre en œuvre les grands choix collectifs, sur la base d’un mandat impératif. L’autogestion peut ainsi permettre d’abolir la hiérarchie entre les métiers et, de façon générale, la parcellisation du travail.

Le travail peut, lui, être radicalement transformé. Les fonctions manuelles et intellectuelles, séparées par le capitalisme, peuvent être réunifiées : chacune et chacun doit pouvoir participer à la conception et à la décision sur tout le processus de production, avec un temps de décision et de formation continue incorporé au temps de travail. A l’échelle de la société, la suppression des activités inutiles et l’embauche des chômeuses et chômeurs doit permettre de réduire fortement le temps de travail.

La planification démocratique indique que la production n’est plus guidée par le profit, mais par les besoins de la population. La valeur marchande n’ayant plus cours, la valeur d’usage devient la norme, dans le respect des impératifs écologiques.

Grégoire (UCL Orléans)


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Source: Unioncommunistelibertaire.org