Janvier 18, 2021
Par Lundi matin
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Hier, premier jour de neige Ă  Paris.

A la fenĂȘtre, comme chaque premier jour de neige de chaque annĂ©e, je m’émeus, et tout s’émeut, retourne Ă  la mĂ©moire primordiale de la saison : l’enfance, ce temps oĂč tu apprends Ă  marcher et oĂč tu ne sais pas encore faire ; l’effort des pas dans la neige et l’espĂšce de faveur, ce cadeau tombĂ© du ciel, un lit pour se coucher en famille et mourir tout doucement.

La merveille de la neige est symĂ©trique Ă  sa violence. Elle me tient en respect. Elle reprĂ©sente aussi une part importante de l’économie du tourisme français. Depuis quelques jours, les entrepreneurs du ski, les responsables de stations, sont inquiets. Pas sĂ»r que les stations puissent rouvrir. Entre le virus et le rĂ©chauffement climatique (qui sont, nous le savons, deux questions absolument sĂ©parĂ©es), le ski est menacĂ©. Je pensais Ă  cela, tandis que j’arpentais les rues vides et tristes du XIIe arrondissement Ă  Paris, sous la neige. Je me demandais s’il ne serait pas prĂ©fĂ©rable de tout arrĂȘter, pourquoi cette horreur du ski, cette laideur giscardienne instituĂ©e, depuis des dĂ©cennies, je pensais Ă  une amie qui veut y emmener sa famille en fĂ©vrier. Et j’ai glissĂ©. A la sortie du mĂ©tro Faidherbe Chaligny, j’ai cherchĂ© instinctivement des gens qui avaient l’air de rejoindre la manifestation. J’ai suivi des gens au hasard, un couple, rue de Chanzy, jusqu’à m’apercevoir qu’ils n’allaient pas oĂč je voulais aller, mais plus probablement Ă  un gouter, une galette entre amis. Ils avaient l’air pressĂ©s, c’est pour ça que je les ai suivis mais c’était une erreur, produite par le temps, par les consĂ©quences rĂ©elles et imaginaires de la rĂ©duction de l’emploi du temps. Au ski, les stations ferment tĂŽt, avant la tombĂ©e de la nuit. Les soirĂ©es sont longues au chalet, les remonte-pente ferment Ă  16h. AprĂšs on prĂ©pare la fondue. Je reprends le tĂ©lĂ©phone pour m’orienter, je regarde l’heure qu’il est. Il reste trois heures pour la manifestation. Je regarde autour de moi la ville blanche et les rues maudites du XIIe arrondissement, ce grand hĂŽpital abandonnĂ©. Il n’y a personne, que des gens qui courent, avec un sac de courses ou une galette Ă  la main. Je dĂ©bouche sur le boulevard Diderot. Toujours pas de manifestants. Je regarde les autres gens, qui marchent en regardant leurs pieds. Je regarde les corps, les vĂȘtements pour la neige, nos corps de citadins diminuĂ©s par l’empĂȘchement, le ralentissement, l’impuissance. Je manque encore de tomber. A l’angle du Boulevard Diderot et de l’avenue Daumesnil, des camions et des gendarmes sont postĂ©s Ă  tous les croisements, les rues bloquĂ©es par des rubans de signalisation. On ne sait pas ce qui est bloquĂ© ou fermĂ© puisqu’il n’y a personne, mĂȘme pas de voitures qui passent. J’avance seule sur le boulevard Diderot et l’avenue Daumesnil maintenant, seule avec les forces de l’ordre, dans la neige qui commence Ă  fondre, le ciel et le sol se brouiller. L’avenue Daumesnil est absolument vide. Soudain, et trĂšs lentement les camions de police se mettent en marche vers Bastille, pour y accueillir les manifestants. Les camions blancs de la police et les bleus de la gendarmerie, Ă  leur suite, trĂšs lentement, le moteur Ă©teint on dirait. C’est interminable. Je ne sais pas combien de minutes se sont Ă©coulĂ©es pendant que je restais lĂ  dans la neige Ă  regarder. Je me suis absentĂ©e de moi-mĂȘme, absorbĂ©e par la combinaison de la neige, et de la police dans une image qui revenait. Une image qui ne m’appartient pas. Une image de l’inconscient collectif qui lie le fascisme Ă  la neige – et qui n’a rien Ă  voir avec l’enfance du dĂ©but, du premier Ă©merveillement.

Je m’adosse contre un mur, sous une arche de la petite ceinture, Ă  l’angle de la rue TraversiĂšre et de l’avenue Daumesnil, pour attendre des amis qui arrivent avec le cortĂšge. Je n’entends rien. Pas de voix. Pas de chants. La neige Ă©touffe tous les sons. J’attends, quelques minutes, et je vois arriver d’abord Ă©parse, ensuite plus resserrĂ©e, une horde de policiers en armures, cagoulĂ©s, boucliers dans une main et lanceur LBD dans l’autre. Pendant une dizaine de minutes, la horde policiĂšre a dĂ©filĂ© fiĂšrement, en tĂȘte de manifestation. Peu Ă  peu, j’ai vu les manifestants se dĂ©tacher des armures qui encerclaient et pĂ©nĂ©traient le corps de la manifestation de part en part. Les manifestants moins nombreux que les policiers qui conduisaient le cortĂšge, le constituaient, exactement.

Tout dans un grand silence.

Je n’ai pas pu quitter le mur oĂč j’étais adossĂ©e. Je les ai regardĂ© passer. Je les ai vus de prĂšs. J’ai vu comme ils se tenaient physiquement et comment leurs corps s’exprimaient, la sĂ©duction qui les animait. J’ai vu des visages d’hommes et de femmes, souriants. Ils souriaient beaucoup. Ils interpellaient aussi les gens autour, les passants, par une invitation paradoxale, signifiant que l’accĂšs Ă©tait interdit, qu’on ne pouvait pas passer, mais qu’on pouvait entrer dans la manifestation si on voulait, bien sĂ»r. Quelque chose qui semblait dire : venez donc ! Venir avec qui ? J’ai vu dans ces regards et ces corps un mĂ©pris d’un nouveau genre, qui m’était inconnu, qui peut-ĂȘtre me rappelait de loin, celui des plus grands Ă  l’école qui appellent des petits Ă  tomber dans un piĂšge, qui les attirent par leur savoir supplĂ©mentaire sur le mal. Une mise en garde qui passe par une invitation, et un dĂ©fi ; ou bien quelque chose comme la sĂ©duction d’un appel au danger, une connivence dans la violence, la tentation pour un dĂ©sir qui serait implicitement partagĂ©. C’est cela : la police qui manifeste pour humilier la manifestation. La police qui prend la place des manifestants. La police qui singe, qui vampirise mĂȘme jusqu’à la colĂšre et le dĂ©sir de l’autre, du manifestant.

C’est sans doute une technique, une politique, depuis quelques semaines, une directive de la prĂ©fecture et du ministĂšre. Mais plus crĂ»ment sous mes yeux ce jour-lĂ , c’est le spectacle de la police s’appropriant un geste, un Ă©lan ; c’est voir la police prendre ce geste, prendre la rue, aller en avant, s’avancer en masse, et rafler la mise, rĂ©duisant la manifestation Ă  nĂ©ant, poussant au bout la caricature mĂ©diatique de l’insurrection par une capture d’énergie, le dĂ©tournement d’un amour.

Ailleurs, on a lancé des boules de neige sur les bataillons.




Source: Lundi.am