Octobre 6, 2022
Par ACRIMED
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Dans l’aprĂšs-midi du 13 septembre 2022, Le Canard EnchainĂ© fait une publicitĂ© pour son Ă©dition du lendemain [1], rĂ©vĂ©lant que CĂ©line Quatennens a dĂ©posĂ© une main courante contre son Ă©poux Adrien Quatennens [2]. Ces derniers confirment l’information par voie de communiquĂ© quelques heures plus tard, rappelant que CĂ©line Quatennens avait exigĂ© auprĂšs des policiers que « les informations ne se retrouvent pas dans la presse Â». Des faits de violence conjugale sont dĂ©voilĂ©s le lendemain par Le Canard, confirmĂ©s ensuite par Adrien Quatennens, et occupent le devant de la scĂšne mĂ©diatique pendant plus d’une semaine. Un traitement qui, dans de nombreux cas analogues, n’a pas relevĂ© d’actes de fĂ©minisme journalistique.

Disons-le d’emblĂ©e : le fait que les violences sexistes et sexuelles occupent dĂ©sormais rĂ©guliĂšrement le haut de l’agenda marque une rupture majeure, du point de vue de l’information, avec le traitement mĂ©diatique qui accompagnait ces sujets jusqu’aux mouvements Balance Ton Porc et MeToo [3]. Un traitement qui contribuait structurellement Ă  reproduire et renforcer les inĂ©galitĂ©s de genre et participait de la « culture du viol Â», y compris dans les cas d’omerta Ă  l’échelle de masse : rappelons Ă  cet Ă©gard qu’à ce jour, l’association « MeToo mĂ©dias Â» confie avoir recueilli le tĂ©moignage de 90 femmes contre Patrick Poivre d’Arvor, tandis qu’au 30 septembre 2022, Le Parisien dĂ©nombrait Ă  21 le nombre de plaintes dĂ©posĂ©es contre l’ancien prĂ©sentateur du « 20h Â», « dont neuf pour viol Â».

D’un point de vue « qualitatif Â», et malgrĂ© la persistance de nombreux travers, des progrĂšs notables ont eu lieu dans les rĂ©dactions, notamment du point de vue de la formation des journalistes, dont les « rĂ©cits Â» sur ces questions n’ont que peu Ă  voir avec ceux que l’on croisait systĂ©matiquement il y a encore cinq ans. Toutefois, lorsque les affaires de violences touchent le champ politique, la couverture d’une partie des mĂ©dias peut faire les frais du journalisme politique et de ses travers structurels : un journalisme ravagĂ© par les partis pris, ruinĂ© par le sensationnalisme et la course Ă  la petite phrase. Les cas de violences en viennent aussi Ă  ĂȘtre pris en charge par des tĂȘtes d’affiche commentant d’ordinaire « l’actualitĂ© politique Â» sans avoir nullement peaufinĂ© leur formation sur ces questions – pour peu que cette derniĂšre ait un jour commencĂ©.

Il n’est donc pas Ă©tonnant que le traitement mĂ©diatique des violences conjugales infligĂ©es par Adrien Quatennens Ă  sa compagne rĂ©vĂšle des biais et un « deux poids, deux mesures Â» objectifs dans certains mĂ©dias, auxquels le sort des femmes victimes semble importer moins que l’instrumentalisation de ces derniĂšres au profit d’une campagne contre le parti qu’ils adorent tant dĂ©tester. Biais et « deux poids, deux mesures Â» qui nuisent grandement Ă  l’information sur ces questions, notamment parce qu’on peut imaginer qu’ils encouragent une rĂ©ception partisane et « politicienne Â» chez les lecteurs, auditeurs et tĂ©lĂ©spectateurs.

Nous avons relevĂ© six exemples (parmi d’autres) significatifs et
 exemplaires :

1/ Le premier, dĂ©jĂ  publiĂ© ici-mĂȘme, concerne Brice Couturier. L’éditorialiste – connu pour ses prises de position outranciĂšres – affirmait le 24 septembre sur la chaĂźne Public SĂ©nat que « dans les sectes, le gourou a une aura particuliĂšre et en profite gĂ©nĂ©ralement pour faire de l’abus sexuel. [Avec] La France Insoumise, c’est Ă©vident qu’on est dans le cadre d’une secte. Â» Et d’ajouter : « Le cheptel des militantes fait partie des prĂ©rogatives des chefs, et ils s’en servent Â». Une calomnie dont Public SĂ©nat fut visiblement trĂšs fier, puisque l’extrait fut isolĂ© et publiĂ© sur son compte Twitter, renforçant de fait
 sa circulation. Et au-delĂ  : a-t-on trace d’un tel jugement public de Brice Couturier concernant La RĂ©publique en marche, comptant deux anciens dĂ©putĂ©s ayant Ă©tĂ© visĂ©s par des plaintes pour harcĂšlement sexuel, un ancien conseiller de l’ÉlysĂ©e condamnĂ© pour violences conjugales ainsi que trois ministres (anciens ou actuel) ayant Ă©tĂ© sous le coup de plaintes pour viol [4] ?

2/ DeuxiĂšme exemple. Visiblement trĂšs concernĂ©e par les affaires de violences sexistes, BFM-TV a enchaĂźnĂ© commentaires et Ă©missions autour de « l’affaire Quatennens Â». C’est son droit, mais la direction de la chaĂźne peut-elle citer une seule interview d’un responsable LREM autour de l’affaire Darmanin [5], par exemple, qui ait Ă©tĂ© menĂ©e avec autant d’agressivitĂ© que celles ayant Ă©tĂ© donnĂ©es sur son antenne Ă  ClĂ©mentine Autain le 15 mai 2022 Ă  la suite de « l’affaire Taha Bouhafs Â» et Ă  Manuel Bompard, le 25 septembre 2022 ? Le problĂšme de ces interviews n’est pas qu’elles abordent longuement la question des violences sexistes (1/2 heure sur une heure d’entretien), ni qu’elles soient « musclĂ©es Â» et encore moins qu’elles soient contradictoires, mais qu’elles ne le soient dans ces proportions qu’à l’égard de certaines formations politiques d’une part, et menĂ©es par des journalistes non spĂ©cialisĂ©s d’autre part (Jean-Baptiste Boursier et Benjamin Duhamel), en plus de ne pas ĂȘtre avares de partis pris dans le traitement de la politique en gĂ©nĂ©ral
 et de la gauche en particulier [6].

3/ Un autre exemple marquant concerne la rĂ©daction de « Quotidien Â». Comment Yann BarthĂšs et son Ă©quipe peuvent-ils dĂ©cemment verser dans un traitement Ă  charge de La France insoumise pour sa gestion de « l’affaire Quatennens Â», alors qu’ils dĂ©roulaient il y a quelques mois le tapis rouge Ă  PPDA pendant prĂšs d’une demi-heure dans le cadre d’une opĂ©ration de sauvetage de la « marque Bouygues Â» [7] ? Une Ă©mission qui n’a (Ă  notre connaissance) dĂ©bouchĂ© sur aucun mea culpa public alors qu’elle nourrissait de facto la mĂ©canique du renversement (agresseur-victime/agressĂ©es-coupables), notamment par l’absence de contradiction. DĂšs lors, cette rĂ©daction peut-elle aujourd’hui sĂ©rieusement se permettre une sĂ©quence usant de procĂ©dĂ©s manipulatoires – ce dont « Quotidien Â» s’est, tout de mĂȘme, fait une spĂ©cialitĂ© ? En l’occurrence, diffuser des bribes commentĂ©es (mais coupĂ©es) de la confĂ©rence de presse de reprĂ©sentantes de La France insoumise, dans le but de nourrir une couverture « Ă  l’offensive Â».

4/ QuatriĂšme question Ă  « C ce soir Â». La rĂ©daction de l’émission peut-elle expliquer Ă  quoi sert l’invitation d’un commentateur comme RaphaĂ«l Enthoven sur le plateau de France 5 consacrĂ© Ă  ce sujet (19/09) ? Un plateau qu’il a, comme il fallait s’y attendre, polluĂ© par ses interventions envahissantes [8]. Un plateau, surtout, qui aurait Ă©tĂ© suffisamment complet et bien mieux informĂ© sans lui puisqu’étaient prĂ©sentes Christelle Taraud, Marine Tondelier et YaĂ«l Mellul, travaillant toutes trois sur ces sujets au sein de trois champs diffĂ©rents (intellectuel, politique et associatif), et dont les temps de parole auraient pu ĂȘtre augmentĂ©s. Dans un tel cadre, quels critĂšres ont bien pu motiver la sĂ©lection de RaphaĂ«l Enthoven, autres que sa qualitĂ© d’expert des mĂ©dias gĂ©nĂ©rant des dites « polĂ©miques Â» comme il respire et traĂźnant dans ses (nombreux) bagages mĂ©diatiques un militantisme acharnĂ© contre La France insoumise ? [9]

5/ Comment, ensuite, prendre au sĂ©rieux l’apparente gravitĂ© avec laquelle l’émission « Quelle Ă©poque ! Â» (France 2, 24/09) prĂ©tend aborder le problĂšme des violences conjugales lorsque l’interview de Jean-Luc MĂ©lenchon sur « le cas Quatennens Â» est littĂ©ralement encadrĂ©e par deux sĂ©quences de banalisation du sexisme et de la domination masculine ? Avant : une invitation en majestĂ© de Yann Moix, qui, signant un Ă©niĂšme retour sur le service public, put Ă  cette occasion justifier (de nouveau) son absence de dĂ©sir pour les femmes de plus de cinquante ans, en accablant de surcroĂźt les fĂ©ministes l’ayant critiquĂ© Ă  ce sujet, accusĂ©es d’établir « une corrĂ©lation entre le dĂ©sir sexuel et le respect Â» en « repren[ant] les antiennes des machistes Â». Une outrance suivie de longues minutes de mise en scĂšne masculine Ă©gotique, au cours de laquelle l’écrivain ravit les animateurs (LĂ©a SalamĂ© et Christophe Dechavanne) en entre-soi, Ă©coutant quasiment sans broncher ses explications psychanalytiques autour de ses problĂšmes « passĂ©s Â» avec la « mastication [des femmes], rĂ©dhibitoire Ă  l’excitation Â» et avec ce qui est prĂ©sentĂ© comme de la « sĂ©duction Â» : « Je m’arrange toujours pour que [les femmes] me quittent afin de pouvoir les resĂ©duire Â» rembobine une archive de l’INA au cours de l’émission, tant il est vrai qu’elle manquait au dĂ©bat
 Semblant ne pas comprendre le fond du problĂšme – consistant Ă  apprĂ©hender les femmes comme objet rĂ©current de dĂ©sir (sexuel) – LĂ©a SalamĂ© plaisante : « Ă‡a va mieux avec les femmes, Yann ? Â» Une banalisation avant donc, mais Ă©galement juste aprĂšs l’interview (sourcils froncĂ©s) de Jean-Luc MĂ©lenchon [10], avec une sĂ©quence humoristique de Philippe CaveriviĂšre, se payant le luxe de cinq blagues sexistes en cinq brĂšves. L’humoriste de RTL (et les animateurs) trouvant notamment matiĂšre Ă  rigoler de la poitrine de Sophie Davant en couverture de Paris Match (« LĂ  on se dit, tiens, William Leymergie sort avec Pamela Anderson, parce qu’on ne l’imaginait pas comme ça [Sophie Davant], avec ce maillot de bain trop petit ! Â») Et ce avant d’ironiser sur les traces de sperme de PPDA dans les locaux de TF1 ou sur les dĂ©clarations sexistes de l’imam Iquioussen
 pour en ajouter une couche : « Il n’est pas nĂ©cessaire d’interdire Ă  une femme de se parfumer et de s’épiler, il suffit de la choisir en province, si vous le rencontrez du cĂŽtĂ© de Sochaux par exemple ! Â» À un tel niveau, l’exploit du service public est affligeant. En prĂ©sence du mannequin Cindy Bruna (victime de violences intrafamiliales et autrice du livre Le jour oĂč j’ai arrĂȘtĂ© d’avoir peur), le sujet des violences reviendra sur la table Ă  1h30 du matin, aprĂšs la grosse marrade. Ça s’appelle « l’infotainment Â».

6/ Pour terminer, on ne peut suivre les couvertures mĂ©diatiques de l’affaire Quatennens par Le Monde et France Inter sans penser au silence qui accompagne les chroniques de l’un des leurs : l’économiste Thomas Piketty. En effet, le chroniqueur rĂ©gulier du Monde, qui dĂ©bat tous les vendredis avec Dominique Seux dans la matinale de la radio publique a lui-mĂȘme infligĂ© des violences conjugales (qu’il a reconnues) Ă  son ex-compagne, AurĂ©lie Filippetti [11]. Ainsi, comment ne pas se sentir mal Ă  l’aise le vendredi 16 septembre, quand, aprĂšs avoir Ă©coutĂ© YaĂ«l Goosz dĂ©noncer « le silence assourdissant des cadres LFI Â» dans son Ă©dito de 7h43, on entend Ă  7h46 Thomas Piketty dĂ©battre cordialement avec Dominique Seux, comme si de rien n’était ?

***

Ces exemples ne sont pas exhaustifs, mais ne rĂ©sument pas non plus (et heureusement) le traitement mĂ©diatique des violences sexistes et sexuelles. DĂ©sormais, un travail effectuĂ© sĂ©rieusement est plus frĂ©quent dans les mĂ©dias, et en particulier chez Mediapart, qui, Ă  la faveur de forts investissements dans sa rĂ©daction, bĂ©nĂ©ficie mĂȘme d’une responsable Ă©ditoriale aux questions de genre. Oui, du chemin a Ă©tĂ© parcouru depuis l’affaire Weinstein et les mouvements « Balance Ton Porc Â» ou « MeToo Â». Mais aux yeux de nombreux commentateurs, le sensationnalisme et l’éditorialisation partisane demeurent des ingrĂ©dients encore beaucoup trop « croustillants Â» pour que les rĂ©dactions se dĂ©cident Ă  les laisser Ă  l’ombre de leur couverture des violences
 La route est encore longue pour le fĂ©minisme dans les mĂ©dias.

Pauline Perrenot, avec Mathias Reymond




Source: Acrimed.org