Janvier 10, 2022
Par Lundi matin
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À cette Ă©poque, la mort fut le maĂźtre-mot de l’Allemagne,

Comme aurait dit Lacan, Ă  la suite du poĂšte Paul Celan.

Nous ne croyons pas Ă  la renaissance stricto sensu d’une forme classique d’un des fascismes de l’entre-deux guerres. Par contre, depuis deux ou trois dĂ©cennies, des formes de « totalitarismes dĂ©mocratiques Â» [1] apparaissent progressivement, ici ou lĂ , qui utilisent Ă  prĂ©sent la surveillance Ă©lectronique, les gafam, leurs serveurs et leurs rĂ©seaux sociaux pour informatiser toutes les activitĂ©s humaines et mettre ainsi en place la « contre-rĂ©volution culturelle, Ă©conomique politique et anthropologique Â» voulue par les idĂ©ologues du nĂ©olibĂ©ralisme [2]. Ici mĂȘme, Ă  l’ombre des campagnes pestilentielles et lĂ©gislatives Ă  venir durant le premier semestre 2022, nous allons voir dĂ©ferler plus massivement que jamais, les « tweets, les fake-news et autres hoaxes Â» que tous les mĂ©dias se sentiront obligĂ©s de reprendre en « prime-time Â» de maniĂšre Ă  s’assurer le maximum de « likes Â» chez leurs « followers Â»â€Š D’autant, comme le dit Frances Haugen l’ingĂ©nieure de Facebook lanceuse d’alerte, que leurs algorithmes sont prĂ©cisĂ©ment Ă©laborĂ©s dans l’unique but de faire monter la mayonnaise (et le nombre de clics), comme sur les plateaux TV on organise la surenchĂšre entre personnes choisies, de maniĂšre Ă  ce qu’il en reste aprĂšs-coup des « punchlines viraux Â» qui fassent le « Buzz Â». Tous les personnels politiques, leurs « staffs Â» de campagne et journalistes accrĂ©ditĂ©s, vont s’engouffrer tĂȘte baissĂ©e dans ce « deal Â» (quitte Ă  le dĂ©noncer aprĂšs-coup), renforçant ainsi une dĂ©shumanisation galopante matinĂ©e d’aspects dĂ©lirants dont l’épisode du Capitole ne fut qu’un tout petit avant-goĂ»t.

ParallĂšlement, nous sommes en train d’assister depuis quelques mois, Ă  une recomposition profonde – de la base au sommet, de maniĂšre unitaire, depuis les royalistes jusqu’aux aux fondus de la gĂąchette qui s’entraĂźnent dans les stands de tir – de toutes les forces d’extrĂȘme droite qui s’organisent en divers rĂ©seaux « sur le terrain Â» et pas seulement de maniĂšre virtuelle. C’est une situation inĂ©dite dans ce pays depuis soixante ans. En outre, cela concerne de plus en plus de gens-en-armes et jusqu’aux chasseurs que la « Garde Nationale Â» (crĂ©Ă©e par François Hollande en 2016, suivant la proposition du FN), peut lĂ©galement enrĂŽler. Et pour couronner le tout, de nombreuses publications et mĂ©dias font maintenant rĂ©gner une pensĂ©e pro-fasciste jusque dans l’écologie [3] – considĂ©rĂ©e comme un des terrains privilĂ©giĂ©s de conversion idĂ©ologique des hĂ©sitants – appliquant et mĂȘme revendiquant la doctrine gramscienne de destitution du capital Ă  travers « la lutte des idĂ©es Â».

Afin de dĂ©crypter ces montĂ©es au pouvoir aux Etats-unis, au BrĂ©sil, ici et ailleurs, un des points dĂ©cisifs de l’analyse consisterait, nous dit-on, Ă  scruter les forces du capital qui sont derriĂšre les candidats autocrates. Outre que cette approche est largement insuffisante, elle se rĂ©clame, Ă  tort selon nous, de l’histoire du nazisme. C’est ce que nous souhaitons montrer Ă  travers le travail de recherche suivant qui dĂ©bouchera sur l’analyse d’un parallĂšle historique entre les annĂ©es 1930 et les nĂŽtres, un parallĂšle gĂ©nĂ©ralement rĂ©cusĂ© un peu trop rapidement Ă  notre goĂ»t. Nous laisserons aux lecteurs le soin de penser en quoi le dĂ©bat autour de ces questions pourrait avoir une certaine actualitĂ© en France [4]


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L’ascension au pouvoir d’Hitler se situe entre la mi-1920 et le 30 janvier 1933 trĂšs prĂ©cisĂ©ment, date Ă  laquelle il est nommĂ© chancelier du Reich [5]. Certains ressassent Ă  l’envi depuis des dĂ©cennies que « le rĂŽle du grand capital Â» fut dĂ©cisif Ă  ce moment-lĂ . Cette increvable doxa vient masquer la responsabilitĂ© du la 3e Internationale communiste dirigĂ©e par Staline dans la montĂ©e du nazisme, [6] fait oublier le pacte germano-soviĂ©tique de 1939 et pĂ©rennise une analyse mĂ©caniste que professaient les marxistes d’antan – Louis Althusser, plus raffinĂ©, Ă©crivait dans Pour Marx que « les superstructures ne sont surdĂ©terminĂ©es par les infrastructures qu’en derniĂšre analyse Â» – ou les marxologues d’aujourd’hui. Ce qui est en jeu n’est pas simplement historique ou thĂ©orique, mais bien politique, ne leur en dĂ©plaise. Autrement dit, il s’agit d’ouvrir les yeux sur la rĂ©alitĂ©, qu’elle soit passĂ©e ou prĂ©sente, au lieu de la recouvrir d’une abstraction commode, comme c’est souvent le cas.

En l’occurrence, et pour ne prendre qu’un seul autre aspect de cette histoire, il ne s’agirait de toutes maniĂšres pas que du rĂŽle du grand capital allemand dans les annĂ©es 1930. Le rĂŽle de Wall-Street et plus largement celui des Etats-unis ne peuvent plus ĂȘtre ignorĂ©s, comme ce fut le cas aprĂšs-guerre et longtemps aprĂšs : il y eĂ»t une trĂšs Ă©troite collaboration entre eugĂ©nistes Ă©tats-uniens et allemands dĂšs les dĂ©buts du siĂšcle [7], les Ă©crits antisĂ©mites de Ford furent largement diffusĂ©s outre-Rhin dĂšs 1920, les plans financiers Dawes puis Young (1924 et 1929) ainsi que des transferts de technologies stratĂ©giques ont permis la reconstitution rapide de la puissance militaire allemande puis nazie, tandis que les Ă©laborations juridiques du racisme aux États-unis Ă©tant bien plus « avancĂ©es Â» qu’au sein du NSDAP, elles ont servi de modĂšle aux lois de Nuremberg en 1935 [8]. Tout cela est d’ailleurs une histoire qui reste encore largement Ă  Ă©laborer [9].

Cependant, ce qui nous intĂ©resse Ă  prĂ©sent, c’est d’examiner en dĂ©tail les liens du capital allemand avec Hitler et le NSDAP de 1920 au 30 janvier 1933 afin d’en tirer, si possible, des enseignements thĂ©oriques et politiques pour aujourd’hui.

Les premiers pas du parti nazi

Entre 1918 et 1920, Dietrich Eckart [10] fut le responsable du pĂ©riodique antisĂ©mite Auf gut Deutsch, qu’il publiait en collaboration avec Alfred Rosenberg, un des promoteurs de l’antisĂ©mitisme radical. Eckart rencontre Adolf Hitler Ă  l’occasion d’un discours tenu devant les membres du parti DAP (Deutsch ArbeiterPartei) le 14 aoĂ»t 1919. C’est lui qui prĂ©senta Alfred Rosenberg Ă  Hitler alors qu’il Ă©tait le responsable du MĂŒnchener Beobachter (l’Observateur Munichois), premiĂšre version du Völkischer Beobachter qui deviendra le quotidien du parti nazi et dans les pages duquel sera publiĂ© le Protocole des Sages de Sion [11]. Peu d’autres personnes ont eu autant d’influence sur Hitler : le second tome de Mein Kampf s’achĂšve d’ailleurs par une vibrante dĂ©dicace Ă  Eckart. Au nombre de ces convertis de la premiĂšre heure, on trouve les Ă©diteurs en vue Julius Lehmann et Hugo Bruckmann ou Helen, la belle-fille du cĂ©lĂšbre fabricant de pianos Bechstein. Avec Elsa Bruckmann et Winifred Wagner, [12] elle contribuera Ă  rĂ©former l’image publique de petit caporal autrichien en l’acculturant aux bonnes maniĂšres aristocratiques : ce fut une clĂ© d’entrĂ©e indispensable dans les cercles trĂšs fermĂ©s des dirigeants de cette Ă©poque, ce qui doit nous renvoyer Ă  l’étude des relations particuliĂšres de la noblesse avec le capital allemand tel qu’il s’accumule durant tout le xixe siĂšcle [13].

Le NSDAP, nĂ© le 8 aoĂ»t 1920, est hĂ©ritier du DAP, lui-mĂȘme fondĂ© en janvier 1919 et qui est l’un des nombreux mouvements Völkisch Ă  la fois nationalistes, antisĂ©mites, anticommunistes et anti-systĂšmes [14] qui Ă©mergent en Allemagne aprĂšs la dĂ©faite militaire du pays et cherchent Ă  se rallier la classe ouvriĂšre. Dans le courant de l’annĂ©e 1920, le nombre d’adhĂ©sions au nouveau parti ainsi constituĂ© passe de 200 Ă  plus de 2 000.

Son programme « de 1920 en 25 points demandait ’la suppression des revenus obtenus sans travail et sans peine [la finance assimilĂ©e aux juifs] et l’affranchissement de la servitude capitaliste’, (point 11) ; la confiscation des bĂ©nĂ©fices de guerre (pt 12) ; la nationalisation des Konzerns [15] (pt 13), la ’participation’ sans autre prĂ©cision aux bĂ©nĂ©fices des grandes entreprises (pt 14) ; la remise des grands magasins Ă  l’administration communale et leur location Ă  bas prix aux petits commerçants (pt 16) ; une rĂ©forme agraire qui envisageait des expropriations Ă  grande Ă©chelle (pt 17). Le dernier point Ă©bauchait un corporatisme sommaire en prĂ©voyant la crĂ©ation de ’chambres professionnelles’, courroies de transmission d’un ’fort pouvoir central’. Ni nationalisation de l’économie, ni mĂȘme programme cohĂ©rent, ces intentions ne visaient que des cibles traditionnelles dans le contexte de la crise du dĂ©but des annĂ©es 1920 : les monopoles, les capitaux spĂ©culatifs et ’apatrides’, les grands propriĂ©taires agrariens [16]. Â»

Suite Ă  la dĂ©faite militaire et aux crises rĂ©volutionnaires, Ă©conomiques et sociales, « Hitler fut le premier Ă  Ă©tablir dans Mein Kampf un lien entre la judaĂŻtĂ© et le bolchevisme, maĂźtre mot de la droite depuis la rĂ©volution d’Octobre. Il parachĂšvera cette doctrine dans le tome ii de Mein Kampf, en y intĂ©grant une idĂ©e en vogue chez les pangermanistes depuis la fin du xixe siĂšcle : le Lebensraum, cet ’espace vital’ qui manquerait aux Allemands et qu’il faudrait aller conquĂ©rir Ă  l’est. [17] Â» En somme, si nous souhaitions faire un raccourci enjambant les Ă©poques et les dĂ©cennies, nous pourrions dire que Hitler a su synthĂ©tiser les idĂ©ologies en vogue sous la banniĂšre d’un « Make Germany Great Again Â».

De 1921 Ă  1923, Hitler renforce le NSDAP, notamment avec l’arrivĂ©e de Julius Streicher, chef d’une importante organisation nationaliste en Franconie, d’Hermann Göring qui prend en 1922 la direction des SA, un an aprĂšs leur crĂ©ation, de Max Erwin von Scheubner-Richter, diplomate qui dispose d’un vaste cercle de relations, et d’Ernst Hanfstaengl, diplĂŽmĂ© de Harvard, fils d’une grande famille de marchand de tableaux. Ce dernier, issu de la haute bourgeoisie munichoise, concourt Ă  y introduire Hitler et permet ainsi la rĂ©colte de fonds pour financer le parti Ă  laquelle il contribuera personnellement pour l’achat de deux presses rotatives. C’est grĂące Ă  cette contribution que le journal hebdomadaire du parti, le Völkischer Beobachter, parvient Ă  devenir un quotidien en aoĂ»t 1923. Et par l’entremise de Rudolf Hess, Hitler sera reçu par le gĂ©nĂ©ral en chef Erich Ludendorff en 1921.

À partir du milieu de l’annĂ©e 1921 l’inflation Ă©tait devenue rĂ©ellement exponentielle en Allemagne. Le 22 octobre 1922, Hitler Ă©crivit un mĂ©morandum adressĂ© aux industriels dont voici un extrait : « La bolchevisation de l’Allemagne signifie l’anĂ©antissement de toute la culture chrĂ©tienne-occidentale. Face Ă  la rĂ©alisation prĂ©visible de cette catastrophe et Ă  l’insuffisance des moyens pour s’en dĂ©fendre, le Parti national-socialiste des travailleurs allemands a Ă©tĂ© fondĂ© il y a trois ans, le 5 janvier 1919 [18]. En un mot, son objectif est de dĂ©truire et d’éradiquer la vision du monde marxiste. Les moyens devraient ĂȘtre : 1. Une organisation de propagande et d’éducation incomparable, ingĂ©nieusement dĂ©veloppĂ©e, couvrant toutes les maniĂšres d’influencer les ĂȘtres humains ; 2. Une organisation d’une force impitoyable et d’une dĂ©termination sans faille, prĂȘte Ă  opposer Ă  toute terreur marxiste une terreur dix fois plus grande. Â»

Le NSDAP croĂźt rapidement et compte plus de 55 000 adhĂ©rents tandis que les effectifs de la SA sont de 30 000 membres en 1923. En novembre de cette annĂ©e-lĂ , Ă  la suite de l’effondrement du mark et de l’occupation de la Ruhr par les troupes franco-belges, Adolf Hitler tente de renverser le gouvernement de BaviĂšre. AprĂšs ce putsch ratĂ©, il est condamnĂ© Ă  cinq ans de prison et interdit de parole en public jusqu’en 1927, mais il est libĂ©rĂ© par anticipation le 20 dĂ©cembre 1924. À Landsberg, il disposait d’une cellule spacieuse et confortablement meublĂ©e dans laquelle il reçut plus de cinq cents visiteurs pendant ses neuf mois de dĂ©tention. À la suggestion de Max Amann, il y dicte un compendium de sa vie et de ses opinions Ă  Emil Maurice et Rudolf Hess ; le premier volume paraitra en 1925 sous le nom de Mein Kampf dont il se vendra plus tard, entre 1930 et 1935, un million er demi d’exemplaires. Le 27 janvier 1925, Hitler refonde le NSDAP qui s’était divisĂ© durant sa captivitĂ©, mais il doit lutter contre l’aile « anti-systĂšme Â» des frĂšres Strasser dont Otto, qui s’est efforcĂ© de noyauter les SA dirigĂ©s par Ernst Röhm [19].

Les soutiens capitalistes de la premiĂšre heure au NSDAP

Emil Kirdorf, Fritz Thyssen, Wilhelm Keppler, August Rosterg, Friedrich Flick et quelques annĂ©es plus tard, Hjalmar Schacht – un personnage important – seront ses premiers soutiens capitalistes.

Emil Kirdorf, important industriel des mines de charbon de la Ruhr Ă©tait prĂ©sent le 27 avril 1927 Ă  Essen lorsqu’Hitler donna une confĂ©rence intitulĂ©e « FĂŒhrer und Masse Â» devant des chefs d’entreprises. Il rencontre Hitler le 4 juillet suivant. Peu de temps aprĂšs, il fut admis au NSDAP (n° de carte 71 032). À son instigation, Hitler Ă©crivit une brochure destinĂ©e aux industriels et intitulĂ©e « La Voie du redressement Â». C’est ainsi que le 26 octobre 1927, quatorze chefs d’entreprises ont participĂ© Ă  une confĂ©rence d’Hitler dans la maison des Kirdorf. Goebbels note dans son journal Ă  la date du 15 novembre 1936 que Kirdorf a remontĂ© le moral du FĂŒhrer en donnant ce jour lĂ  100 000 marks. Mais les nationaux-socialistes « anti-systĂšmes Â» autour des SA d’Otto Strasser lui dĂ©plaisant fortement, Kirdorf dĂ©missionna du parti en 1928 et revint au DNVP (parti national du peuple allemand). Cependant, il maintint le contact avec Hitler, de sorte qu’il fut l’invitĂ© d’honneur du rassemblement du parti nazi Ă  Nuremberg du 1er au 4 aoĂ»t 1929 [20].

Fritz Thyssen, magnat du trust de l’acier, fut convaincu par Hitler dĂšs 1923. Il prĂ©tendra avoir donnĂ© 100 000 marks Ă  Hitler lors du putsch munichois de novembre 1923 et la mĂȘme somme en 1931. En rĂ©alitĂ©, il a financĂ© tous les partis politiques sans distinction. En 1932, sur les millions qu’il verse aux diffĂ©rents partis, le NSDAP n’en reçoit que 3 % contre 8 % aux partis de droite, 6 % Ă  ceux de gauche et 83 % aux partis du centre [21].

Wilhelm Keppler, dirigeant d’une petite entreprise chimique badoise, devint membre du NSDAP en fĂ©vrier 1927 (carte 62 424) puis membre de la SS en aoĂ»t 1932 (50 816). Ensuite, il siĂšgera au directoire de plusieurs firmes allemandes dont deux filiales d’IG Farben, la Kontinental Oil AG et la Braunkohle-Benzin AG. Celle-ci Ă©tant l’exploitant allemand de la Standard Oil of New Jersey Technology pour la transformation du charbon en essence synthĂ©tique, Keppler se retrouvera ainsi au Conseil d’Administration d’une firme utilisant un transfert de technologie Ă©tats-unienne qui permettra d’avitailler les vĂ©hicules de la Wehrmacht.

En décembre 1931, Hitler le charge de mettre sur pied une commission économique qui sera connue sous le nom de Cercle Keppler aprÚs sa fondation. En 1935 il devint son conseiller économique.

August Rosterg a fondĂ©, avec la Dresdner Bank, la Kali-Industrie AG Ă  Kassel laquelle dĂ©tiendra une position dominante dans l’industrie de la potasse, sous le nouveau nom de Wintershall AG. En 1931, Rosterg Ă©largit le groupe pour y inclure la production de pĂ©trole et de gaz naturel. En trois dĂ©cennies, il a constituĂ© un groupe Ă  structure verticale intĂ©grĂ©e allant de la matiĂšre premiĂšre brute au produit final dans les secteurs de la potasse et du pĂ©trole. Rosterg a Ă©crit des articles pour le Völkischer Beobachter et fut membre du cercle Keppler Ă  sa crĂ©ation.

Hjalmar Schacht prĂ©sident de la Deutsche Reichsbank de 1923 Ă  1930, auparavant membre du conseil d’administration de la Dresdner Bank et de la DarmstĂ€dter und Nationalbank, fut nommĂ© commissaire aux devises du Reich fin 1923. Il a rencontrĂ© Hitler pour la premiĂšre fois le 5 janvier 1931, dans l’appartement d’Hermann Göring, Badenschen Strasse 7 Ă  Berlin-Schöneberg, oĂč l’on venait « dĂźner Ă  l’improviste Â» avec Fritz Thyssen, Joseph Goebbels et leurs Ă©pouses. Dans une lettre confidentielle Ă  Hitler datĂ©e du 12 avril 1932, il propose de « travailler Ă  une correspondance complĂšte entre les vues fondamentales du national-socialisme et celles de l’entreprise privĂ©e Â». Le ralliement, en 1930, de Hjalmar Schacht, qui avait jugulĂ© l’hyperinflation en 1924, est certainement le plus prestigieux Ă  cette date [22].

Les cercles aristocratiques du capital foncier, industriel et agraire

À cette Ă©poque, il y avait des lieux de rencontre importants, qu’il fallait connaĂźtre, comme le Berliner NationalKlub, fondĂ© le 2 octobre 1919. C’était un club politique de l’aristocratie industrielle et un centre de la droite nationale. Sous la direction d’Alfred Hugenberg [23], se rĂ©unissaient des reprĂ©sentants du monde politique, de la noblesse, de l’armĂ©e et de l’économie qui s’efforçaient de promouvoir « l’idĂ©e nationale Â» sur une base anticommuniste. Le club Ă©tait proche du DNVP.

Au cours des annĂ©es 1920, des « clubs nationaux Â» ont Ă©mergĂ© Ă  Mayence, Magdebourg, Leipzig et Dresde, entre autres villes. C’étaient des organisations indĂ©pendantes, mais en pratique elles Ă©taient liĂ©es grĂące aux relations personnelles de leurs membres. Le Berliner NationalKlub Ă©tait le plus important, avec 1 800 membres en 1925. Les frais d’inscription y Ă©taient de 500 marks et les cotisations annuelles de 200 marks. Le club se considĂ©rait comme un « point de ralliement intellectuel pour les combattants contre le systĂšme de Weimar Â». Un dĂ©pliant promotionnel du club indiquait Ă  propos de ses objectifs de base :

« [Le club …] devrait ĂȘtre un club vraiment allemand en termes de composition et de direction ; ĂȘtre un point de rencontre pour tous les cercles dans lesquels l’idĂ©e nationale vit ; qui sont convaincus qu’une rĂ©surgence du peuple allemand n’est possible que sur la base de l’idĂ©e nationale et sont donc dĂ©terminĂ©s Ă  contrecarrer les forces dominantes, perturbatrices et tournĂ©es vers l’international. Â»

En dĂ©cembre 1921, puis en mai et juin 1922, Adolf Hitler a pris la parole devant le club de Berlin. On sait peu de choses sur le contenu et le dĂ©roulement de ces confĂ©rences. Wilhelm Weicher a Ă©crit Ă  propos de l’apparition du 29 mai 1922 que : « Les salles du club avaient Ă©tĂ© remplies d’un nombre inhabituellement Ă©levĂ© de visiteurs Â». En 1932, le club s’est ralliĂ© au « Front de Harzbourg Â» (lire plus loin) et s’est largement rapprochĂ© du NSDAP. L’historien Werner Jochmann juge que les ressources financiĂšres du NSDAP ne provenaient probablement pas des clubs en tant que tels, mais de ses membres pris individuellement [24].

Hitler s’est Ă©galement produit le 28 fĂ©vrier 1926 au « Hamburger NationalKlub Â». Il y fut accueilli par Vorwerk de la maniĂšre suivante :

« Les mots d’introduction sont inutiles pour l’invitĂ© que nous sommes honorĂ©s de voir avec nous ce soir… Le viril plaidoyer de ses convictions lui a valu respect et admiration dans les cercles les plus larges. Nous sommes trĂšs heureux qu’il soit venu nous voir, et les membres du club lui ont Ă©galement exprimĂ© ce bonheur en venant si nombreux ce soir… L’évĂ©nement d’aujourd’hui est plus populaire peut-ĂȘtre qu’aucun autre Ă©vĂ©nement passĂ© du club. Â»

Un enregistrement du discours d’Hitler a Ă©tĂ© conservĂ©. Dans ce discours, il s’est recommandĂ© Ă  la bourgeoisie de Hambourg comme sauveur contre le marxisme. Il a dĂ©clarĂ© : « Nous avons quinze millions d’individus qui sont consciemment et dĂ©libĂ©rĂ©ment antinationaux, et tant que ces quinze millions qui reprĂ©sentent les forces vives de la nation ne reviendront pas aux sentiments patriotiques qui nous sont communs, les discours de reconstruction et de renouveau de l’Allemagne resteront des ragots sans importance. […] C’est Ă  partir de cette constatation que s’est jadis fondĂ© le mouvement que j’essaie de faire grandir. Notre tĂąche est trĂšs Ă©troitement dĂ©finie : c’est la destruction, la destruction de la vision du monde marxiste. Je dois prĂ©ciser une chose : la destruction et l’anĂ©antissement, c’est quelque chose de fondamentalement diffĂ©rent de ce que visent les partis bourgeois. Car le but de ces partis n’est pas l’anĂ©antissement du marxisme, mais seulement une victoire Ă©lectorale. […]

Soit le marxisme nous extermine, soit nous l’exterminons jusqu’à la derniĂšre trace. Bien sĂ»r, cette formule, comme la vision du monde qui rĂšgne en Italie en ce moment, porte en soi un pouvoir fort, un pouvoir qui Ă©crasera et brisera impitoyablement la nuque de ses ennemis, un pouvoir qui proclame que le combat ne se terminera qu’au moment oĂč l’ennemi sera complĂštement vaincu […]

Quand on aura compris que notre destin c’est de briser le marxisme, alors tous les moyens qui peuvent conduire Ă  ce succĂšs seront regardĂ©s comme lĂ©gitimes. Un parti qui veut accomplir ce destin doit s’adresser aux masses, aux masses que le marxisme a lui-mĂȘme utilisĂ©. […] Ce mouvement… doit se servir de la foule… La seule arme qui puisse briser le marxisme, c’est une large masse dĂ©terminĂ©e et tenace. Sans elle, nous ne serons pas capables de maĂźtriser le flĂ©au mondial du marxisme
 (Applaudissements, bravos !). [25] Â»

Hitler s’est de nouveau exprimĂ© au club national de Hambourg le 1er dĂ©cembre 1930. En 1931, Joseph Goebbels y fut aussi invitĂ© Ă  prendre la parole.

La « Ruhrlade Â», cabinet secret de l’industrie lourde

Dans ce cercle trĂšs fermĂ© qui a Ă©tĂ© fondĂ© en janvier 1928 par Paul Hermann Reusch [26], les grandes entreprises de la Ruhr Ă©taient reprĂ©sentĂ©es par un ou deux membres. L’existence de cette Ruhrlade fut tenue secrĂšte. Ses membres se rĂ©unissaient une fois par mois pour Ă©changer leurs points de vue Ă©conomiques et politiques. Les dons, jusqu’à 1,5 million de Reichsmarks par an, allaient aux partis bourgeois (le DDP, le parti du centre DVP et le DNVP). Martin Blank qui servĂźt d’intermĂ©diaire avec les partis politiques, a tentĂ© Ă  plusieurs reprises d’unir ces partis dans un mouvement de rassemblement bourgeois mais il a Ă©chouĂ©. La Ruhrlade fournira des moyens financiers pour la publication de journaux dont le cĂ©lĂšbre « Deutsche Allgemeine Zeitung Â» et le « Berliner Herrenklub [27] Â».

Apparemment, toutes les « procĂ©dures de rĂ©solution des conflits salariaux Â» dans l’industrie rhĂ©nane-westphalienne sont passĂ©es par la Ruhrlade. Comme l’écrit Reinhard Neebe [28], il s’agissait du « cabinet secret Â» de l’industrie lourde. Mais outre Thyssen, Krupp, Paul Reusch, Albert Vögler, Fritz Springorum et Paul Silverberg, il n’y avait peu d’autres personnalitĂ©s qui pouvaient se vanter d’appartenir Ă  cette organisation [29].

À partir de 1931, des dons de la Ruhrlade ont Ă©tĂ© versĂ©s Ă  certains nationaux-socialistes rĂ©putĂ©s « plus raisonnables et plus modĂ©rĂ©s Â» : il fallait se rassurer contre la persistance des courants anti-systĂšmes et antisĂ©mites radicaux dans le parti, tels ceux de la SA et du NSBO (Organisation des cellules d’entreprises national-socialistes). D’ailleurs, jusqu’en janvier 1933, on espĂ©rait que von Papen parviendrait Ă  « apprivoiser Â» les nationaux-socialistes en formant une coalition sous sa direction. Cependant, la Ruhrlade n’a pas pu exercer une grande influence dans les mois dĂ©cisifs avant la passation de pouvoir aux nazis, car elle ne s’était pas rĂ©unie depuis l’étĂ© 1932 en raison des conflits internes provoquĂ©s par l’affaire de Gelsenkirchen [30] qui divisa ses membres.

Von Papen tant un reprĂ©sentant typique, Ă  plusieurs titres, de l’aristocratie aux commandes de l’Allemagne en ce temps-lĂ , il vaut la peine de dire un mot de Franz Joseph Hermann Michael Maria von Papen (1879-1969), nĂ© dans une famille d’aristocrates catholiques hĂ©ritiĂšre des droits d’extraction du sel de Werl depuis 1298. La femme de von Papen Ă©tant la fille d’un industriel sarrois fortunĂ©, sa dot fĂźt de lui un homme trĂšs riche. Ce noble, prussien et officier d’état-major, fut attachĂ© d’ambassade et membre de services spĂ©ciaux en AmĂ©rique du nord puis au Moyen-Orient ; il s’y est montrĂ© habile Ă  dĂ©fendre les intĂ©rĂȘts de son pays durant la premiĂšre guerre Ă  travers diffĂ©rents coups de mains et « coups tordus Â» dont il s’est toujours tirĂ© grĂące Ă  son immunitĂ© diplomatique. Pendant son temps Ă  Constantinople, von Papen s’est liĂ© d’amitiĂ© avec Joachim von Ribbentrop ; d’autre part, il Ă©tait au courant du gĂ©nocide armĂ©nien, ce qui ne semble pas l’avoir moralement troublĂ©, ni Ă  l’époque, ni plus tard dans sa vie. De retour en Allemagne, il a pris en avril 1920, le commandement d’une unitĂ© de Freikorps pour lutter contre les « rouges Â» et a dĂ©butĂ© sa carriĂšre politique Ă  la fin de cette annĂ©e-lĂ  [31].

Les rapports entre NSDAP et capital en temps de crise

(du 24 oct. 1929 au 29 janv. 1933)

Le Krach boursier de Wall-Street se produit le jeudi 24 octobre 1929. Le mĂ©morandum programmatique publiĂ© par la RDI (Reichsverband der German Industry, l’équivalent du medef) en dĂ©cembre 1929 sous le titre thĂ©Ăątral « Gloire ou dĂ©clin ? Â» Ă©tait d’une importance exceptionnelle. Il disait :

« Les mesures d’austĂ©ritĂ© drastiques, accompagnĂ©es d’une forte rĂ©duction des impĂŽts et taxes touchant les entreprises (notamment la taxe professionnelle, qui doit ĂȘtre totalement supprimĂ©e), ainsi que les mesures de dĂ©mantĂšlement des services publics grĂące Ă  la ’simplification administrative’, ne peuvent finalement ĂȘtre atteintes qu’avec l’aide d’un rĂ©gime autoritaire et aprĂšs l’élimination politique des syndicats et des partis des travailleurs [32]. Â»

Au printemps 1930, le NSDAP compte 200 000 membres (soit cent fois plus qu’en 1920 et quatre fois plus qu’en 1923). Le 4 Juillet 1930, Otto Strasser responsable des SA et de son aile « anti-systĂšme Â», est poussĂ© Ă  quitter le NSDAP et fonde le « Front Noir Â». L’élimination des dissidences et des concurrences par Hitler sera achevĂ©e quatre ans plus tard, lors de la nuit des « longs couteaux Â».

Aux Ă©lections du 14 septembre 1930, le NSDAP fait une percĂ©e avec 18,2% des suffrages exprimĂ©s (6,4 millions de voix, grĂące Ă  une poussĂ©e dans le monde paysan), tandis que le DNVP chute de 7 %. AprĂšs ces Ă©lections, la Reichsbank perd en quelques jours plusieurs centaines de millions de Reichsmarks en devises et en or. De nombreuses obligations d’entreprises, de banques et de sociĂ©tĂ©s publiques allemandes chutent Ă  Wall Street : un gouvernement du Reich avec la participation du NSDAP semblait ĂȘtre un grand risque pour le remboursement des importantes dettes allemandes privĂ©es et publiques, mais surtout un danger pour les investissements massifs des Etats-unis outre-Rhin. Dans le pays, face Ă  l’aggravation de la crise Ă©conomique et sociale et depuis que le NSDAP jusque-lĂ  insignifiant a conquit le rang de deuxiĂšme parti aprĂšs le SPD (parti social dĂ©mocrate), une question est devenue d’une actualitĂ© brĂ»lante pour les responsables des grandes entreprises : « Comment se positionner par rapport au NSDAP Â» ? Lorsqu’à la fin de 1930 les rĂ©percussions de la crise Ă©conomique touchĂšrent un milieu trĂšs conservateur – chefs d’entreprises moyennes dans la transformation des mĂ©taux en Saxe, propriĂ©taires fonciers ou chambres de commerce et d’industrie par exemple – le soutien aux nazis s’affirma.

Mais le retrait des capitaux Ă©tats-uniens d’Allemagne, alors qu’ils participaient au soutien d’une Ă©conomie fragile, a approfondi cette crise Ă©conomique : Ă  l’étĂ© 1931, la production industrielle allemande baisse de 40 %. En dĂ©cembre, il y a six millions de personnes au chĂŽmage total et 8 millions de chĂŽmeurs partiels, soit 22% de l’ensemble de la population (30% au dĂ©but de 1932).

Avec Kurt Schmitt, August Diehn et GĂŒnther Quandt, August Rosterg appartenait Ă  un groupe d’industriels qui, lors d’une rencontre avec Adolf Hitler Ă  l’hĂŽtel Kaiserhof en 1931, ont fourni au NSDAP 25 millions de Reichsmarks « en cas de coup d’État de gauche Â» [33]. Sous rĂ©serve d’inventaire, il s’agirait de la premiĂšre subvention d’importance.

Le 17 juillet 1931, RĂŒdiger Graf von der Goltz [34] remet la requĂȘte de l’Association d’économie politique de Francfort – un manifeste cosignĂ© par une dizaine de directeurs de PME – Ă  Paul von Hindenburg, requĂȘte l’invitant Ă  confier le pouvoir au NSDAP. En aoĂ»t 1931, Kirdorf a organisĂ© un Ă©change de vues apparemment sans suites, entre Hitler et trente Ă  quarante reprĂ©sentants de l’industrie du charbon et de l’acier. Il a lui-mĂȘme soutenu financiĂšrement Hitler, mais modestement.

Albert Vögler, qui participa en 1918 Ă  la fondation du parti populaire Allemand (DVP) a rencontrĂ© Adolf Hitler le 11 septembre 1931. Il fut directeur de la sociĂ©tĂ© miniĂšre Deutsch-Luxemburgische Bergwerks- und HĂŒtten-AG. Entre 1925 et 1927, il fut membre de la chambre de commerce de Dortmund et prĂ©sident du syndicat du charbon Rheinisch WestfĂ€li. En 1926, Vögler a fondĂ© la Vereinigte Stahlwerke AG et en fut le prĂ©sident jusqu’en 1935. À partir de 1932, il a ouvertement financĂ© le parti nazi. Il fut membre de la Freundeskreis, cercle des amis de l’économie ou Cercle Keppler.

Le 11 octobre 1931, une partie du patronat constitue avec le NSDAP une plate-forme – le Front de Harzbourg – qui rĂ©clame un gouvernement dirigĂ© par un « homme fort Â»â€Š Mais mis Ă  part Fritz Thyssen et Ernst Brandi, la plupart des chefs de file de l’industrie et des grandes entreprises qui avaient Ă©tĂ© invitĂ©s Ă©taient absents [35]. Cette brĂšve alliance politique de droite qui tente d’unifier l’opposition au Chancelier Heinrich BrĂŒning (de la droite classique) [36] comprenait notamment :

  • le Parti national du peuple allemand (DNVP) de l’homme d’affaires millionnaire Alfred Hugenberg, chef d’un conglomĂ©rat d’entreprises d’édition, de cinĂ©ma, de presse et de publicitĂ© qui exerce une grande influence sur la presse allemande d’extrĂȘme-droite par le biais de sa maison d’édition Scherl Verlag et de la direction du Berlin NationalKlub,
  • le Stahlhelm ou Bund der Frontsoldaten, (les casques d’acier ou ligue des soldats du front) organisation paramilitaire issue des corps francs et comptant un demi-million de membres en 1930,
  • la Ligue agricole (Landbund) ainsi que
  • la ligue pangermaniste (Alldeutscher Verband).

Mis Ă  part le NSDAP, toutes ces organisations seront dissoutes en 1933.

On constate donc qu’en octobre 1931, si certains grands patrons se rĂ©vĂšlent parfois gĂ©nĂ©reux avec le NSDAP depuis plusieurs annĂ©es et plus encore depuis sa percĂ©e Ă©lectorale du 4 septembre 1930, nous sommes encore loin d’un appui financier ou politique dĂ©terminant et publiquement affirmĂ© du grand capital allemand, encore prudent ou divisĂ© sur ce point.

En dĂ©cembre 1931, suite Ă  la dĂ©nonciation d’un ancien national-socialiste, Wilhelm Groener, ministre de l’IntĂ©rieur et ministre de la DĂ©fense dans le cabinet BrĂŒning, prend connaissance d’un abondant matĂ©riel qui prouve que le NSDAP prĂ©pare un coup de force avec une liste de personnalitĂ©s Ă  assassiner. Les enquĂȘtes et perquisitions ne laissent aucun doute quant Ă  la responsabilitĂ© d’Hitler et de son entourage, mais le Chancelier BrĂŒning, qui a bien informĂ© la cour de Leipzig, se contente d’un faux-semblant de rĂ©pression, alors que les SA, les SS et toutes les formations nationales-socialistes auraient dĂ» ĂȘtre dissoutes [37].

Au cours de l’annĂ©e 1932, Hitler acquiert une certaine respectabilitĂ© auprĂšs des grands patrons qu’il a rencontrĂ©s Ă  DĂŒsseldorf le 27 janvier, grĂące Ă  Schröder.

Otto Wolff Ă©tait un des plus gros industriels dans le secteur de la sidĂ©rurgie. Le montant de ses dons au parti nazi s’élĂšveraient Ă  200 000 Reichsmarks entre 1931 et la fin de 1932. ParallĂšlement, le 10 octobre 1932, il aurait transfĂ©rĂ© 50 000 marks au Chancelier alors en fonction, Franz von Papen. Wolff est un excellent exemple des grands entrepreneurs qui ont Ă©vitĂ© les dĂ©clarations publiques en faveur du NSDAP avant le 30 janvier 1933 et qui ne faisaient ni partie du cercle Keppler, ni des signataires de la « pĂ©tition des industriels Â» qui sera soumise Ă  Paul von Hindenburg en novembre 1932.

Lors d’une des conversations entre Georg Keppler et Hitler en 1931, celui-ci fait savoir qu’il est Ă  la recherche d’hommes d’affaires Allemands prĂȘts Ă  tenir le rĂŽle de conseillers Ă©conomiques lorsque le NSDAP aura pris le pouvoir. Keppler se met immĂ©diatement au travail. Avec l’aide de Fritz Kranefuss, il rĂ©unit un groupe d’industriels en un « Cercle des amis de l’économie Â» dont les membres rencontrent Hitler en mai 1932. Celui-ci leur expose alors les buts du National-socialisme de façon circonstanciĂ©e. Suite Ă  une sĂ©rie de rĂ©unions – auxquelles assistent Heinrich Himmler, plusieurs officiers SS et des banquiers – un pacte est scellĂ© : le cercle Keppler crĂ©Ă© un mois aprĂšs, soutiendra non seulement Hitler au cours de sa campagne Ă©lectorale, mais Ă©galement pendant la premiĂšre annĂ©e du rĂ©gime. AprĂšs des entretiens prĂ©liminaires, ce cercle formalise son existence le 20 juin 1932 Ă  l’hĂŽtel « Kaiserhof Â» lors d’une rencontre avec Adolf Hitler.

Par ailleurs, Walther Funk a dirigĂ© la Commission de politique Ă©conomique du NSDAP et s’est formĂ© « au sein du NSDAP en tant que contrepoids idĂ©ologique et personnel de plus en plus fort Ă  la domination programmatique et organisationnelle des « anti-systĂšmes Â», notamment dans les SA. Par son influence sur Hitler, il a contribuĂ© Ă  un changement de cap en direction d’une ligne plus favorable aux entrepreneurs [38].  Â»

Le 20 juillet 1932, von Papen a lancĂ© le coup d’État contre le gouvernement social-dĂ©mocrate de l’État libre de Prusse. Cet Ă©vĂšnement est considĂ©rĂ© comme une Ă©tape majeure dans la chute de la rĂ©publique de Weimar en ce qu’il a modifiĂ© le rapport des forces politiques en prĂ©sence, facilitant ainsi la nazification de l’Allemagne aprĂšs l’accession au pouvoir d’Adolf Hitler.

En deux annĂ©es seulement, et aprĂšs une campagne Ă©lectorale extrĂȘmement efficace, le NSDAP devient le premier parti du Parlement lors des Ă©lections du 31 juillet 1932. Le 11 aoĂ»t, jour fĂ©riĂ© qui commĂ©morait l’adoption de la Constitution de Weimar de 1919, von Papen et son ministre de l’IntĂ©rieur, le baron Wilhelm von Gayl, ont convoquĂ© une confĂ©rence de presse pour prĂ©senter les plans d’une nouvelle constitution qui transformerait de fait l’Allemagne en un Ă©tat plus qu’autoritaire. Deux jours plus tard, le gĂ©nĂ©ral Kurt von Schleicher et von Papen offraient Ă  Hitler le poste de vice-chancelier, ce qu’il a rejetĂ© [39].

À l’automne 1932, avant les nouvelles Ă©lections lĂ©gislatives cruciales de novembre, les nazis menĂšrent une violente campagne « anti-systĂšme Â», populiste et pro-agrarienne qui incita nombre de grands industriels dont Krupp, Albert Vögler, le directeur des AciĂ©ries rĂ©unies Siemens pourtant membre du cercle Keppler etc. Ă  intervenir directement contre eux. Ils proposĂšrent ainsi, lors d’une rĂ©union Ă  Berlin, le 19 octobre 1932, l’unitĂ© de toutes les forces nationalistes et conservatrices Ă  l’exclusion du NSDAP, ainsi que le soutien au Chancelier von Papen.

Le 6 novembre 1932, lors de nouvelles Ă©lections, le parti nazi ne recueille plus que 33% des voix. En quelques mois, il a perdu 2 millions de suffrages, surtout parmi les classes moyennes, qui commencent Ă  le dĂ©serter. Pourtant, un groupe composĂ© d’hommes politiques, de militaires et de propriĂ©taires fonciers dĂ©cide de faire alliance avec lui [40].

Le 19 novembre 1932, une vingtaine de personnalitĂ©s [41] proches des nazis – des industriels, des banquiers dont certains Ă©taient membres du cercle Keppler, du Deutscher Herrenklub (club exclusivement masculin) ou des « casques d’acier Â» et pour la plupart aristocrates – demandent au prĂ©sident de nommer Hitler au poste de Chancelier. Paul von Hindenburg s’exĂ©cutera deux mois plus tard, le 30 janvier 1933. L’idĂ©e de cette pĂ©tition (Industrielleneingabe) a Ă©mergĂ© Ă  la fin octobre 1932 au sein du Cercle Keppler. L’élaboration du texte fut facilitĂ©e en particulier par Hjalmar Schacht, seul adhĂ©rent du Cercle ayant une certaine expĂ©rience politique.

Beaucoup d’auteurs continuent d’écrire que cette adresse fut « signĂ©e par les grands noms de l’industrie allemande Â», dont Krupp, Siemens, Reusch, Bosch, etc. L’erreur provient d’une confusion entre l’adresse elle-mĂȘme et un brouillon retrouvĂ© dans les papiers de von Schröder et qui prĂ©voyait de contacter une sĂ©rie de noms prestigieux [42].

IG Farben [43], la plus grande entreprise chimique au monde, charge Heinrich Gattineau (chef du service de relations publiques du groupe) et Heinrich BĂŒtefisch, directeur de la Leuna-Werke, de demander un entretien confidentiel Ă  Hitler en dĂ©cembre [44] 1932. La direction d’IG Farben voulait s’assurer qu’Hitler, en cas d’arrivĂ©e Ă  la chancellerie considĂ©rĂ©e comme probable, soutiendrait les activitĂ©s du groupe qui produira entre autres choses, le Zyklon B et l’essence synthĂ©tique.

À partir de dĂ©cembre 1932, le NSDAP, bien qu’en pleine crise interne et en forte perte de vitesse, reste le premier parti du pays en possĂ©dant 196 siĂšges au Reichstag, c’est-Ă -dire le tiers des siĂšges du Parlement. Le SPD en dĂ©tient 121, le parti communiste (KPD) en pleine progression 100 et les chrĂ©tiens dĂ©mocrate du Zentrum, 70.

Le 4 janvier 1933, Hitler et von Papen se sont rencontrĂ©s en secret chez le banquier Kurt von Schröder Ă  Cologne pour Ă©laborer une stratĂ©gie afin d’écarter Von Schleicher alors Chancelier, prĂ©ciser la composition et le programme d’un gouvernement commun. Le 9 janvier 1933, von Papen et Paul von Hindenburg conviennent de former un nouveau gouvernement avec Hitler, mais Ă  quelles conditions et selon quelle rĂ©partition des pouvoirs ?

Le soir du 22 janvier lors d’une rĂ©union Ă  la villa de Joachim von Ribbentrop Ă  Berlin, von Papen s’est engagĂ© Ă  soutenir Hitler comme Chancelier dans un projet de « gouvernement de concentration nationale Â», dans lequel il serait lui-mĂȘme vice-chancelier et ministre-prĂ©sident de la Prusse. Le 23 janvier, von Papen a prĂ©sentĂ© Ă  von Hindenburg sa proposition de nommer Hitler comme Chancelier, tout en le surveillant. Le 28 janvier Paul von Hindenburg renvoya von Schleicher qui avait Ă©tĂ© abandonnĂ© par tous ses amis.

Dans la matinĂ©e du 29 janvier, von Papen a rencontrĂ© Hitler et Hermann Göring dans les appartements de ce dernier, oĂč il a Ă©tĂ© convenu que von Papen serait vice-chancelier et commissaire pour la Prusse. C’est au cours de cette rĂ©union que von Papen a appris pour la premiĂšre fois qu’Hitler voulait dissoudre le Reichstag aprĂšs sa nomination et, qu’une fois remportĂ© la majoritĂ© des siĂšges aux Ă©lections lĂ©gislatives, il projetait d’activer une loi d’habilitation afin de pouvoir promulguer ensuite des dĂ©crets-lois sans l’aval du Reichstag [45]. Quand les responsables autour de von Papen ont exprimĂ© des inquiĂ©tudes quant Ă  l’arrivĂ©e au pouvoir d’Hitler, il leur a rĂ©pondu, « comment voulez-vous faire autrement ? Â», puis il les rassura : « j’ai la confiance de Paul von Hindenburg et dans deux mois, nous aurons mis Hitler dans un placard [46]. Â»

Ainsi, jusqu’en janvier 1933, le « grand capital Â» en tant que classe n’a pas fait grand-chose pour mettre le NSDAP au pouvoir, ni financiĂšrement, ni politiquement et lorsque cela est arrivĂ©, ce fut Ă  contre-cƓur et le fruit d’une lourde erreur d’apprĂ©ciation : ses reprĂ©sentants croyaient pouvoir le contrĂŽler, lui, son parti et ses milices.

Epilogue. Le 30 janvier 1933, plusieurs choses se jouent

Von Papen a donc rĂ©ussi Ă  convaincre le vieux marĂ©chal de passer outre ses rĂ©ticences et de nommer Hitler Ă  la chancellerie en soulignant que les nazis ont un potentiel Ă©lectoral, un gros appareil militant, deux forces miliciennes et des cadres bien formĂ©s. Ainsi seraient-ils Ă  mĂȘme d’apporter Ă  la droite classique le soutien populaire qui lui manque, ajouta-t-il. Von Papen assura : « il ne faut pas s’inquiĂ©ter de la prise du pouvoir par ce petit-bourgeois qui est sous notre coupe Â».

Or, « si Paul von Hindenburg avait rĂ©sistĂ© une fois de plus, il y a fort Ă  parier que le NSDAP aurait continuĂ© Ă  perdre de l’influence. Ses caisses Ă©taient vides, il ne faisait plus le plein dans ses meetings et il Ă©tait de plus en plus minĂ© par des divisions. En outre, l’économie commençait Ă  repartir. Autrement dit, si les Ă©lites n’avaient pas fait ce pari insensĂ© en janvier 1933, Hitler et son parti seraient probablement tombĂ©s dans les oubliettes de l’histoire Â» [47].

Malheureusement, le prĂ©sident qui avait jurĂ© de ne jamais laisser Hitler devenir Chancelier, le nomme Ă  ce poste Ă  11h30 le 30 janvier 1933, avec von Papen comme vice-chancelier, flanquĂ© de nazis de la premiĂšre heure tels Hermann Göring (sans portefeuille) et Wilhelm Frick (Ă  l’intĂ©rieur), du chef des monarchistes Alfred Hugenberg Ă  l’économie et, Ă  la dĂ©fense, du gĂ©nĂ©ral Werner von Blomberg, homme de confiance de Paul von Hindenburg. Dans le cadre de l’accord qui a permis Ă  Hitler de devenir Chancelier, von Papen s’est vu accorder le droit d’assister Ă  toutes les rĂ©unions entre Hitler et von Hindenburg. De plus, les dĂ©cisions devant ĂȘtre prises Ă  la majoritĂ©, von Papen pense que ses amis conservateurs, au sein du cabinet, et sa proximitĂ© avec von Hindenburg lui permettront de garder Hitler sous contrĂŽle. Et il est de fait que « le gouvernement dont le FĂŒhrer prend la tĂȘte ne compte effectivement que trois membres du NSDAP sur onze. Von Papen espĂšre bien pouvoir rĂ©duire l’espace politique de l’encombrant Chancelier. Une stratĂ©gie qui va vite se rĂ©vĂ©ler vaine [48]. Â»

Deux jours aprĂšs sa nomination, le 1er fĂ©vrier 1933, Hitler prĂ©senta au cabinet un dĂ©cret-loi, qui, en vertu de l’article 48, [49] permettrait Ă  la police de mettre des personnes en « garde Ă  vue Â» sans inculpation. Il fut promulguĂ© par Paul von Hindenburg le 4 fĂ©vrier sous le nom de « DĂ©cret pour la protection du peuple allemand Â».

Le 20 fĂ©vrier 1933, dans la rĂ©sidence officielle du prĂ©sident du Reichstag Hermann Göring, se tient une rĂ©union secrĂšte convoquĂ©e par Hjalmar Schacht, dans laquelle Göring demande Ă  vingt-cinq patrons allemands (dont ceux d’Agfa, Allianz, BASF, Bayer, IG Farben, Krupp, Opel, Siemens, Telefunken
) de le soutenir financiĂšrement pour les Ă©lections. Il parvint pour la premiĂšre fois Ă  obtenir des fonds substantiels. Rosterg [50] participa Ă  cette rĂ©union au cours de laquelle les industriels prĂ©sents signĂšrent une sĂ©rie de chĂšques d’un total de 3 millions de Reichsmarks comme « aide de campagne Â» pour le NSDAP [51]. IG Farben, avec 400 000 Reichsmarks, y apporta la plus grande contribution financiĂšre. Au nom des prĂ©sents, Krupp remercia briĂšvement et plaidera pour l’instauration d’un État indĂ©pendant et politiquement fort. Le ralliement Ă©tait scellĂ©. C’est lĂ  que se situe le second moment dĂ©cisif, pas avant.

L’histoire s’accĂ©lĂ©ra : en moins de trois semaines, les « agents du grand capital Â» furent obligĂ©s de s’incliner devant le NSDAP, ses milices et son chef. Encore ne fut-ce que le dĂ©but d’une soumission qui allait en faire des marionnettes du nazisme. La guerre mondiale qui allait faire tourner la machine Ă  plein rĂ©gime n’était pourtant pas encore Ă  « l’ordre du jour Â» pour le capital.

Le Reichstag est incendiĂ© le 27 fĂ©vrier, les Ă©lections lĂ©gislatives auront lieu le 5 mars : 17 millions de voix et 288 siĂšges pour les nazis.

Fin mars 1933, Krupp von Bohlen et Carl Friedrich von Siemens, dĂ©lĂ©guĂ©s de la RDI Ă©taient en entretien avec Hitler Ă  la Chancellerie du Reich lorsque des membres du NSDAP ont investi le bureau de l’association RDI, en leur absence. L’expert Ă©conomique du parti hitlĂ©rien Otto Wagener y a exigĂ© le licenciement de tous les employĂ©s juifs et la dĂ©mission de Kastl ; derriĂšre cette intimidation, son but Ă©tait d’aligner la RDI sur la politique Ă©conomique du Reich telle qu’imaginĂ©e par les nazis. À cette occasion, Krupp von Bohlen, le prĂ©sident de la RDI a offert, comme BĂ€hr et Kopper l’écrivent judicieusement, « une image pathĂ©tique Â» : apparemment impressionnĂ©, l’industriel, pourtant l’un des hommes les plus riches d’Allemagne et d’Europe, connu pour sa force de caractĂšre et son indĂ©pendance d’esprit, n’a mĂȘme pas essayĂ© de soutenir Kastl et ses employĂ©s juifs [52]. La chute dĂ©butait.

Quelques réflexions provisoirement conclusives

L’humiliante dĂ©faite de 1918, le rejet de la RĂ©publique de Weimar, l’hyper-inflation de 1923 et la crise socio-Ă©conomique qui aura durĂ© dix ans, les talents d’un orateur littĂ©ralement possĂ©dĂ© par une idĂ©ologie longuement Ă©laborĂ©e et capable de galvaniser les foules, la dĂ©sintĂ©gration des partis, syndicats et organisations ouvriĂšres, les illusions des grands industriels et bien d’autres facteurs ont concouru Ă  l’arrivĂ©e d’Hitler Ă  la chancellerie
 Parmi ces derniers, certains Ă©taient absolument convaincus de pouvoir manipuler Hitler : ce n’était que la manifestation d’une vision aristocratique [53], largement dĂ©calĂ©e vis-Ă -vis de la rĂ©alitĂ©, issue d’un entre-soi consanguin dans l’ambiance duquel le capital allemand s’est en partie accumulĂ© Ă  la fin du xixe siĂšcle.

Certes, Hitler commença dĂšs 1926 Ă  courtiser le monde des affaires. Mais celui-ci ne prĂȘta d’abord guĂšre d’attention Ă  l’ancien petit caporal autrichien, roturier sans fortune personnelle. Durant les annĂ©es vingt, le NSDAP ne fit qu’une seule recrue significative dans la sphĂšre des grands patrons, ce fut l’industriel Emil Kirdorf, qui adhĂ©ra au parti nazi en 1927, alors qu’il Ă©tait octogĂ©naire et n’exerçait plus de fonctions opĂ©rationnelles. Qui plus est, Kirdorf quitta avec fracas le parti en 1928 et ne le rejoignit qu’en 1934 [54]. Les premiers industriels de renom convertis, Fritz Thyssen et Friedrich Flick, n’avaient pas le pouvoir de faire basculer les cercles aristocratiques [55] aux commandes de la grande industrie allemande vers le NSDAP.

Les dirigeants des grandes industries Ă©lectriques et chimiques – comme AEG et I.G. Farben moins touchĂ©es par la grande crise que l’industrie lourde – adeptes des thĂ©ories de Keynes, prĂ©conisaient une « rationalisation Â» et une Ă©conomie plus ou moins orientĂ©e par l’État. D’autres industriels comme Otto Wolff et Robert Bosch dĂ©fendaient des conceptions analogues qu’on rapprocherait aujourd’hui de l’ordolibĂ©ralisme. Tous ces milieux soutinrent Ă  fond le gouvernement BrĂŒning de mars 1930 Ă  mai 1932. Les dirigeants Ă©conomiques et financiers, aspiraient bien sĂ»r Ă  se dĂ©faire de la dĂ©mocratie parlementaire de Weimar qui leur Ă©tait structurellement dĂ©favorable et ne s’était pas montrĂ©e capable d’éviter ni et de surmonter les diffĂ©rentes crises de cette dĂ©cennie (1919-1930). En outre, une bonne partie du patronat, redoutant l’arrivĂ©e au pouvoir des sociaux-dĂ©mocrates et du communisme, pensait que seule la mise en place d’un rĂ©gime autoritaire pourrait les en prĂ©munir. Encore fallait-il qu’à leurs yeux, l’option soit crĂ©dible et Ă  plusieurs titres.

Or, les « 14 thĂšses sur la rĂ©volution allemande Â» d’Otto Strasser [56] publiĂ©es en juillet 1929 firent sensation. La 8e thĂšse avançait que « le renversement des systĂšmes Ă©conomiques individuels du capitalisme serait la condition prĂ©alable au succĂšs de la RĂ©volution allemande Â». Cela provoqua une profonde mĂ©fiance et mĂȘme un rejet ouvert des nazis parmi les maĂźtres de l’industrie lourde. Ils craignaient qu’une boĂźte de Pandore ne s’ouvre car, Ă  leurs yeux, personne ne pouvait se porter garant du fait que ces objectifs bruyamment prĂ©sentĂ©s comme une lutte contre le « capitalisme Â» en restent Ă  une lutte contre le « capital juif Ă©meutier Â» ou les « ploutocrates Â», et ne se tourne finalement contre eux.

Aussi, jusqu’au dĂ©but de 1931, l’essentiel des sommes versĂ©es par les grandes entreprises aux partis politiques alla dans les caisses de l’opposition conservatrice [57]. C’est sans doute pourquoi le 26 janvier 1932 Hitler fit un appel retentissant devant le club des industriels Ă  DĂŒsseldorf. NĂ©anmoins, lors de la campagne prĂ©sidentielle du 13 mars 1932, Ă  laquelle Hitler pu se porter candidat grĂące Ă  une naturalisation opportune, la majeure partie du monde des affaires soutint le prĂ©sident sortant, le marĂ©chal Paul von Hindenburg (53 % des voix, Hitler 36 % et le KPD 10 %).

En fait, les grands dirigeants Ă©conomiques et financiers ne furent pas majoritairement favorables aux nazis jusqu’en 1933. C’est sans doute une raison qui poussa Ă  la fondation du cercle Keppler ou cercle des amis de l’économie qui fut crĂ©Ă© en mai-juin 1932 ; ainsi une institution des liens entre le NSDAP et les responsables Ă©conomiques fut alors formalisĂ©e. Et si le 19 novembre 1932 seize dirigeants de grandes entreprises « signĂšrent une pĂ©tition Â» par laquelle ils demandaient au marĂ©chal Paul von Hindenburg de nommer Hitler Ă  la chancellerie, gardons-nous d’une apprĂ©ciation hĂątive ; il faut souligner que le comportement des « signataires Â» n’était pas reprĂ©sentatif de celui de la grande industrie Ă  cette date : la majeure partie des personnalitĂ©s Ă  qui ce texte fut envoyĂ© refusĂšrent de le signer. À l’opposĂ©, un document lui aussi datĂ© de novembre 1932 et appelant Ă  voter pour les partis soutenant von Papen [58] recueillit 339 signatures.

Il est vrai que certains, comme Fritz Thyssen, hĂ©ritier du groupe sidĂ©rurgique du mĂȘme nom, souhaitaient de longue date voir le NSDAP parvenir au pouvoir. Mais d’autres, comme Friedrich Flick, qui avait crĂ©Ă© un conglomĂ©rat dans le secteur du charbon et de l’acier, concevaient plutĂŽt leur contribution comme une souscription Ă  une sorte de contrat d’assurance. D’autres encore soutenaient financiĂšrement des membres du NSDAP perçus comme raisonnables ou modĂ©rĂ©s dans l’espoir de renforcer cette tendance. En tous cas, quelles que soient les sommes versĂ©es par le patronat allemand, elles ne suffirent pas Ă  sortir le NSDAP des difficultĂ©s financiĂšres dans lesquelles il se dĂ©battit jusqu’à la nomination de Hitler Ă  la chancellerie. Le 6 janvier 1933, Joseph Goebbels Ă©voquait encore dans son journal la mauvaise santĂ© financiĂšre de l’organisation.

Politiquement, et « contrairement Ă  ce qui a souvent Ă©tĂ© affirmĂ©, le grand patronat ne prit aucune part aux intrigues qui conduisirent le 30 janvier 1933 Ă  la nomination d’Hitler Ă  la chancellerie. [
] La clĂ© de l’attitude des grands industriels allemands durant les semaines cruciales de janvier 1933 rĂ©side dans la dĂ©fiance que leur inspirait Kurt von Schleicher [59], qui avait succĂ©dĂ© Ă  von Papen le 3 dĂ©cembre 1932. [
 Par ailleurs,] si, pour dĂ©bloquer la situation politique, ceux-ci adhĂ©rĂšrent Ă  la stratĂ©gie de Von Papen consistant Ă  porter Hitler Ă  la chancellerie tout en pensant se servir de son parti pour enrayer la menace communiste, c’est parce qu’ils croyaient vraiment en sa capacitĂ© Ă  isoler Hitler au sein d’un gouvernement dominĂ© par les conservateurs. L’échec de cette stratĂ©gie plaça tout le patronat allemand, dĂ©sormais privĂ© de ses appuis politiques traditionnels, en situation de fragilitĂ© par rapport aux nazis [60]. Â»

N’oublions pas non plus que du cĂŽtĂ© programmatique, la majoritĂ© du NSDAP prĂŽnait une autarcie Ă©conomique dont les grands industriels allemands ne voulaient pas entendre parler : leurs besoins en matiĂšres premiĂšres ou leurs exportations n’auraient pu s’en accommoder, du moins pas avant la mise en place d’une Ă©conome de guerre.

Reste la question suivante : pourquoi Hitler s’obstina-t-il Ă  se faire nommer Chancelier dans le cadre de la lĂ©galitĂ© rĂ©publicaine ?

Démettre le général Von Schleicher, un coup double

Jusqu’à sa prise du pouvoir, l’Etat-major de l’armĂ©e allemande s’oppose Ă  Hitler et dĂ©fend Weimar. À sa tĂȘte, l’homme de l’ombre, Ă©minence grise de Paul von Hindenburg et faiseur de cabinets, le GĂ©nĂ©ral Von Schleicher. D’abord Ministre de la DĂ©fense dans le gouvernement von Papen, Ă©tant maĂźtre de l’armĂ©e, il Ă©tait de facto maĂźtre des destinĂ©es d’un pays dans lequel toutes les institutions chancelaient, autrement dit, dans un pays en proie Ă  de multiples effondrements : « La sociĂ©tĂ© n’existait plus beaucoup, il n’y eĂ»t plus alors que des individus [61] Â» qui furent engloutis dans une colossale mise en spectacle des foules dĂ©filant en uniformes par les avenues ou dans les stades, Ă  l’éclatante lueur du soleil ou Ă  celle des torches, la nuit venue.

Von Schleicher au pouvoir, non seulement aucun changement de rĂ©gime ne pouvait advenir, mais comme il s’agissait Ă©galement de conquĂ©rir le pouvoir dans l’armĂ©e, il fallait donc se dĂ©barrasser de ce gĂ©nĂ©ral encombrant et si possible de maniĂšre dĂ©finitive. En janvier 1933, Hjalmar Schacht, l’ancien gouverneur de la Reichsbank publiquement ralliĂ© aux nazis, saura activer le bon piston pour faire bouger Paul von Hindenburg et se dĂ©barrasser de von Schleicher : l’ex-chancelier Franz von Papen, spĂ©cialiste des « coups tordus Â» et ami d’Oskar, le fils du PrĂ©sident, sera opportunĂ©ment mis Ă  contribution pour ce faire. Von Schleicher devra remettre sa dĂ©mission et le 30 janvier, Adolf Hitler sera appelĂ© Ă  la Chancellerie par Hindenburg. Nous connaissons la suite : la RĂ©publique, les partis, von Papen, Schacht, certains industriels seront balayĂ©s plus ou moins rapidement par le monstre qu’ils ont fabriquĂ©, le gĂ©nĂ©ral Schleicher sera assassinĂ© par le SD lors de la nuit des Longs Couteaux, le 30 juin 1934 et le MarĂ©chal mourra quelques semaines aprĂšs, laissant place nette au FĂŒhrer.

1932-2022, une comparaison bancale ?

En rĂšgle gĂ©nĂ©rale, seul un retour aux faits historiques ou aux dĂ©buts des dĂ©rives thĂ©oriques permet de dĂ©tricoter les argumentaires sommaires, conciliants, voire intellectuellement confortables ou politiquement douteux. Mais la chose n’est pas si simple, car les faits doivent Ă©galement ĂȘtre interprĂ©tĂ©s


FrĂ©dĂ©ric SallĂ©e et Johann Chapoutot s’accordent sur un point : la comparaison entre 1933 et 2019 ne serait pas pertinente. « Le contexte, qu’il soit social, Ă©conomique et politique, est sans commune mesure avec le cadre gĂ©nĂ©ral des annĂ©es 1930 Â», fait valoir le premier. Johann Chapoutot rappelle quant Ă  lui que « dans les annĂ©es 1930, on avait un rapport totalement diffĂ©rent Ă  la violence [62], Ă  la prĂ©sence des armes, au fait qu’il [pouvait] y avoir cent morts pendant une campagne Ă©lectorale. Aujourd’hui, on a changĂ© de monde. On n’est plus dans le sillage immĂ©diat d’un conflit et d’un dĂ©chaĂźnement de violence [63]. Â»

C’est entendu. Mais il subsiste tout d’abord un problĂšme de fond quant Ă  l’interprĂ©tation du nazisme et Ă  la pĂ©riode de l’entre-deux guerres. Il est dĂ» au fait qu’il y manque plusieurs dimensions, car devraient y ĂȘtre inclus : une analyse de l’accumulation particuliĂšre du capital en Allemagne au moins depuis le GrĂŒnderzeit (le temps des fondateurs, 1865-1873) ; un approfondissement de l’hypothĂšse wĂ©bĂ©rienne quant aux rĂŽles des cultures protestantes, nordiques, saxonnes dans les modĂšles de reprĂ©sentations et de relations sociales ; un dĂ©cryptage du rĂŽle idĂ©ologique majeur jouĂ© par les eugĂ©nismes dĂšs 1868 dans cet Occident ; une reconsidĂ©ration des effets gĂ©nĂ©ralement imputĂ©s Ă  la Grande guerre qui les sous-estiment au point de passer Ă  cĂŽtĂ© de l’essentiel [64] ; une exploration des rapports sociaux dĂ©liquescents de cette Ă©poque Ă  la lumiĂšre de la psychanalyse [65] ; une critique intrinsĂšque du mode de connaissance scientifique moderne, de ses effets et de sa place Ă  l’époque ; une Ă©tude des implications anthropologiques du capitalisme thermo-industriel et de ses technologies ; une intĂ©gration de tous les bouleversements (matĂ©riels, spirituels, politiques, techniques) propres Ă  nous faire saisir qu’une civilisation a cristallisĂ© au dĂ©but du xxe siĂšcle et qu’un nouvel imaginaire structure en profondeur les inconscients occidentaux, ce qui devrait dĂ©boucher sur l’élaboration de cadres conceptuels qui puissent intĂ©grer toutes ces approches.

Encore que tous ces travaux auraient grandement intĂ©rĂȘt Ă  s’appuyer sur une rĂ©vision radicalement critique du marxisme, de la psychanalyse, des apports de l’école de Francfort, de l’histoire et finalement de l’historiographie du contemporain qui a failli Ă  plusieurs reprises en ce qui concerne des Ă©vĂšnements de premiĂšre grandeur au xxe siĂšcle [66]. Cela permettrait de dĂ©passer les catĂ©gories usuelles d’apprĂ©ciation du nazisme qui opposent :

— Â« ceux qui analysent la pĂ©riode nazie comme le point culminant du Deutschtum (germanisme) et les marxistes [mĂ©canistes] qui voient « Auschwitz-Birkenau Â» comme un Ă©piphĂ©nomĂšne du capitalisme ;

— ceux qui disent que le dĂ©veloppement post-mĂ©diĂ©val allemand est un Ă©lĂ©ment fondamental dans la comprĂ©hension du phĂ©nomĂšne nazi ;

— ceux qui voient le nazisme comme un type de totalitarisme, et ceux qui le voient comme un type de fascisme [67]. Â»

Alors, nous serions Ă  mĂȘme de comprendre en quoi les oppositions entre ces interprĂ©tations peuvent ĂȘtre dĂ©passĂ©es au profit d’une conception plus prĂ©cise et plus riche d’enseignements de ce phĂ©nomĂšne historique. En outre, il faut bien en faire le constat : depuis trois-quarts de siĂšcle sa comprĂ©hension intime en reste inaboutie. Il s’agit donc de saisir ce qui s’oppose Ă  cet examen de maniĂšre aussi constante.

Or, ce qui s’y oppose prĂ©cisĂ©ment, c’est le visage, l’apparence, mieux, la figure de la mort telle que le xxe siĂšcle l’a imposĂ©e de maniĂšre puissante et pĂ©renne Ă  travers les crimes de masse commis lors des guerres mondiales, totales et industrielles, les crimes contre l’HumanitĂ© d’Auschwitz-Birkenau, puis d’Hiroshima et Nagasaki qui furent accompagnĂ©s du premier Ă©cocide. C’est qu’il s’agit d’une figure de la mort multidimensionnelle – tout Ă  la fois massive, industrielle, invisible ou terriblement spectaculaire, imparable, scientifique, totale, horrible ou sournoisement rĂ©pandue, puissante, gĂ©nĂ©rale ou secrĂšte
 – dont il est absolument impossible de faire les deuils et qui, contrairement aux « flĂ©aux Â» antĂ©rieurs, ne pouvait plus ĂȘtre imputĂ©e Ă  l’au-delĂ , mais provenait bien d’ĂȘtres « humains Â» d’ici bas, ce qui en redoublait la douleur inconsciente.

Ce faisant, c’est le statut mĂȘme de la mort qui fut alors remis en cause, instituant ainsi une rĂ©gression dans le processus d’hominisation acquis depuis que les sĂ©pultures furent inventĂ©es, il y a environ cent mille ans, par les Homo Sapiens et NĂ©anderthalensis. Dans de telles conditions, quelle autre solution pour le corps social que de plonger dans un profond dĂ©ni de la mort  ? Mais comme tous les dĂ©nis, cela fait ensuite barrage – et quel barrage ! – Ă  la comprĂ©hension de ce qui est advenu et du pourquoi cela est advenu.

Comble de difficultĂ©, il s’agit d’une figure de la mort qu’encapsule la scientificitĂ© d’une dite « modernitĂ© Â» idolĂątre de son omnipuissance dĂ©vastatrice, ce qui dĂ©robe au regard le fondement mĂȘme de cette civilisation, Ă  savoir le capital, dont la quintessence est prĂ©cisĂ©ment la guerre gĂ©nĂ©ralisĂ©e au vivant. C’est ce dont les nazis se firent les exĂ©cuteurs, que ce soit Ă  travers l’industrialisation de l’eugĂ©nisme, la militarisation des foules, la massification des dĂ©sirs, le travail forcĂ©, l’industriation des cadavres, l’extension du domaine de la guerre etc.

Ainsi, l’essentiel se dĂ©robe Ă  l’examen, quelles que soient les bonnes volontĂ©s, le sĂ©rieux ou l’opiniĂątretĂ© des chercheurs. Car il s’agit d’autre chose que d’une approche uniquement rationnelle


IntĂ©grer ces obstacles Ă  leur juste mesure dans l’analyse permettrait surtout de comprendre les dimensions universellement tragiques d’Auschwitz et d’Hiroshima ; en quoi nous Ă©tions dĂ©jĂ  entrĂ©s dans l’ùre des gĂ©nocides modernes depuis le dĂ©but du siĂšcle ; pourquoi nous ne sommes malheureusement pas prĂȘts d’en sortir si nous continuons Ă  pĂ©renniser ces aveuglements et la civilisation qui les soutiennent.

À toutes ces conditions, la comparaison entre les annĂ©es 1930 et celle que nous vivons serait un peu plus circonstanciĂ©e et autrement plus prĂ©cise. MĂȘme si ce n’est gĂ©nĂ©ralement pas admis, on aura compris que le parallĂšle entre ces deux Ă©poques est non seulement lĂ©gitime mais fĂ©cond car, dans l’un et l’autre cas, les sociĂ©tĂ©s sont non seulement en voie d’effondrement avancĂ©, mais, qui plus est, elles ne laissent entrevoir aucun avenir plus serein, au contraire. Certes, les causes ne sont pas identiques et leurs effets non plus, mais reste que le socius est actuellement en voie de destruction profonde et que cela ne date pas d’hier.

D’ailleurs, Ă  dĂ©faut d’en faire une analyse exhaustive, les symptĂŽmes s’imposent d’eux-mĂȘmes d’un bout Ă  l’autre de « l’échelle sociale Â» : d’un cĂŽtĂ© l’arrivĂ©e inopinĂ©e de clowns tristes au pouvoir [68] – de Trump Ă  Bolsonaro – avec leurs cortĂšges mortuaires en tous genres, de l’autre les dĂ©lires sectaires dont on apprend de la bouche d’une ancienne salariĂ©e de Facebook qu’ils sont sciemment entretenus et mĂȘme amplifiĂ©s dans les rĂ©seaux soi-disant sociaux par l’entreprise Ă©tats-unienne.

Ce qui est essentiel dans cette comparaison, ce n’est pas une pesĂ©e terme Ă  terme des Ă©vĂšnements et de leurs consĂ©quences, mais c’est de se rendre compte que nous en sommes Ă  un tel point de dĂ©litement que tout peut arriver, mĂȘme le pire, ce qui fut le cas en quatre petites semaines, entre le 4 et le 30 janvier 1933. Dans ce genre de situation fragile et instable, le pire – quoi qu’il ne soit pas certain – peut effectivement advenir, ce qui n’était pas le cas il y a encore quelques annĂ©es. C’est cela qui est nouveau et qui peut Ă©clater Ă  la face de tous.

Et en effet, il se trouve dans ce pays qu’outre une concentration des pouvoirs inĂ©dite depuis juillet 1940, outre une destruction des acquis sociaux et des services publics sans prĂ©cĂ©dents depuis cette mĂȘme date, outre l’exercice d’une violence Ă©tatique terrorisante, assassine et mutilante sans comparaison depuis le 17 octobre 1961, outre un remue-mĂ©nage factieux dans la police et l’armĂ©e inconnu depuis ces mĂȘmes annĂ©es, outre un projet de « rĂ©volution culturelle nĂ©olibĂ©rale Â» qui ferait passer l’envie de toute critique et de toute rĂ©volte, mĂȘme dans la jeunesse, outre les projets d’anĂ©antissement des rapports humains autres que marchands, outre les nouveaux modes de prolĂ©tarisation universelle des superflus mis en place par Uber et consorts, outre que depuis 2015 nous vivons majoritairement sous Ă©tat d’urgence ou Ă©tat d’exception, outre que des Ă©volutions neuro-physiologiques, psychiques et cognitives mises en marche par les gafam [69] sont en passe de donner naissance Ă  des foules de zombies numĂ©riques, outre l’exfiltration des classes ouvriĂšres en Orient opĂ©rĂ©e par la contre-rĂ©volution internationale des annĂ©es 1973 Ă  1989, outre la dĂ©gĂ©nĂ©rescence des partis, syndicats et mouvements d’opposition, outre l’instrumentalisation d’une pandĂ©mie qui instaure une division inĂ©dite au plus profond des communautĂ©s humaines afin de faire oublier les causes et les responsabilitĂ©s premiĂšres du capital dans cette histoire, ce qui est en cours, Ă  savoir une multitude d’effondrements, est certes trĂšs diffĂ©rent, mais non moins alarmant que ce qui advĂźnt dans les annĂ©es 1930 en Allemagne et malheureusement, il se pourrait que nous ne tardions pas Ă  le savoir.

Car il s’y ajoute de nouveaux dĂ©fis qui surpassent de loin ceux des deux derniers siĂšcles, au point que l’on pourrait dire que nous serons confrontĂ©s Ă  court, moyen ou long terme Ă  un danger multidimensionnel qui est Ă©cologique, climatique, pandĂ©mique, socio-Ă©conomique, sĂ©curitaire et guerrier ; oui, guerrier, car les affrontements impĂ©rialistes que l’on croyait remisĂ©s au musĂ©e du xxe siĂšcle refont surface, s’agissant notamment des jeux dangereux qui se dĂ©ploient et s’intensifient entre la Chine et les Etats-unis dans le Pacifique, et, d’une autre maniĂšre en AmĂ©rique Latine et en Europe.

A vrai dire, l’étude et l’esquisse du parallĂšle avec l’Allemagne des annĂ©es 1930 prĂ©sente un grand intĂ©rĂȘt car elle permet notamment de mettre en lumiĂšre un des deux pĂŽles qui manquaient Ă  l’analyse de ce qui s’est passĂ© Ă  cette Ă©poque [70], Ă  savoir une dimension anthropologique solide dans l’examen du phĂ©nomĂšne nazi. En d’autres termes, l’évocation des difficultĂ©s sociales, des moyens de coercition de l’État totalitaire, des violences miliciennes, etc. est totalement insuffisante pour expliquer que le nazisme ait durĂ© aussi longtemps (le NSDAP Ă©tait malheureusement dĂ©jĂ  majoritaire chez les Ă©tudiants dĂšs 1925). Seules des rĂ©sonnances puissantes entre un imaginaire structurant la majoritĂ© des inconscients et celui des institutions national-socialistes, peuvent rendre compte de la longĂ©vitĂ© de cet « ordre nouveau Â». Nous pourrions illustrer ce propos par son antithĂšse, Ă  savoir : « Lorsque l’imaginaire d’une civilisation se dĂ©fait, alors ses jours sont comptĂ©s Â».

Ces manques cruciaux dans l’analyse du phĂ©nomĂšne nazi nous avaient dĂ©jĂ  amenĂ© Ă  soutenir que les prĂ©misses d’Auschwitz-Birkenau font partie des « secrets de famille de la civilisation capitaliste Â» :

L’eugĂ©nisme doit ĂȘtre compris comme une transgression de l’interdit du meurtre en temps de paix sous l’égide du mode de connaissance scientifique moderne. La remise en cause de cet interdit qui est le fondement de toute vie sociale, a constituĂ© l’essence des « secrets de famille Â» de l’Occident capitaliste Ă  l’orĂ©e du xxe siĂšcle [71].

Les dĂ©triments de cette absence d’analyse anthropologique perdurent sous plusieurs formes : par la grĂące d’on ne sait quel surplomb politique ou thĂ©orique, beaucoup survolent avec condescendance les Ă©volutions actuelles ou ne les voient pas, ce qui les amĂšnent finalement Ă  ressasser des analyses dĂ©passĂ©es.

Jean-Marc Royer, le 26 dĂ©cembre 2021.

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Liste des pĂ©titionnaires du 19 novembre 1932

qui demandÚrent au président de nommer Hitler au poste de Chancelier. Paul von Hindenburg

1. Hjalmar Schacht, ancien prĂ©sident de la Reichsbank, membre du cercle Keppler ;

2. Friedrich Reinhart, porte-parole du conseil d’administration de la Commerzbank, membre de nombreux conseils d’administration dont celui de l’AEG (Allgemeine ElektricitĂ€ts-Gesellschaft), prĂ©sident de la Chambre de commerce et d’industrie de Berlin, membre du cercle Keppler ;

3. August Rosterg, PDG de Wintershall AG, membre du cercle Keppler ;

4. Kurt Freiherr von Schröder, banquier de Cologne, membre du cercle Keppler et du Deutscher Herrenklub. Des nĂ©gociations dĂ©cisives auront eu lieu chez lui, avant la nomination de Hitler au poste de Chancelier ;

5.Fritz Beindorff, propriĂ©taire de la Pelikan AG, membre du conseil de surveillance de la Deutsche Bank ;

6. Emil Helfferich, membre du conseil d’administration de la German-American Petroleum Company filiale Ă  100% de la Standard Oil of New Jersey Company (ESSO), prĂ©sident du conseil de surveillance de HAPAG, membre du cercle Keppler ;

7. Franz Heinrich Witthoefft, prĂ©sident du conseil d’administration de Commerzbank et de Privat-Bank, prĂ©sident de la chambre de commerce de Hambourg, vice-prĂ©sident de l’Association allemande de l’industrie et du commerce, membre des conseils de surveillance de la Deutsche Werft Ă  Hambourg et de la Standard Electric Lorenz, membre du cercle Keppler ;

8. Ewald Hecker, prĂ©sident de la chambre de commerce et d’industrie de Hanovre, vice-prĂ©sident du conseil de surveillance de la Commerzbank, membre du cercle Keppler ;

9. Kurt Woermann, armateur de Hambourg et membre du NSDAP ;

10. Carl Vincent Krogmann, copropriĂ©taire de la Hamburger Bank, de la sociĂ©tĂ© de transport et maison de commerce Wachsmuth et Krogmann, membre du conseil du Hamburger NationalKlub, maire de Hambourg de 1933 Ă  1945, membre de la chambre de commerce de Hambourg et membre du cercle Keppler ;

11. Kurt von Eichborn, copropriĂ©taire d’une banque privĂ©e Ă  Breslau ;

12. Eberhard Graf von Kalckreuth, prĂ©sident de la FĂ©dĂ©ration rurale impĂ©riale (Reichs-Landbund), membre du Deutscher Herrenklub ; membre du comitĂ© central de la Deutsche Reichsbank et prĂ©sident du conseil de surveillance de la Deutsche Landwirtschaftsbank AG. Membre des casques d’acier ou Stahlhelm.

13. Erich LĂŒbbert, cadre supĂ©rieur de Dywidag, prĂ©sident de l’AG fĂŒr Verkehrswesen, membre du Conseil Ă©conomique de l’organisation paramilitaire Stahlhelm ;

14. Erwin Merck, superviseur de HJ Merck & Co., une banque commerciale de Hambourg ;

15. Joachim von Oppen, prĂ©sident de la chambre d’agriculture de Brandebourg ; membre du conseil de surveillance de Harkortschen Bergwerke und Chemischen Fabriken AG.

16. Rudolf Ventzki, directeur général de la Maschinenfabrik Esslingen.

Ont Ă©tĂ© ultĂ©rieurement ajoutĂ©es les « signatures Â» des personnalitĂ©s suivantes :

— Fritz Thyssen, prĂ©sident du conseil de surveillance de Vereinigte Stahlwerke ;

— Robert Graf von Keyserlingk-Cammerau, membre du conseil des associations allemandes d’employeurs agricoles, membre du Deutscher Herrenklub ;

— Kurt Gustav Ernst von Rohr-Manze, propriĂ©taire terrien.

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Source: Lundi.am