Mai 8, 2021
Par Union Syndicale Solidaires
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La “Montaña” fut abordĂ©e dans la journĂ©e du 30 avril 2021, Ă  telle heure. Le navire Ă©tait ancrĂ© Ă  environ 50 brasses du port, “Ă©loignĂ© de l’agitation / et de la fausse sociĂ©tĂ©”. Autour de lui voltigeaient mouettes rieuses, cormorans, frĂ©gates perce-oreilles, ibis rouges et mĂȘme un colibri candide, perdu, qui cherchait Ă  faire un nid dans la proue. Sur la coque, sous la ligne de flottaison, des dauphins bouteilles tambourinaient une cumbia ; un requin baleine battait le rythme avec ses ailerons et la raie manta Ă©tendait ses ailes noires telles des hanches volantes.

Le groupe pirate Ă©tait menĂ© par le Sous-commandant insurgĂ© MoisĂ©s, accompagnĂ© d’une troupe formĂ©e par une insurgĂ©e tercia, un insurgĂ© chauffeurologue et mĂ©canicien, un membre des bases d’appui chauffeurologue, 5 [email protected], une commandante et deux commandants. Il Ă©tait lĂ  pour faire ses adieux Ă  la dĂ©lĂ©gation maritime, l’Escadron 421, et vĂ©rifier, in situ, que l’embarcation rĂ©unissait le nĂ©cessaire pour l’épopĂ©e nautique. Une Ă©quipe de soutien de la Commission Sexta Ă©tait prĂ©sente pour rĂ©diger les nĂ©crologies des personnes tombĂ©es au combat.

Il n’y eut pas de rĂ©sistance de la part de l’équipage. De fait, le capitaine avait auparavant ordonnĂ© de hisser comme misaine, une grande banderole arborant l’emblĂšme de la dĂ©lĂ©gation maritime zapatiste, associant ainsi la Montagne, tout l’équipage inclus, Ă  la lutte pour la vie. Avec le grĂ©ement dĂ©nudĂ©, le symbole du dĂ©lire zapatiste brillait de façon plus Ă©clatante et impĂ©tueuse.

Disons donc que ce fut un abordage consensuel. Il n’y eut aucune intention agressive de la part de la troupe zapatiste, ni de la part des marins amphitryons. Et on peut dire qu’entre nous et les marin.e.s de La Montagne, il y avait une sorte de complicitĂ©, bien que, lors de la premiĂšre rencontre, ils aient Ă©tĂ© aussi surpris que nous.

Et nous en serions restĂ©s lĂ , nous regardant les uns les autres, immobiles, si, s’avançant de la poupe, un insecte extraordinairement semblable Ă  un scarabĂ©e, n’avait criĂ© : « Ă€ l’abordage ! S’ils sont beaucoup, on s’enfuit ! S’ils sont peu, on se cache ! Et s’il n’y a personne, on y va, car nous sommes nĂ©s pour mourir ! Â» Ce fut ce qui dĂ©cida de tout. L’équipage regardait avec stupĂ©faction la bestiole et nous… euh … nous ne savions pas si nous devions nous excuser pour cette irruption ou nous joindre Ă  l’attaque pirate.

Le Sous-commandant insurgĂ© MoisĂ©s crut que c’était le moment opportun pour les prĂ©sentations, alors il dit : « Bonjour. Moi, je m’appelle MoisĂ©s, Sous-commandant insurgĂ© MoisĂ©s et elles, ce sont… Â». Quand il se retourna pour prĂ©senter la troupe, le SubMoy se rendit compte qu’il n’y avait personne.

Tout le monde allait et venait sur le bateau incapable de dissimuler sa joie et son enthousiasme : les compañeras dĂ©lĂ©guĂ©es, telles des reines des CaraĂŻbes, saluaient depuis bĂąbord les embarcations pleines de touristes qui les regardaient avec curiositĂ© et indignation, peut-ĂȘtre Ă©tonnĂ©es que, par cette chaleur, les compas portent de longues jupes. D’autant plus que les touristes filles portaient des bikinis qui donnaient carrĂ©ment l’impression qu’elles Ă©taient presque nues. Marijose se rendit Ă  la proue d’oĂč, elle contempla la maison d’Ixchel, et se dit qu’elle ne porterait pas ses hyper ultra mini shorts, car il ne s’agissait pas d’humilier les filles de la ville dans le registre de la sensualitĂ©.

Les commandants David et Hortensia donnaient leurs derniĂšres recommandations Ă  une Lupita dont le sourire dĂ©bordait du masque qui lui couvrait la bouche. Le Commandant Zebedeo se rĂ©pĂ©tait Ă  lui mĂȘme, « je n’aurai pas le mal de mer, je n’aurai pas le mal de mer Â», appliquant l’antiĂ©miĂ©tique que lui avait recommandĂ© le SupGaleano.

Les Tercios (4 hommes, une compa, et une insurgĂ©e) de leur cĂŽtĂ©, prenaient des photos et des vidĂ©os de tout. Et quand je dis “de tout”, c’est de tout. Donc ne soyez pas surpris si sur les photos n’apparaissent que des lucarnes, des cordages, la chaĂźne de l’ancre, le guindeau, le treuil, des bĂąches, des seaux pour Ă©coper l’eau, et autres objets propres Ă  un navire qui s’apprĂȘte Ă  traverser l’Atlantique avec la trĂšs noble mission d’envahir, je veux dire, de conquĂ©rir, je veux dire, de visiter l’Europe.

Les dĂ©nommĂ©s Marcelino et Monarca demandĂšrent oĂč se trouvait la salle des machines et, de je ne sais oĂč, ils sortirent une caisse Ă  outils, avec des pinces et des tournevis, et se dirigĂšrent vers lĂ  oĂč ils pensaient trouver le moteur parce que, expliquĂšrent-ils Ă  un capitaine abasourdi, Ă  son bruit on pouvait dĂ©duire qu’il avait besoin d’un rĂ©glage. Bernal et Felipe (en remplacement de Dario – qui avait dĂ» rester Ă  terre pour le passeport de ses gamins -, 49 ans, d’origine Tzeltal ; parlant couramment le tzeltal et “le castilla” ; pĂšre de 4 enfants – l’aĂźnĂ© de 23 ans et le cadet de 13 ans – ; a Ă©tĂ© milicien, sergent, responsable local, conseiller autonome d’un MAREZ, membre du conseil de bon gouvernement, enseignant Ă  la petite Ă©cole et chauffeur ; musique qu’il aime : romantiques, country mexicain, banda, cumbias, chants rĂ©volutionnaires ; couleurs favorites : noir, bleu et gris ; s’est prĂ©parĂ© pendant six mois en tant que dĂ©lĂ©guĂ© ; volontaire pour voyager en bateau si un.e ne pouvait pas partir ; expĂ©rience maritime : aucune), les deux ont rejoint l’équipe mĂ©canique zapatiste (au cas oĂč, en haute mer, on aurait besoin de rĂ©parations).

L’équipage de la Montagne, une fois remis de la confusion causĂ©e par un abordage tellement autre, se rĂ©partit stratĂ©giquement sur le pont, anticipant l’exaltation zapatiste qui menacerait d’envoyer l’un d’entre nous Ă  la mer.

Si cela devait arriver, nous serions prĂ©parĂ©s, n’allez pas croire. En raison de la composition de la dĂ©lĂ©gation, nous avions discutĂ© la veille de la façon dont nous devrions crier au cas oĂč cela arriverait : « un homme Ă  la mer Â» ou « une femme Ă  la mer Â» ou « un.e autre Ă  la mer Â» ou « tercio Ă  la mer Â» ou « chauffeurologue Ă  la mer Â» ou « scarabĂ©e Ă  la mer Â», etc… Le problĂšme Ă©tait que, pour savoir ce qu’il fallait crier, le sub Moy devait d’abord faire l’appel et voir qui manquait, puis alors, donner l’ordre de « panique sous le vent Â» (que la dĂ©lĂ©gation avait pratiquĂ© jusqu’à la perfection dans le Centre de Formation, zone de Naufrages et de Submersions) pour que tout.es crient. Comme les secondes perdues (en rĂ©alitĂ©, dans les entraĂźnements, il s’agissait de longues minutes) pouvaient ĂȘtre dĂ©cisives, il fut dĂ©cidĂ© de crier « Zapatiste Ă  l’eau ! Â» Cela ne s’étant pas produit, le groupe de corsaires mayas (avec autorisation en rĂšgle des Conseils de bon gouvernement zapatistes) s’épargna les moqueries et railleries Ă  ses dĂ©pens, dans le bar Mota Negra, Ă  Copenhague, Danemark.

L’équipage fut rapidement gagnĂ© par l’enthousiasme zapatiste et, bien qu’étant des marins de longue date dans les eaux ocĂ©aniques, ils voyaient d’un Ɠil neuf, maintenant Ă  travers le regard zapatiste, une mer calme qui cĂ©lĂ©brait une visite si inattendue, dĂ©jĂ  rĂ©signĂ©e auparavant face Ă  l’impertinence des touristes du monde entier. Le capitaine du bateau emmena le SubMoy dans le poste de pilotage et le mit Ă  la barre, pendant que les [email protected] prenaient des photos… de l’eau (il y aura donc beaucoup de photos d’une mer vide d’interruptions).

La dĂ©lĂ©gation maritime zapatiste, l’escadron 421 proprement dit, quant Ă  elle, passait de l’enthousiasme Ă  la prudence et assaillait l’équipage de questions judicieuses : « Et si la foudre tombe et que le bateau se brise, que faisons-nous ? Â», « Et si s’ouvre un trou et que toute l’eau s’en va d’un coup, on va devoir marcher ? Â», « Et vous, comment vous faites pour manger si vous n’avez pas d’endroit oĂč faire la milpa ? Â», « Et comment le vent sait-il que nous allons lĂ -bas ? Â», « Et oĂč dort la mer si elle a sommeil ? Â», « Et si le cƓur de la mer devient triste, comment fait-il pour pleurer ? Â», « Quelle doit-ĂȘtre la taille du cƓur pour aimer et chĂ©rir la mer, qui est si grande ? Â», « Et tout comme nous dĂ©fendons la terre, y a-t-il quelqu’un qui dĂ©fende la mer ? Â»

Les membres de l’équipage de la Montagne dont : le capitaine Ludwig (Allemagne), Edwin (Colombie), Gabriela (Allemagne), Ete (Allemagne) et Carl (Allemagne), se regardaient dĂ©concertĂ©.e.s et se disaient en eux-mĂȘmes “In welche Schwierigkeiten bin ich geraten ?” (sauf Edwin qui pensait en espagnol “Caramba, dans quel merdier je me suis mis”).

Et la bestiole ? Et bien, prĂ©voyant qu’on essaierait de la jeter par-dessus bord (bien qu’elle ait « menĂ© l’abordage avec bravoure, grĂące et beautĂ© inĂ©galĂ©es Â» – se disait-elle ainsi), elle monta sur le pont supĂ©rieur et, de lĂ , dĂ©clama, dans un galicien impeccable :

“Volverei, volverei á vida

cando rompa a luz nos cons

porque nĂłs arrancamos todo o orgullo do mar,

non nos afundiremos nunca mĂĄis

que na tĂșa memoria xa non hai volta atrĂĄs :

non nos humillaredes NUNCA MÁIS.”

(« Je reviendrai, je reviendrai Ă  la vie

quand la lumiĂšre se brisera sur les rochers

puisque nous tirons tout notre orgueil de la mer

nous ne sombrerons plus jamais

car dans ta mĂ©moire, aucun retour n’est possible

vous ne nous humilierez PLUS JAMAIS. Â»)

Depuis le lointain orient, les vagues sur les cĂŽtes de Galice rĂ©pĂ©taient, “jamais plus”.

Dont acte.

Le Chat-Chien.

Encore au Mexique, Mai 2021.




Source: Solidaires.org