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Depuis plusieurs semaines, les titres de la presse algérienne se suivent et semblent indiquer le regain – si ce n’est le retour – de la contestation. En effet, par‐delà la reprise des manifestations hebdomadaires du hirak en février de cette année – après une suspension décrétée en mars dernier par les animateurs du mouvement populaire en raison de la pandémie de COVID‐19 –, l’intervention autonome des travailleurs par le moyen de la grève permet la réémergence d’une question sociale sciemment enfouie par une coalition hétéroclite de bureaucrates, de conservateurs et de libéraux.

Fin janvier, Salim Labatcha, secrétaire général de l’Union générale des travailleurs algériens (UGTA) – centrale historiquement lié e à l’Etat, surtout implantée dans la fonction publique – et ancien député du Parti des travailleurs (PT) – organisation lambertiste proche ces dernières années de la direction de l’UGTA –, a déclaré qu’un salarié devrait toucher 75 000 dinars (soit 467 euros) par mois afin de pouvoir subvenir à ses besoins (Echorouk online, 26 janvier 2021). Précisons que, selon l’Office national des statistiques, le salaire moyen en Algérie était de 41 000 dinars en 2020 (El Watan, 6 février 2020) et que le salaire minimum est fixé à 20 000 dinars (soit 125 euros) depuis le 1er juin der‐ nier. La sortie du dirigeant de l’UGTA était d’ailleurs interprétée par certains commentateurs comme un « avertisse‐ ment » adressé au gouvernement (Le Quotidien d’Oran, 28 janvier 2021), sans pour autant l’amener à franchir le Rubicon et sortir de son rôle de « pompier social » au service d’un régime antipopulaire.

A la même période, 13 syndicats de la fonction publique membres de la Confédération des syndicats autonomes (CSA)
– organisation qui attend son agrément des autorités et revendique un salaire minimum de 80 000 dinars (El Watan, 18 avril 2021) – se sont réunis pour dénoncer la « dégradation » du climat social. A cette occasion, Boualem Amoura, président du Syndicat autonome des travailleurs de l’éducation et de la formation (SATEF), a affirmé : « Il y a en ce début d’année une érosion vertigineuse du pouvoir d’achat. Les prix de tous les produits ont connu une flambée de façon inacceptable, alors que les salaires n’ont pas augmenté depuis 2012 » (El Watan, 30 janvier 2021). Dans sa déclaration où se mêlent constats irréfutables et rhétorique réformiste, le responsable syndical a ajouté : « Les partenaires sociaux ont été ignorés et le sont encore aujourd’hui. Les travailleuses et les travailleurs ne peuvent plus supporter une telle situation. Nous allons tout droit vers une explosion sociale. »

Alger janvier 2020

Pourtant, que la bureaucratie syndicale soit associée ou non aux concertations officielles, la colère des travailleurs – dont près d’un tiers peut désormais être considéré comme pauvre – ne pouvait plus rester indéfiniment étouffée sous les slogans nationalistes du hirak ou contenue par la « trêve sociale » décrétée par les syndicats autonomes.

Et cela, sans compter les mesures liberticides imposé es par le gouvernement en raison de la situation sanitaire ou les polémiques stériles lancées régulièrement par des politiciens au service de la confusion ambiante, à l’instar de l’islamo‐populiste Abdelkader Bengrina, qui a affirmé en février dans un meeting : « le hirak des millions, le hirak authentique, est un hirak politique et n’a jamais été un mouvement social. C’est un hirak contre ceux qui ont voulu l’opposer aux constantes nationales, contre ceux qui ont voulu le réduire à un hirak villageois après avoir été le hirak d’une nation, et contre ceux qui ont voulu exploiter le hirak et l’instrumentaliser pour briser l’unité nationale » (El Watan, 25 février 2021).

Ces paroles s’accordent tout à fait avec la propagande des autorités qui se réclament du « hirak authentique », à sa‐ voir le mouvement de masse qui a chassé Abdelaziz Bouteflika du pouvoir en avril 2019, mais qui cherchent depuis à neutraliser la dynamique contestataire visant explicitement à changer de régime et dont la ténacité a surpris de nombreux observateurs pariant sur sa disparition avec la pandémie et la ré pression. Mais l’aspect autrement significatif du discours d’Abdelkader Bengrina réside dans sa volonté de nier le contenu social du mouvement populaire pour le cantonner à sa dimension strictement politique – nationaliste de surcroît – alors que l’aspiration à la dignité et à la justice sociale constitue un ressort essentiel de la mobilisation malgré les réticences de ceux qui, parmi l’opposition libérale, ont voulu restreindre le hirak en le limitant à une problématique strictement démocratique.

Nedjib SIDI MOUSSA




Source: Oclibertaire.lautre.net