Juin 17, 2022
Par CQFD
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Autour de la capitale du Sahara occidental, territoire en pleine crise géopolitique où le Maroc réprime toute velléité indépendantiste, d’autres drames humains se jouent. En phase avec une Europe forteresse étendant toujours plus au sud ses barrières meurtrières, les autorités marocaines traquent les personnes venues d’Afrique subsaharienne. Au cœur d’une ville sous tension, des milliers de candidat·es au passage se terrent avant d’entreprendre leur périlleuse traversée vers les îles Canaries. Reportage.


Photos Lémi

«  Regardez bien : c’est la toute première maison construite à Laâyoune  ! » Pointant du doigt une petite demeure peinte en blanc à la porte de métal piquée de rouille, le père Valerio semble recueilli, presque ému. C’est ici qu’en 1934 tout a commencé, explique-t-il, l’année zéro d’une capitale à nulle autre pareille – une plaque vermoulue en fait foi. À peine le temps de s’esbaudir que le prêtre de la proche cathédrale Saint-François-d’Assise, construite en 1954, quand la cité appartenait encore à l’Espagne, nous conduit avec enthousiasme devant « le premier commerce de la ville », désormais petite comida tenue par un transfuge de Marrakech spécialisé dans les grillades. Plus tôt, le volubile prélat nous avait longuement commenté une vieille photographie noir et blanc de Laâyoune, alors mini-ville de garnison coloniale encerclée par un désert rocailleux, avant de fièrement nous tendre le fascicule qu’il a consacré au passage en ville dans les années 1970 d’une écrivaine chinoise oubliée : Sanmao.

Affable et enjoué, à contre-courant de la tension latente pesant sur les rues, Valerio, padre del desierto, se veut la mémoire des vieilles pierres de la ville, expert ès Laâyoune d’antan. Ceci dit, il n’échappe pas totalement au présent. Au moment de nous quitter, sur une petite place bordée de terrasses proche de la très moderne avenue Hassan-II, le voilà qui nous prévient : « Faites attention à ce que vous dites si vous venez dans ces cafés. Ici la plupart des consommateurs sont des truands ou des espions de la police. »

« Chaque quartier a sa baraque des RG »

Changement d’ambiance. Il faut dire que, aussi attachante qu’elle soit, la capitale régionale n’a plus grand-chose à voir avec la petite cité des sables pour laquelle s’enthousiasmait la proto-hippie Sanmao – laquelle a inspiré au père Valerio cet élan littéraire : « Sanmao a donné vie et sens au désert ; c’est au désert qu’elle avait entendu les pleurs des chameaux et le sens des dunes. » Si des dromadaires pleurent encore près de l’oued Seguia el-Hamra1 bordant la ville au nord-est, et si subsistent encore quelques « maisons œufs » aux toits en dôme, Laâyoune a grandement mué. Dans un amoncellement de cubes roses et gris de quelques étages, les quartiers résidentiels jouxtent désormais des quartiers plus commerçants aux rues bordées d’étals. Au fil du temps, la ville a enflé sur ses bases, notamment dans les années 1990, s’étendant vers le sud au point de compter aujourd’hui environ 250 000 habitants, pour la plupart Marocains éloignés de la culture sahraouie. Car depuis 1975, le royaume chérifien exerce d’une main de fer sa mainmise sur le Sahara occidental et ses richesses minières, réprimant violemment les velléités d’indépendance du peuple sahraoui, après avoir vivement encouragé ses ressortissants à s’y installer en masse pour diluer ses particularités.

Conséquence : il règne dans la cité une parano palpable, comme diffusée par le vent du désert, assourdissant toute voix dissonante. Le ton est donné sur la route qui descend du nord depuis Tarfaya, où barrages et contrôles se succèdent. Une fois à l’intérieur de la ville, les bâtiments à vocation militaire ou policière hissent leurs austères façades à tous les coins de rue. Partout, on croise des contingents de forces de l’ordre – fourgons de la Sûreté nationale, gradés siglés « commando », civils patibulaires, camions-citernes kakis en goguette, policiers quillés en terrasse, émissaires de l’ONU2 désœuvrés… Jusqu’aux vendeurs de clopes à l’unité qui arborent des casquettes « Police », ou à ce doberman traîné par des mômes hilares et vêtu d’un gilet « Police dog ». Ambiance.

« Chaque quartier a sa baraque des RG [Renseignement généraux] ; pour moi, un habitant marocain de Laâyoune sur cinq est un flic », estime au doigt mouillé un camarade sénégalais. Invérifiable. Plausible. Ce qui est sûr : nous sommes au « sud du Maroc », les mots de « Sahara occidental » n’ont pas droit de cité en public, pas plus que le nom du Front Polisario3 qui lutte pour l’indépendance du territoire – la dernière colonie d’Afrique. Au risque, sinon, de se faire expulser manu militari, mésaventure arrivée début 2019 à Nicolas Marvey, le précédent émissaire de CQFD4. À première vue, cette omerta nous concerne peu, puisque nous sommes d’abord venus enquêter sur la condition des personnes exilées de passage à Laâyoune. Le hic : les deux questions sont liées.

C’est un secret de polichinelle : dans le cadre de la politique d’externalisation des frontières de l’Espagne et, partant, de l’Europe, le Maroc a de longue date endossé le rôle de garde-chiourme en chef. Autour des enclaves ibériques de Ceuta et Melilla, mais aussi des grandes villes de Nador ou Oujda, les policiers marocains sont ainsi chargés de la sale besogne visant à dissuader les migrant·es subsaharien·nes de pousser plus avant leur projet5. Une politique qui, par ricochet, a transformé Laâyoune en étape centrale du périple migratoire. Depuis que le passage vers l’Espagne continentale est devenu difficile voire impossible à partir du nord du pays, c’est d’ici que s’organisent les expéditions pour les zones de départs de bateaux visant les îles Canaries. Toujours plus nombreuses, les embarcations s’élancent depuis le littoral qui s’étend de Tan-Tan à Dakhla, soit une côte de près de mille kilomètres (voir carte).

Le récent rapport du réseau AlarmPhone sur la zone indique que 7 430 personnes ont réussi la traversée entre janvier et février 2022, contre 3 915 pour la même période en 2021 6. Une évolution qui explique en partie un récent séisme diplomatique : le 18 mars dernier, le premier ministre espagnol Pedro Sánchez a en effet infléchi la position historique du pays sur le Sahara occidental. Alors que l’Espagne affichait jusqu’ici une relative neutralité sur la question, son gouvernement a soudain estimé que le plan du royaume de Mohammed VI pour le territoire constituait une position « sérieuse, réaliste et crédible », au mépris du droit des Sahraouis à l’autodétermination7. L’objectif pour Madrid, dans cet échange de bons procédés : entre autres, encourager Rabat à se montrer encore plus ferme dans sa lutte contre l’immigration dite illégale. En termes diplomatiques, le communiqué du gouvernement marocain annonçant le revirement espagnol précise : « [Nous affichons notre] détermination à relever ensemble les défis communs, notamment la coopération pour la gestion des flux migratoires dans la Méditerranée et l’Atlantique, en agissant toujours dans un esprit de pleine coopération. »

À Laâyoune même, ce bel esprit de « pleine coopération » a eu un effet aussi immédiat que brutal.

« Chassés comme des rats »

« C’est terrible, ce que l’on vit depuis deux mois : tous les jours il y a des rafles. Ça peut te tomber dessus à n’importe quel moment. Ici, tout le monde a déjà vécu ça : ils débarquent au petit matin, cassent la porte, te volent ton portable et ton argent, puis ils te mettent dans un bus pour le nord. À toi de te débrouiller pour revenir. »

Dans cette petite cantine ivoirienne où mijote un plat de riz et de poisson sauce arachide, près du quartier populaire de Skikima, les habitué·es appuient sans réserve les dires de la tenancière des lieux, portant haut tresses et élégante robe turquoise : la situation est devenue intenable, tant la police s’acharne sur les personnes subsahariennes depuis que l’Espagne a offert son soutien à l’autoritarisme marocain il y a deux mois. Et si ce jour-là, ces exilé·es se retrouvent attablé·es à discuter, commentant des vidéos du pays sur leurs smartphones, c’est parce qu’ils bénéficient d’un bref répit pendant la grande prière du vendredi après-midi qui occupe tout le monde, flics compris. Un trentenaire timide au sourire triste, occupé à ravauder un sac, confirme : « Depuis que j’ai été raflé, je pars de chez moi tous les jours à cinq heures du matin, pour ne pas risquer de revivre ça. Je vais me poser en plein désert ou bien à tout autre endroit à l’écart des zones dangereuses. » Dans ce marasme, personne n’est dupe des rouages qui les broient, à l’image de cette dame récemment raflée avec sa fille de 18 ans, direction le lointain nord, avec à la clef un retour aussi compliqué qu’onéreux : « Tout ça, c’est pour faire plaisir à l’Europe. »

« Depuis que j’ai été raflé, je pars de chez moi tous les jours à cinq heures du matin, pour ne pas risquer de revivre ça. »

Selon les rares associatifs de la ville, il y aurait aujourd’hui environ 20 000 personnes subsahariennes présentes à Laâyoune, issues d’une douzaine de pays, du Sénégal à la Sierra Leone en passant par le Niger ou la Guinée. Et la grande majorité ne rêverait que d’une chose : tenter la « traversée ». C’est ici, dans les quartiers populaires de Skikima, Texas, Quartier 84 ou 25-Mars, que l’on fait étape avant le dernier bond vers l’embarcation. C’est aussi ici que l’on se planque, parfois des mois entiers sans sortir, dans des habitations surpeuplées aux conditions d’hygiène douteuses. C’est ici toujours que l’on revient encore et encore après avoir été déporté au nord et avoir enduré une ou deux nuits dans des centres de tri sommaires, payant à prix d’or le retour dans des « voitures mafia » roulant à travers le désert pour échapper aux barrages. Dans la tension ambiante, c’est une population terrifiée qui se fait invisible, terrée, dans l’attente du convoi qui les guidera jusqu’à l’Atlantique et ses écueils.

De tout cela, on discute longuement avec plusieurs personnes impliquées dans l’Adispros (Association des immigrants des provinces du sud), installée dans un grand appartement de Skikima, aux murs ornés de mosaïques bleues. Ici, diverses communautés se côtoient, s’entraident, tentent de faire face ensemble. Qu’elles ou ils soient originaires du Sénégal, de Guinée, du Niger ou de Côte d’Ivoire, toutes et tous s’accordent à dire que l’heure est grave. L’un raconte : « Lors d’une récente rafle, les chefs des flics nous ont dit : “On va tous vous faire sortir de la ville.” » Une autre s’émeut de voir ses compatriotes « chassés comme des rats », insistant sur la violence des coups de béliers dans les portes au petit jour et sur les personnes terrorisées qui parfois se cassent les jambes en sautant par les fenêtres. Un troisième souligne que le Maroc bafoue tous les droits des personnes exilées, qu’elles soient en règle ou pas : « Même des gens qui ont la carte de résident sont envoyés dans ces centres indignes du nord, où on te jette la bouffe à la gueule et où on te frappe avant de te lâcher en pleine nature. Le pire, c’est que c’est rentable : le Maroc prend l’argent de partout, de l’Europe et des migrants à qui l’on dérobe tout. »

« Tout a changé »

Le tableau est sombre, représentatif de la répression qui fait rage dans tout le pays. Pourtant, Laâyoune a eu un temps la réputation d’être moins violente pour les exilé·es que les frontières du nord, notamment parce qu’y subsistait un soupçon de tradition d’accueil sahraouie. Au point que certain·es ont su s’y faire une place, à l’image de Babacar, qui raconte qu’en débarquant il y a de longues années il la voyait comme sa « ville de cœur ». Las, les temps ont changé, à mesure que les routes migratoires déviaient vers la ville au moment même où l’économie marocaine flanchait : « D’abord, il y a eu le covid qui nous a mis à genoux, avec notamment la fin du tourisme », raconte un chauffeur de taxi venu de Ouarzazate il y a quelques années et qui déchante désormais. « Et maintenant c’est la hausse des prix de l’essence et des produits alimentaires, on n’y arrive plus », poursuit-il, expliquant que lui aussi songe à rejoindre l’Europe. Pour les personnes en migration, la gravité de la situation est décuplée. Plus aucune possibilité de trouver du travail pour payer la traversée, pas même dans la ville portuaire de Dakhla, à 500 kilomètres au sud, où l’on pouvait auparavant trimer dans les usines de poisson. Et un racisme qui se fait omniprésent, les forçant d’autant plus à se calfeutrer. Précision accablante, étayée par plusieurs témoignages : des petits magouilleurs locaux profiteraient de la situation pour racketter à leur tour les exilé·es, copiant les méthodes de la police en toute impunité.

Alors il reste la solidarité. Celle que porte Babacar Ndiaye, qui avec des camarades a organisé des collectes auprès de la communauté sénégalaise afin d’ouvrir une maison d’accueil pour les personnes désargentées atterrissant à Laâyoune8. Celle aussi de ce même Babacar et de son collègue Abdou, qui, au sein de l’association Sakia El Hamra pour la migration et le développement, où ils travaillent comme « médiateurs sanitaires », s’emploient notamment à identifier les dépouilles des personnes mortes en mer, tenant méticuleusement un registre des décès aux entrées glaçantes (« Fait partie de l’accident de Zodiac du *** », « Était sur telle embarcation de fortune avec *** ») et informant les familles restées au pays. Celle aussi des militants associatifs sillonnant les prisons pour identifier et apporter un soutien aux personnes subsahariennes emprisonnées souvent sans preuves pour des délits mineurs, ou accusées d’avoir participé à l’organisation de traversées, sans recours possible ni défense équitable. Celle encore de l’Adispros, où les différentes communautés se serrent les coudes dans la tempête, et où certain·es rêvent d’une réaction de masse, à l’image d’Ousmane : « Il faudrait réussir à organiser une manif contre les déportations rassemblant tout le monde, les gens qui ont la carte de résidents et les autres. Ça ferait de l’effet. Mais les gens ont peur, ils sont dans la terreur. »

Mais la solidarité ne suffit pas. À tel point que même chez les plus farouches partisans de l’intégration sur place qui soulignent les dangers de la route maritime, le doute se fraye un chemin. Ainsi de Clarisse, Ivoirienne et présidente de la section femmes de l’Adispros, classe de lady et immenses lunettes de soleil au nez, qui avoue son désarroi : « Avant, j’essayais de dissuader les femmes de traverser. Parce qu’à Laâyoune tu pouvais t’installer, faire ton petit commerce, et tu étais respectée. Mais tout a changé. Alors je vous le dis tout net : je ne sais plus quoi opposer aux souhaits de départ. »

Dans cette ville tombeau, à l’avenir barré d’un trait de barbelé, les esprits sont plus que jamais tournés vers un unique horizon, porteur à la fois d’espoir et de mort : le mur de l’Atlantique9

« Une organisation conjointe »

À une trentaine de kilomètres de la ville, au bout d’une route mangée par les dunes et semée de tractopelles qui tentent de repousser les avancées du sable, voici l’océan et le grand port de Laâyoune, dit El Marsa. Au nord comme au sud s’étendent des centaines de kilomètres de rivages bordés de désert, de plis et replis de sable et de rocaille. Si cette côte, militarisée comme toute la zone, est très surveillée, ce n’est pas grâce à la technologie. Les seules caméras qu’on aperçoit sont fixes et dirigées le long des interminables murs d’enceinte de la gigantesque usine de phosphate Phosboucraa.

Au nord de ce port d’El Marsa, la côté est parsemée de guérites espacées de quelques centaines de mètres. Le soir, elles se peuplent d’agents de surveillance. Impossible à première vue de passer entre les mailles du filet. C’est pourtant depuis cette zone qu’ont lieu beaucoup de départs. Au bord de l’eau, à quelques encablures de familles affairées à pique-niquer, trône la carcasse métallique d’un sardinier islandais échoué en 2007, le Que sera sera. Point de repère utile : des mises à l’eau se feraient à l’abri de cette épave, lorsque les occupants des guérites qui l’entourent acceptent de détourner le regard. Moyennant corruption, bien sûr.

« Des mises à l’eau se feraient à l’abri de cette épave, lorsque les occupants des guérites qui l’entourent acceptent de détourner le regard. Moyennant corruption, bien sûr. »

C’est que le modus operandi est rôdé, ainsi que nous le confie un camarade sénégalais : « Pour que les convois puissent toucher l’eau, il faut une organisation conjointe entre les thiamen et les Marocains. À toutes les étapes. Et ce sont les Marocains qui paient les gardes pour qu’ils regardent ailleurs. » Les thiamen, ou chairmen, ce sont les responsables des communautés chargés de l’organisation des voyages. « Ils n’ont aucun intérêt à ce que les convois fassent naufrage », explique notre interlocuteur. Mais les chairmen se retrouvent de fait dépendants d’intermédiaires locaux pour tout ce qui a trait à la logistique. Sans compter qu’ils sont eux aussi soumis à des logiques de profit10. Avec pour conséquence des bateaux ou des moteurs en mauvais état, des téléphones satellites sans crédit, ou encore des réserves d’essence insuffisantes pour arriver de l’autre côté.

Au final, les personnes qui embarquent n’ont aucunement la main sur la manière dont s’organise leur voyage. C’est pour cette raison que les associations de Laâyoune tentent de sensibiliser les candidat·es au départ sur les dangers de la traversée, tout en leur fournissant des outils pour l’affronter. Un bon exemple de cette transmission de savoir ? Le jeune Ben, avec qui on se retrouve à échanger sur les applications météo et les temps de traversée selon les lieux de départ. Arrivé au Maroc pour poursuivre ses études en fac de médecine tout en travaillant, il s’est heurté à des frais d’inscription prohibitifs. Il a alors tenté la traversée vers les Canaries. Un échec : « La première fois, c’était il y a huit mois. On était cinquante-deux, la météo était bonne, mais le boudin du Zodiac s’est percé au moment de le gonfler. J’ai pris ça comme un signe, alors j’ai décidé de rester. Mais c’est impossible de s’intégrer avec les changements des derniers mois. Je me dis que je vais peut-être retenter. Sinon il ne me reste que le suicide. C’est impossible pour moi de revenir. Avec les dettes, la honte, toute une famille qui s’est saignée… »

« Barça ou barsakh ! »

Tenter et tenter encore, malgré les risques. Pour beaucoup, c’est toujours « Barça ou barsakh », Barcelone ou la mort. Et la plupart des candidat·es à l’exil sont on ne peut plus conscient·es qu’ils s’apprêtent à emprunter un itinéraire extrêmement dangereux, devenu la plus meurtrière des routes vers l’Europe. En 2021, plus de 4 404 personnes y auraient laissé la vie11, soit un cinquième des personnes ayant tenté la traversée. Le début de l’année 2022 a encore vu les drames se succéder. Parmi les derniers naufrages en date, celui d’une embarcation au large de Boujdour le 8 mai dernier, dans lequel quarante-quatre personnes ont trouvé la mort.

Entre le Sahara occidental et les Canaries s’étend un océan aux conditions de navigation périlleuses. Soumises aux vents et courants, les traversées vers l’archipel sont longues. S’il est possible d’atteindre l’île de Fuerteventura en une journée depuis Tarfaya, il faut compter deux à trois jours depuis Boujdour, et trois à cinq depuis Dakhla. Sur ces distances, les avaries ne sont pas rares ; et sans téléphone satellite, les personnes à bord n’ont aucun moyen de prévenir les secours. Il arrive alors que des bateaux partent à la dérive au milieu de l’océan. Certains sont parfois retrouvés à des centaines de kilomètres des Canaries après avoir erré sur les flots des jours ou des semaines. Selon l’association espagnole Caminando Fronteras, en 2021, quatre-vingt-trois embarcations auraient disparu avec l’ensemble de leurs occupant·es. En réalité, il est impossible de décompter tous les naufrages.

À ces conditions périlleuses s’ajoutent les effets des petits arrangements étatiques autour des zones de recherche et de secours (en anglais « Search and Rescue », SAR). Héritage de la colonisation, les eaux côtières du Sahara occidental sont en effet sous la double responsabilité de l’Espagne et du Maroc. Or les sauveteurs espagnols du Salvamento Marítimo ne s’aventurent plus que très rarement dans cette zone floue et le Centre de coordination et de sauvetage de Madrid délègue désormais les interventions à la Marine royale du Maroc. Laquelle est, de l’avis général, plus prompte à intercepter les embarcations qu’à secourir celles qui se trouvent en détresse. Le 16 janvier dernier, AlarmPhone a ainsi twitté à propos d’un bateau de cinquante-cinq personnes, parti de Tarfaya, et en difficulté à seulement 10 kilomètres des côtes marocaines. La Marine royale, prévenue immédiatement, est arrivée sur place onze heures après la première alerte. Seules dix personnes ont survécu au naufrage.

Côté espagnol, les travailleurs du Salvamento Marítimo n’ont de cesse de dénoncer la baisse de leurs moyens, qui va de pair avec une militarisation de l’organisme de secours civil, désormais placé sous un commandement unique en étroite collaboration avec la garde civile. Autant de changements politiques qui ont des conséquences immédiates et funestes sur les vies humaines (voir le témoignage d’Eva, qui a perdu son fils dans la traversée).

Quant à la répression grandissante s’abattant sur Laâyoune et ses environs, elle aggrave largement la situation, et contraint les candidat·es au passage à jouer le tout pour le tout. « Les rafles et déportations amènent à des départs précipités, explique Babacar. Quand les gens arrivent sur la plage et que le temps n’est pas bon, ils continuent parce qu’ils pensent qu’on va les arrêter s’ils retournent. Les naufrages sont souvent liés à cette précipitation. La répression cause aussi ces drames-là. »

Ces « drames-là », comme au large de la Libye, comme à la frontière gréco-turque, comme en tant d’endroits, sont largement imputables à une Europe érigeant toujours plus de barrières meurtrières, aussi bien à ses frontières qu’au cœur de pays « alliés », rémunérés pour cette tâche ingrate. Ainsi les mort·es demeurent des ombres, des invisibles. À l’image de ce cimetière improvisé dans le désert, dont une courte vidéo tourne parmi les migrant·es de Laâyoune. On y voit un vieil homme qui arrose gravement quelques tombes abritant les dépouilles de personnes mortes en mer, dérisoires petits monticules de terre ornés de pierres blanches. Et celui qui nous montre ces images de lâcher : « Avec le vent, le sable ne tardera pas à les recouvrir. Il n’y aura plus trace d’eux. »

Émilien Bernard & Mathilde Offroy

Loueila Mint : « Ces accords cachent beaucoup d’irrégularités et de sang »

Avocate et activiste sahraouie, Loueila Mint vit aux Canaries. Elle est très impliquée dans la défense des personnes exilées arrivant sur place et a notamment participé à un documentaire consacré au sujet, Aqui estamos (2021). En complément de l’article que nous avons consacré à la situation des personnes bloquées à Laâyoune dans l’attente d’une traversée vers ces mêmes Canaries, elle a accepté de répondre à quelques questions pour CQFD.

Que se passe-t-il pour les personnes migrantes à leur arrivée aux Canaries ?

Rappelons d’abord que beaucoup de personnes migrantes perdent la vie pendant la traversée, à cause des politiques migratoires. Pour celles qui parviennent sur les côtes des îles Canaries, elles sont soumises à la réglementation nationale en matière d’immigration. D’après cette réglementation, toute personne qui entre de manière irrégulière fera l’objet d’une procédure d’expulsion, c’est-à-dire qu’une procédure visant à la renvoyer dans son pays d’origine sera engagée contre elle. En pratique, toutes les personnes ne peuvent pas être renvoyées. C’est par exemple le cas pour les femmes les plus vulnérables, les enfants accompagnés de leur mère, les mineurs étrangers non accompagnés et les demandeurs de protection internationale. Mais tout autre adulte en régime général sera renvoyé dans son pays d’origine – d’autant plus s’ils sont ressortissants du Maroc ou du Sénégal12. Et si c’est un Sahraoui, il sera alors traité comme un Marocain et remis aux autorités marocaines.

Quelles évolutions ont eu lieu aux îles Canaries en matière d’accueil et de législation ?

Au cours des années 2020-2021, on a constaté de nombreuses violations des droits fondamentaux, notamment les droits à la dignité de la personne, à l’intégrité physique, à un avocat de qualité ou à un interprète. Heureusement, le bilan est plus positif aujourd’hui. Dans ce bilan, il faut différencier la réception des bateaux à leur arrivée, qui relève du ministère de l’Intérieur, et de l’accueil, qui relève du ministère de l’Inclusion et de la migration. Et c’est cette deuxième dimension, l’accueil, qui s’est amélioré en un an et demi. Disons qu’aujourd’hui il y a plus de ressources, plus d’organisation. Il y a aussi davantage de transferts de personnes arrivant aux Canaries vers le continent espagnol, une chose très positive : ceux qui entrent et veulent poursuivre leur voyage peuvent le faire.

Il faut rappeler qu’en 2020 et encore plus en 2021, les îles Canaries étaient devenues une prison pour toute les personnes migrantes qui arrivaient. Beaucoup de personnes ont souffert de cette situation, aussi bien la population immigrée en transit que le reste de la population immigrée des îles Canaries. Désormais les personnes qui arrivent ne sont plus piégées ici.

Quelles évolutions constates-tu dans ton travail d’avocate ?

En tant qu’avocate travaillant avec les populations immigrées, mais également en tant qu’avocate moi-même immigrée, je n’ai pas vu de transformation ou de changement dans la législation. Par contre, avec les autres avocats engagés aux côtés des populations immigrées, nous sommes parvenus à impulser un débat juridique, dans les îles Canaries, qui nous a permis d’aller devant les tribunaux pour faire stopper toutes les irrégularités qui avaient lieu. C’est certain qu’il y a encore beaucoup d’irrégularités et de violations des droits fondamentaux. Malgré tout, l’accueil des personnes exilées s’est beaucoup amélioré. Quand à la réception des rescapé.es au moment de l’arrivée des bateaux, je pense qu’il varie selon l’île où ils débarquent.

Y a-t-il une criminalisation de certaines personnes ? Notamment des conducteurs de bateaux, comme dans d’autres pays d’arrivée ?

Oui, bien sûr. L’entrée illégale de personnes migrantes sur le territoire est une infraction administrative, en d’autres termes, c’est un peu comme si vous gariez mal votre voiture et que vous receviez une amende. Migrer et arriver en bateau n’est pas un crime, c’est une infraction administrative. Pourtant, les personnes concernées sont traitées comme si elles avaient commis un crime. Dès qu’elles arrivent, elles sont placées en détention. On leur lit leurs droits et elles sont détenues pendant des heures. Et ensuite, selon qu’elles souhaitent être renvoyées dans leur pays d’origine ou bien continuer leur voyage, on cherche à les criminaliser. En tant qu’avocate, je suis amenée à assister des personnes migrantes venant du continent africain, mais aussi des ressortissants espagnols, résidant ici, aux Canaries, et je constate que les différences de traitement entre ces deux populations sont très grandes. J’ai déjà été empêchée d’accéder à des personnes détenues qui m’avaient désignée comme leur avocate. Ce qui est pourtant, en termes de droit, quelque chose de basique et d’essentiel, et n’arriverait jamais s’il s’agissait d’Espagnols ayant commis un crime.

La criminalisation peut toucher les mineurs comme les adultes qui arrivent. Mais elle est surtout focalisée sur conducteurs supposés des bateaux. On se trouve devant un système qui cherche à tout prix un coupable, une personne à condamner pour pouvoir adresser un message aux autres. Et cela se traduit par des enquêtes menées par les services de l’immigration pour tenter de trouver la personne responsable, celle qui, selon eux, appartient à une organisation criminelle et a mis la vie d’autres personnes en danger – dans leur tête, le capitaine. Sauf que dans la plupart des cas, il s’agit seulement d’une personne migrante parmi les autres, qui voulait voyager et faire la traversée. Ils ne se soucient pas de savoir si les personnes survivent ou meurent dans l’Atlantique, à cause de leur politique migratoire. Par contre, si tu survis et que quelqu’un dit que c’est toi qui conduisait le bateau, c’est suffisant pour être mis en détention préventive, et ensuite te condamner à quatre, cinq, ou six ans de privation de liberté dans un centre de détention pénitentiaire.

Et que peux-tu dire des accords d’expulsion que l’Espagne a signés avec des pays comme le Maroc, le Sénégal ou la Mauritanie ?

Il y a effectivement des accords bilatéraux qui existent entre l’Espagne et certains pays concernant le rapatriement soit de leurs propres ressortissants, soit de ceux de pays tiers. Le Maroc utilise cet accord dans sa stratégie de rapprochement avec l’Union européenne. Ce qui est étrange, c’est qu’il stipule que peuvent être expulsés vers la Maroc non seulement ses propres ressortissants, mais également ceux de pays tiers, or cette disposition n’est jamais appliquée. D’autre part, cet accord ratifié entre la Maroc et l’Espagne n’est pas seulement relatif à la question des expulsions, mais aussi à celle des extraditions. Et tout à fait légalement, puisqu’il a été validé par la Cour de justice de l’Union européenne. Même chose pour la Sénégal, et désormais pour la Mauritanie. Dans son accord bilatéral, la Mauritanie a accepté de recevoir des ressortissants maliens expulsés qui avaient transité par son territoire, en échange, évidemment, d’un rétribution de l’État espagnol. Et bien que cela s’opposait à une résolution européenne, puisqu’il s’agissait de renvoyer contre leur gré des populations venant d’un pays en guerre. Tout ceci, tous ces accords passés dans un cadre prétendument légal, cachent beaucoup d’irrégularités, beaucoup de sang et beaucoup de vies.




Source: Cqfd-journal.org