Février 22, 2021
Par Lundi matin
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Avertissement

Mon héros est adolescent

Mais contre-héros de notre temps ;

Hier encore il me disait

Son empressement

De pressentir une joie d’Antan

Qu’un temps qui vient renfermerait.

Il disait odorer la bifurcation

De la mémoire, des vers et de l’action ;

Et c’est vrai qu’il odorait

Ce parfum brûlant d’Annonciation.

Dans ses yeux ses gestes et ses passions

La fugue d’un monde s’improvisait.

Il avait dû être musicien

Un soir de printemps soixante-et-onze

Et d’autres soirs et d’autres temps ;

Ou du moins l’était hier

Sur le boulevard Beaumarchais

La tête chantante comme au-devant.

Se laissait porter à grandes dents

En ce point exact d’embranchement

La voix des autres l’attendaient

Le recueillaient l’interpellaient ;

La nuit tombait,

L’art de la fugue devenait bleu.

Et la rue entière boréale

Aux rais superbes des néons

D’une vieille cité commerçante

Se rappelait ses veilles dansantes ;

Ses camarades, ses carmagnoles

Rendaient l’hiver à sa lumière.

Au loin j’aperçus la fumée tournoyer

Qui entourait la grande colonne ;

C’était juillet cette nuit de novembre ;

Tous ses fantômes qui prenaient corps

Ceux qui s’armèrent – est-il gravé –

Et combattirent jusqu’à la mort

Au nom des publiques libertés

En la faveur intercédaient

De l’événement qu’ils commandaient.

Et mon génie de liberté

L’adolescent de ce récit

Me tint à peu près ce qui suit.

I. Répétition

La Bastille, ainsi commença-t-il,

Est notre temple :

Là où cesse ton babil

Que tu sais-bien inutile.

Notre mémoire des émotions

Est venue rendre impérieuse

— Va savoir : vertueuse !

La tentation de répéter

Une autre histoire que la nôtre.

Vois-tu là-haut la danse des spectres

Et les nuages d’un gris hurlant

Qu’il est toujours l’heure qu’il est

L’heure du chaos de l’heure du monde

Enfin l’heure d’une danse nouvelle

Comme en augure de l’autre vie

De l’outre-moi, de l’outre-çà.

Veux-tu t’y joindre et disparaître

Effacer même ton visage

Le dernier reste d’ensablure

Qui râpe la glie de tes synapses

Engorge la fuite de tes désirs

Et renvoyer ce ciel trop lourd

Trop bas ?

Pense avec tes os

Et ne dis rien.

II. Chaos

Il avait compris l’échec des signes

Appelait cela : la Solitude.

Trop au-devant pour s’en flatter

Ci-vois en mots comme il poursuit :

L’Histoire tu crois est comme une flèche

Du temps qui tance en avançant :

Présent ! Présent ! Présent !

Que tu sais tant que tu ne sais pas, etc

Balance un peu tes vieux livres, pour voir

L’illuminé d’Hippone est un grand maître

Mais le présent n’est pas présent

Le futur est virtuel

Et le passé criblé d’avenir, regarde :

Là-bas déjà milles galeries se sont creusées

Mille canaux, mille artères

D’un géant isthme encéphalique

Non pas Dédale et ses grands murs

Mais plein de fils pour se trouver

Imagine clair ce que tu vois

C’est un flipper neuronal

À la surface des scintillements

Toi et moi on est cette bille

Comme lancée dans un circuit

Qui fera tout pour en sortir.

— Drôle d’image de la pensée !

III. Sort

C’est là, dit-il, notre antique sort :

Triste carcasse qu’on brinquebale

En serviteurs d’un temps fêlé

Après après la fin de l’histoire

Des temps infirmes qui n’ont pas d’âge

Des vies petites en-sillonnées

Cousues de fils d’arraisonnement

Pour refermer les plaies béantes

Sécher le sang des meurtrissures

Noircir un peu le désespoir

Goûter la croûte des jours actuels.

IV. Fureur

Europe, tu trembles ?

C’est ici Rhodes

C’est là qu’on saute

À l’élastique

Pour se faire peur

En mots grippés.

— Vieille carcasse !

Nadejda a dit :

Je suis pour le taureau

Pour sa fureur aveugle

C’est là qu’on vit

Qu’on la sent vivre

Et que sentir

Devient hostile

À toute capture

Par de rooooooondes analogies

Au grand cimetière des métaphores !

V. Court-circuit

Regarde encore

Et lave-toi de tes manières :

Posons qu’il y ait circuit

DONC : court-circuit.

Je dis : cherchez-le !

Se lover entre les lettres

Au cœur des plis inondés

De larmes tièdes de la nuit

D’une langue triste à la rescousse

Souffler aux sourdes étendues

Et vouloir encore le salut

Des existences en pointillés

— Sais-tu que la typographie est une région poétique ?

Entourées de brouillards à achever

Et de rumeurs à suturer

Je veux que l’on voit d’autres couleurs

Perceptions nettes à combiner

Gestes confus à aiguiser

Et que l’on sente d’autres odeurs

D’inséparables Inactuels

Filer aux choses qui s’étincellent

VI. Granit

Ainsi de ce bloc de granit granuleux

Qui croit pouvoir renfermer

Sous le vernis de sa texture

L’histoire entière de nos nervures

— Bleu ! Blanc ! Rouge !

Figer la vie de ses tourments, bourrasques, remous

Et les faire taire. Mais :

Tiens ! L’émeute ! lança-t-il

Avec une ardeur reconnaissante.

Nous sommes pris

Entre l’ironie et le drame

La frivolité cynique

Et le besoin de vie vraie

Sentiment archaïque

Que ça finira

Et donc l’émeute :

Cette agitation d’un coup

Voulue, appelée, requise,

C’est de l’amour à l’état pur

Le retour d’une giration

Le grand R désaxé

Et son éternité qui reviendrait.

VII. Stridence

Rien n’est plus incertain

que les ondulations de la foule,

Hormis peut-être la pensée

En cette image qu’il faut garder :

Uncertain nervous system

J’ai vu ce jour cette drôle d’image

La pesanteur des âges courbés

Striés de lignes séculaires

Qui persistaient à faire crier

Que le monde tout entier

Veut en finir des romans

Et abolir les formes anciennes.

VIII. Fin

Ainsi finit l’Adolescent de mon récit. C’était un Prince du fond des âges (qui n’ont pas encore existé) dont la pulsation se fait sentir au creux des cœurs fatigués et des intermittences de leur amour. Ne plus être cet homme, mais son annonciation, la projection rêvée du peuple qui manque, quelle libération ! Quel ravissement. De quelle sorte d’air marmoréen était-il entouré, qui sifflait les parois de ce monde-ci ? Il était revenu d’entre les mers les glaces et les batailles, et la nature et l’histoire et la philosophie, pour fabriquer cette image de la pensée-de-derrière de mon crâne déserté. Ici me revint ce vers superbe que personne, peut-être, n’a écrit : Il guérit, mais plus facilement massacre.

Oncléo

Dessin : Lawand, « sans titre », crayon sur papier 21,5 x 13,8 cm, 2020.

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Source: Lundi.am