Le cƓur de l’État, c’est un nerf (de bƓuf)
On dĂ©finit communĂ©ment l’État comme « [
] le monopole de l’usage lĂ©gitime de la force physique sur un territoire donnĂ© » [<a title="Dans Le Savant et le Politique Max Weber, un des fondateurs de la sociologie, nous donne cette dĂ©finition, devenue classique” class=”notebdp”>note] .. La violence est son cƓur car elle seule lui permet de contraindre nos vies et nous priver du fruit de notre labeur. Son prĂ©lĂšvement – l’impĂŽt – impose au peuple de financer le train de vie et les dĂ©cisions des princes, ainsi que ses gardiens. Mais la force est coĂ»teuse et peu efficace, il faut Ă  l’État notre consentement, il lui faut nous domestiquer, tout comme on le fait avec les animaux utiles. C’est donc la justice – et l’école en remplacement de la religion – qui dĂ©finissent le cadre d’un consentement pragmatique relevant de l’ordre du « moindre mal », dans lequel chacun intĂšgre les normes et devient son propre policier. En complĂ©ment, car toute sociĂ©tĂ© nĂ©cessite du commun, l’État s’approprie la mise en place et la gestion de certaines grandes infrastructures et services partagĂ©s par le grand nombre. Enfin il faut lĂ©gitimer les maĂźtres de la violence ; aprĂšs quelques millĂ©naires de tĂątonnements, la rĂ©publique et le scrutin universel peaufinent le maquillage lĂ©gitimant, crĂ©ant l’illusion de choisir librement des dirigeants dont on aura Ă©tĂ© persuadĂ©s qu’ils sont nĂ©cessaires.

Écrasement judiciaire d’un soulùvement populaire
De la thĂ©orie Ă  la pratique… nous avons assistĂ© et, pour beaucoup, participĂ© Ă  une annĂ©e de rĂ©volte quasi permanente des membres des classes moyennes et des prĂ©caires. Les « noface », les invisibles du champ politique se sont soudainement rĂ©veillĂ©s, revĂȘtant le Gilet Jaune, emblĂšme inattendu de la rĂ©volte. Une rĂ©volte des plus profondes, car sociale, dĂ©clenchĂ©e par une augmentation de trop du « coĂ»t de la vie ». Une goutte de fioul a fait dĂ©border le vase plein Ă  ras bord. Tellement plein de dĂ©ceptions, de difficultĂ©s, d’inquiĂ©tudes, d’humiliations et de mĂ©pris qu’il ne s’arrĂȘtait pas de couler. Un vase plein d’excrĂ©ments qu’il fallait vider Ă  ses sources, dans les grandes villes de prĂ©fectures, et Ă  Paris sur les lieux symboliques du capital et de l’État : Champs ÉlisĂ©e, Arc de Triomphe, Fouquet’s, quartiers chics…

DĂ©stabilisĂ©, l’État a rĂ©agi d’une maniĂšre extrĂȘmement brutale, dĂ©clenchant contre un mouvement populaire et massivement soutenu, une violence que l’on avait oubliĂ©e. Il est montĂ© en force sur ses deux fronts baptismaux : police dans les rues et justice derriĂšre les murs. Le bilan provisoire judiciaire officiel, du premier acte jusqu’au 30 juin 2019, recense 3 163 condamnations, dont un millier Ă  de la prison ferme – de quelques mois Ă  trois ans – et 400 avec mandat de dĂ©pĂŽt. Un nombre de prisonniers politiques inimaginable il y a un an, un assaut judiciaire inĂ©dit contre un mouvement social sans prĂ©cĂ©dent. Sur prĂšs de 11,000 garde-Ă -vues seules 2200 ont Ă©tĂ© classĂ©es sans suite. Les yeux bandĂ©s, la justice rĂ©publicaine porte une balance… bien mal en point. Son bandeau l’empĂȘche de voir celui que porte les Ă©borgnĂ©s et sa balance bien mal tarĂ©e, a perdu tout sens de l’équilibre. Aucune condamnation n’a rĂ©sultĂ© des plus de 400 plaintes initiĂ©es par des Gilets Jaunes et leurs soutiens.

Écrasement policier
La violence policiĂšre, elle, est encore plus directement perceptible, car c’est dans nos rues qu’elle s’en prend aux corps qu’elle abĂźme, blesse ou tue. Les camĂ©ras et les micros des smartphones qui sans se lasser la capturent, ont rendu visible Ă  tout le basculement de l’annĂ©e 2019. La « Loi travail », la ZAD de Notre Dame des Landes ou celle de Sivens avaient dĂ©jĂ  Ă©tĂ© l’occasion d’avoir Ă  « tenir le terrain », de rester lĂ  oĂč l’on est, et constater la progression du degrĂ© de violence d’État. On s’était progressivement habituĂ© Ă  la possibilitĂ© des affrontements, acclimatĂ© Ă  la montĂ©e de la violence policiĂšre. Le mouvement des Gilets Jaunes a fait littĂ©ralement exploser le compteur. Les faits sont lĂ , incontestables, et si l’on ne peut s’empĂȘcher de quantifier, de compter ce qui ne devrait pas ĂȘtre, les innombrables brutalitĂ©s policiĂšres qui ont juste abĂźmĂ© ou terrifiĂ© les Gilets Jaunes ont formĂ© un trĂšs vaste socle peu visible de la violence d’état. Ne sachant ni comment se protĂ©ger, ni quand avancer, reculer, ou parfois fuir, c’est dans les gaz, les coups et le sang qu’ils l’ont appris. De surcroĂźt, trĂšs naĂŻvement, ils se sentaient – le peuple – lĂ©gitimes Ă  occuper les lieux du prestige national – la constitution nous raconte un peuple souverain, donc lĂ©gitime sur les lieux symboliques du pouvoir. Mal leur en a pris, car tout comme la violence la lĂ©gitimitĂ© territoriale ne se partage pas, elle n’appartient qu’à l’État. BrutalitĂ©s donc, assauts, et un bilan extrĂȘmement lourd. Nombreux sont les Gilets Jaunes, hommes et femmes, dont les nuits sont maintenant hantĂ©es par les cauchemars post-traumatiques ; plus de 100 personnes ont Ă©tĂ© blessĂ©es Ă  la tĂȘte et 24 d’entre elles ont perdu un Ɠil.

En quelques mois, la police a blessĂ© autant de manifestants qu’en vingt ans.

Des maux et des mots
Il fallait faire peur et dĂ©courager les gens, et la force le plus souvent, finalement l’emporte. Mais nous l’avons rappelĂ©, elle est trĂšs coĂ»teuse et inefficace. Le combat est aussi celui des mots et des symboles, cette violence doit Ă  tout prix paraĂźtre lĂ©gitime. Et le prix symbolique de la victoire Ă©tatique a Ă©tĂ© gonflĂ© par plusieurs condamnations internationales trĂšs officielles : le Conseil de l’Europe, le Parlement europĂ©en et l’ONU. Jusqu’à Poutine qui Ă  pu se permettre de faire la leçon Ă  Macron. Il est donc montĂ© en premiĂšre ligne sur le front de la violence symbolique, celle du langage dĂ©clarant par exemple : « Ne parlez pas de rĂ©pression ou de violences policiĂšres, ces mots sont inacceptables dans un État de droit ». Mais comme on sait, « Dans l’Macron, rien n’est bon », pas mĂȘme le cerveau. Il n’est pas besoin d’ĂȘtre d’Aristote, le gĂ©nial pĂšre de la logique, pour conclure formellement de sa pauvre dĂ©claration que cet État n’est pas de droit, que sa violence n’est pas lĂ©gitime [note] .

Le siĂšcle des Ă©meutes ?
Un effet de loupe nous a incitĂ© Ă  considĂ©rer ici la France en dĂ©tail, mais si l’on regarde au-delĂ , on pourrait presque dire que si le 19e siĂšcle a Ă©tĂ©, en Europe, le siĂšcle des rĂ©volutions, ce dĂ©but du 21e est, dans le monde, celui des Ă©meutes. Aucun continent n’échappe Ă  l’épidĂ©mie.

AprĂšs deux siĂšcles de pratique, on constate 50 millions de victimes de leurs guerres, et la prĂ©carisation massive de leurs populations, un bien sombre bilan… la lĂ©gitimitĂ© des Ă©tats-nations est trĂšs largement Ă©rodĂ©e. On n’y croit plus maintenant dans ce futur, on le redoute, et c’est peut-ĂȘtre une des raisons de la prĂ©sence massive des femmes dans ces rĂ©voltes ! En Iran, en Irak, au Liban, en AlgĂ©rie, au Kenya, au Mali, en Colombie, et tant d’autres ! Jusqu’au Chili, le « bon Ă©lĂšve de l’AmĂ©rique de Sud », la vivante publicitĂ© des bienfaits du nĂ©olibĂ©ralisme ; jusqu’à Hong-Kong, la vitrine dorĂ©e de la finance mondialisĂ©e…

C’est une litanie sans fin, la liste des pays ou les peuples refusent la lĂ©gitimitĂ© de la violence Ă©tatique au risque parfois de leur vie, pour occuper les rues, les places, les ronds-points, les bĂątiments et coĂ»te que coĂ»te garder le terrain – leur terrain. Si en France, l’État se retient de tuer de sang-froid, on voit doublement Ă©merger cette perspective inĂ©dite. En haut de la pyramide qui nous Ă©crase, les gouvernants assument froidement et sans retenue les violences policiĂšres, comme lors de cette dĂ©claration de Macron, toujours lui, commentant l’agression brutale d’une femme de 73 ans, GeneviĂšve Legay, pacifique militante d’ATTAC, lors d’un acte des Gilets Jaunes Ă  Nice.

Alors qu’elle est hospitalisĂ©e, griĂšvement blessĂ©e Ă  la tĂȘte, le prĂ©sident lui dicte pĂ©remptoirement sa conduite : « pour avoir la quiĂ©tude, il faut avoir un comportement responsable ». Coucouche panier, GeneviĂšve, s’occuper des petits enfants, pas de politique ; et surtout rester Ă  la maison ! Et tout en bas de la pyramide, frime ou panique, c’est sans problĂšme apparent que gendarmes ou policiers sortent et brandissent le pistolet de service au sein des manifestation.

Quelles formes de résistances ?
Face Ă  cette montĂ©e de la violence Ă©tatique Ă  l’échelle mondiale, on assiste Ă  une double rĂ©ponse des sociĂ©tĂ©s. On la perçoit dans la croissance de la taille et de l’organisation des cortĂšges de tĂȘte, et dans celle de la dĂ©sobĂ©issance civile. DĂ©ployant de vastes actions de blocages pour recruter toujours plus de militants que la violence ferait fuir, les activistes Ă©cologistes promeuvent une dĂ©sobĂ©issance civile absolument non-violente.

Et en lien enfin, avec la prĂ©sence toujours plus importante au niveau mondial des « cortĂšges de tĂȘte », la tactique des Blacks Blocks convoque toujours plus de ces manifestants libres de tous mots et services d’ordre. Cette forme d’action qui s’est maintenant partout dĂ©ployĂ©e est devenue en quelques annĂ©es la forme mondialisĂ©e du refus radical du capitalisme et de l’État. Pour prendre deux exemples actuels, des front-liners de Hong-kong aux encapuchados du Chili, on retrouve les mĂȘmes codes et mĂ©thodes. Les blocs sont applaudis et activement soutenus par la population qu’ils protĂšgent. Les violences des manifestants, quand il y en a, sont exclusivement portĂ©es contre des symboles du capital et de l’État, et hormis les archers de Hong-Kong, l’équipement reste purement dĂ©fensif, au point que les prĂ©fectures communiquent glorieusement lorsqu’elles dĂ©couvrent des casques Ă  vĂ©lo ou des masques de protection contre les gaz.
Le monopole de la violence reste encore bien intact !

Nuage Fou

1) Dans Le Savant et le Politique Max Weber, un des fondateurs de la sociologie, nous donne cette définition, devenue classique.
2) C’est le nom donnĂ© par les manifestants du Hirak algĂ©rien Ă  l’oligarchie Ă©tatique et Ă©conomique qui contrĂŽlent de fait les destinĂ©es des AlgĂ©riens.
3) Il s’agit ici de la mĂ©thode de la « contraposĂ©e » qui dit que Si « P implique Q » on a Ă©galement « non-Q implique non-P ». Macron nous dit en fait que « Des violences policiĂšres IMPLIQUENT que l’État n’est pas de droit ». Or tout un chacun constate des violences policiĂšres. On en conclut donc que l’État n’est pas de droit.


Article publié le 04 FĂ©v 2020 sur Monde-libertaire.fr