Septembre 20, 2021
Par Sans Nom
229 visites


[reçu par mail, 20 septembre 2021]

N’oublie pas d’éteindre la lumière en sortant

Depuis notre enfance, le monde moderne n’a eu de cesse de nous prendre en otage, nous ventant les mérites de la sécurité, nous faisant oublier, par le biais d’une série de promesses de plus en plus mal tenues, la copieuse dose d’asservissement qu’il nous faudrait accepter en contrepartie du progrès.

Alors que les horizons qui se présentent au devant des avancées de la civilisation n’en finissent pas de s’assombrir : ravage des espaces sauvages, domestication croissante du vivant, artificialisation des êtres, le monde actuel continue sa course effrénée, le rendant toujours plus dépendant des infrastructures énergétiques et des produits qu’elles consomment et produisent, pétrole, uranium, électricité.

En l’espace de moins de deux siècles, la production électrique et l’électrification croissante des espaces n’a eu de cesse de s’étendre et de coloniser la moindre parcelle de nos vies.
Ce furent initialement quelques entreprises et industries qui eurent recours à l’énergie électrique. La technique s’est ensuite progressivement répandue aux usages domestiques. Aujourd’hui, c’est à chaque instant que nous transportons et utilisons un appareillage de plus en plus important d’accessoires dans notre quotidien, dans nos poches ou à nos poignets, et qui rythment, jusqu’à normaliser totalement leurs usages, le moindre instant de nos existences.

Ce qui est clair, c’est qu’une technique autrefois marginale et réservée à quelques branches industrielles, à pris une dimension exponentielle et diffuse, imposant à l’échelle de quelques génération, son règne.

Si sortir de la toile numérique semble être un défi de plus en plus complexe à relever, tenter d’échapper à un monde dans lequel l’ensemble des rapports seraient assujettis à l’électricité l’est d’autant plus.
Ce qui apparaît désormais, c’est qu’à mesure que la société accroit sa dépendance vis-à-vis de l’électricité, elle se risque à ne plus pouvoir s’en passer pour maintenir son existence organisationnelle. Il aura fallu ces mêmes quelques générations pour perdre l’usage et la connaissance d’un ensemble de gestes et de pratiques, accélérant une fois de plus le règne de la dépendance. Au-delà du confort, ce que construit avant tout en nous le monde électrique, c’est une expérience de la dépossession de nos choix et de notre autonomie. La plupart des expériences de vie que nous pouvons bien souvent expérimenter se déroulent à l’intérieur d’une réalité de plus en plus normalisée.

Les infrastructures électriques se révèlent alors être les pierres angulaires de ce qui, sous la figure d’un monde de progrès et d’émancipation, se révèle avant tout être un système totalitaire et mortifère qui nous oblige bien souvent, bon gré mal gré, à avancer dans le sens de son développement.

Si nous nous en sommes pris, à travers notre acte de sabotage, à un important transformateur électrique du bassin d’Aubenas, durant la nuit du 13 juillet 2021, c’est que nous souhaitions diriger notre rage contre l’entièreté de ce que le système électrique incarne et représente. Nous souhaitions par la même occasion, nous extraire de force du chantage idéologique auquel nous soumet la marche du monde techno-industriel.

La critique du monde actuel, pour être audible du plus grand nombre, se refuse bien souvent à bouleverser de manière radicale les conditions d’existence.
Il est dit, dans le pré carré de son espace domestique, qu’il est possible, à l’échelle individuelle, de remettre en question un certain usage de l’électricité, de recourir à quelques procédés pour gagner, d’un certain point de vue, en autonomie et en autosuffisance.

Puisqu’il est devenu pour la majorité, si compliqué d’imaginer un monde sans électricité, les « gestes de résistance » se traduisent de manière technicienne, à l’image du monde par lequel ils sont produits. Plutôt que d’interroger la domination technoscientifique dans son ensemble, on va être séduit par la possibilité illusoire, de se réapproprier des bribes d’un monde qui, depuis longtemps, n’est plus pensé à l’échelle de nos besoins mais répond avant tout à l’essor du règne des machines.
La Révolution des petits gestes quotidiens n’aura pas lieu. Elle est de toute manière, dorénavant plébiscitée par la domination et prend la forme d’un écran de fumée distillant l’impression d’agir. Cette soit disant Révolution apparaît pour nous comme un renoncement fondamental, la perte de notre possibilité à imaginer un monde radicalement autre, dans lequel les normes ne seraient plus dictées par l’imaginaire scientifique et industriel. Nous désirons continuer de désirer et d’envisager un monde dans lequel le progrès technique ne serait plus le seul récit positif façonnant l’avenir.

Si nous croyons aux possibilités individuelles, nous trouvons dommage qu’elles doivent être pacifiées par la survalorisation de petits gestes quotidiens, traduisant le choix d’un savon éco-responsable ou d’une douche chronométrée dans un appartement moderne en une pratique subversive. Le choix d’allumer ou d’éteindre la lumière s’apparente de plus en plus aux fausses possibilités électorales, comme si la critique du monde actuel, ne pouvait que se faire à l’intérieur d’un cadre imposé (système électoral, infrastructure numérique…).

Qui s’en prend aujourd’hui sciemment à ce qui s’apparente aux flux indispensables du monde contemporain est systématiquement considéré comme le preneur d’otage de nombreuses vies humaines.
Il apparaît curieux que la morale occidentale contemporaine, alors qu’elle n’a eu de cesse de se bâtir sur une série de meurtres de masses et d’asservissements individuels (esclavage, colonisation), qu’elle a traité des populations entières comme des cobayes du nucléaires (Polynésie, Algérie,…) qu’elle organise un servage du plus grand nombre à peine déguisé par la consommation, qu’elle sait sans broncher que l’ensemble de son niveau de vie est le fruit de l’asservissement du vivant et d’autres humains éloignés d’elle, traite en terroriste les individus qui remettraient en question le niveau de dépendance générale vis-à-vis d’infrastructures et de flux intouchables et galvanisés par la plupart des gens.

En nous en prenant directement aux infrastructures électriques, nous souhaitons crever l’abcès du chantage auquel nous accule ce monde. A entendre les technocrates : vouloir aller à l’encontre du monde moderne et bienveillant, c’est s’en prendre aux plus faibles et dépendants du système.
S’en est assez de déléguer notre force, nos capacités et notre sécurité à un monde qui nous enferme, entretient notre dépendance et organise bien souvent notre affaiblissement.

Contrairement à tout ce qu’ils peuvent dire, le progrès n’est pas un projet philanthropique.
A l’heure du capitalisme, les avancées techniques sont avant tout des projets marchands. Le but ultime n’est et n’a jamais été ni de faire le bonheur des uns, ni de contribuer au confort des autres. Dans ce mirage dans lequel nous vivons, tout est entretenu pour rendre invisible les règles de l’économie et de l’Etat. Il est plus facile d’accepter l’enfer quand il est pavé de bonnes intentions.

Nous sommes actuellement privés, par la construction d’infrastructures nous enchainant de manière croissante à un projet sociétal mortifère, d’explorer d’autres possibilités d’existence.
Quand tout et tous se retrouvent pris et tenus par les pans d’une même réalité dominante, il n’est plus possible de s’y opposer sans s’opposer directement à l’ensemble du système ainsi qu’à ses infrastructures.

S’il nous semble important de nous débrancher individuellement, la nature même du réseau interconnecté, transforme la possibilité d’un débranchement individuel en un acte incomplet et insuffisant.

S’en prendre aux infrastructures est une garantie bien plus importante pour que le monde électrique cesse de nous accaparer et de nous imposer son règne de vitesse.

Débrancher ce monde électrique, c’est alors révéler l’ampleur de ce qu’il touche et régit.
Débrancher ce monde électrique, c’est prendre acte qu’il est de plus en plus difficile d’agir et de penser par nous même en dehors de son emprise et qu’il devient alors de plus en plus important de le faire.
Débrancher ce monde électrique, c’est tenter de créer une réaction en chaîne, touchant l’ensemble des infrastructures et des choses qui fonctionnent grâce à l’électricité (réseaux numériques, de communication, bancaires, étatiques, industries et entreprises, infrastructures militaires et policières…).
Débrancher ce monde électrique, c’est nous en prendre au mythe de l’énergie propre qui se cache derrière le nucléaire.
Débrancher ce monde électrique, c’est tenter de faire un pas dans l’inconnu.

Durant cette nuit, nous nous sommes introduites, à une heure bien avancée, à l’intérieur d’un parc électrique aux abords de la commune de La Chappelle Sous Aubenas en Ardèche. Après avoir aménagé un large trou dans le grillage, nous nous sommes faufilés dans l’infrastructure afin de l’attaquer en différents points.
Plusieurs incendies ont été allumés à l’intérieur de bâtiments que nous avions préalablement ouverts. Ces bâtiments contenaient des génératrices et batteries de secours que nous soupçonnons de prendre le relai en cas de dommage au reste de l’infrastructure.
Nous avons mis le feu également à plusieurs compteurs répartis autour et dans le bâtiment central qui accueillait selon nous un convertisseur gigantesque.
Finalement, après avoir soulevé deux plaques métalliques différentes, nous avons incendiés des câbles électriques serpentant entre les différentes installations du site.
En tout, 9 foyers illuminaient la nuit au moment de notre fuite.

De ce que nous avons pu constater, les villes et villages aux alentours de l’acte n’ont pas été plongés dans l’obscurité. Malgré des dommages que nous imaginons être importants, avec plusieurs incendies bien établis sur le site, le reste du réseau électrique n’a pas semblé avoir été impacté par les dégâts que nous avons commis.

Cela ne nous décourage pas à vouloir pour autant continuer d’attaquer la société électrique.

Nous saluons les auteurices du communiqué toulousain concernant l’attaque d’un transfo électrique. Les mots du texte ont su toucher nos cœurs et nos esprits.
Courage à celleux qui résistent au présent contre l’anéantissement de la vie et de la liberté.
Une pensée spéciale pour le compagnon Boris, toujours dans le coma.

Plus que jamais, en ces temps nauséabonds, nous préférons le risque lié au fait que la situation déraille plutôt que la fausse paix d’un confort mortifère.
Plutôt l’obscurité d’une nuit sans néons que la clarté d’un chemin vers le gouffre.

Pour que la magie revienne dans nos vies. Car jamais, les fées ne seront électriques.

PS : N’oublie pas d’éteindre la lumière en sortant !


[Ndlr : On pourra retrouver la coupure de presse succincte du Dauphiné, relatant ce sabotage, précédemment reproduite ici]




Source: Sansnom.noblogs.org