Août 16, 2021
Par Lundi matin
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Que la catastrophe est devenue sensible

Chaque saison entraĂźne son lot de catastrophes. Nous nous souvenons de l’étĂ© 2020, caniculaire comme il en fut peu, oĂč les villes Ă©touffĂ©es de bĂ©ton gardĂšrent la chaleur prisonniĂšre. De la pollution de l’Escaut par l’entreprise Tereos, qui asphyxia les poisson sur l’entiĂšretĂ© du fleuve en rĂ©gion walonne. A l’instant oĂč nous Ă©crivons : fonte progressive des glaces au Groenland due au rĂ©chauffement global, incendies monstrueux en Russie et en GrĂšce sur les monocultures de pin et d’eucalyptus, famine pour sĂ©cheresse, manque d’anticipation et corruption Ă  Madagascar. PandĂ©mie mondiale favorisĂ©e par le transport aĂ©rien intensif. [1]

Et chaque fois on se fait la promesse que cette fois il faudra agir en conséquence.

Être à la hauteur de la catastrophe en cours. Puis vient la saison suivante, et on oublie.

Le retour au travail, les dĂ©parts en vacances, les inscriptions scolaires, la paperasse provoquent une amnĂ©sie passagĂšre que seule ravive cette angoisse cyclique revenue Ă  chaque nouveau signe annonçant que la catastrophe est bien lĂ . Et qu’elle va s’intensifiant [2].

En fait d’intensitĂ©, la Belgique a connu un Ă©pisode traumatique et un drame social qui, de mĂ©moire d’anciens en tout cas, n’a pas de prĂ©cĂ©dent. Les inondations de l’étĂ© 2021 et leurs consĂ©quences furent la rĂ©union d’un ensemble de causes de la catastrophe en cours : une gestion incohĂ©rente de de notre environnement, devenue sensible par les effets physiques qu’elle produit. Un dĂ©mantĂšlement dĂ©ment et acharnĂ© des pratiques et des rĂ©seaux de solidaritĂ© – Ă©tatiques ou non. L’appauvrissement des sols vouĂ©s Ă  l’agriculture intensive. Et enfin, une bĂ©tonisation Ă  outrance qui ravageait dĂ©jĂ  des bois, des plaines, des villages, de la beautĂ© [3].

A prĂ©sent cet ensemble de causes ravage des villes entiĂšres, entraĂźnant dans ses flots des vies et ce qu’elles contiennent d’espoirs, de projets, de souvenirs qui Ă©taient accumulĂ©s lĂ , dans ce petit jardin, dans cette maison oĂč nous sommes nĂ©s, dans ces formes de vie que nous tentons d’habiter. MalgrĂ© tout. DĂ©sormais dĂ©vastĂ©es Ă  jamais et nouvelle page du livre des vaincus. Ces inondations, ces crues, ces torrents de dĂ©chets et de voitures renversĂ©es mettent Ă  nu le visage dĂ©jĂ  fort grimaçant de l’Etat, du capital et de la civilisation qu’ils engendrent ensembles. À l’accalmie relative de ces inondations on fit le bilan : 41 personnes ont Ă©tĂ©s arrachĂ©s Ă  l’affection de qui les aiment. On comptait 163 disparus. Et la colĂšre, encore une fois reste muette, sans voix. Mais elle est lĂ , elle s’accumule au rythme du dĂ©sastre. Parce que c’est toujours les plus dĂ©munis qui payent le plus cher. Parce que LiĂšge ne se laissera sĂ»rement pas faire. L’amer monte en mĂȘme temps que les eaux. Les temps seront bientĂŽt aux dĂ©bordements. Qui peut encore nier que la catastrophe est devenue sensible ?

Que la ZAD d’Arlon tentait de rĂ©duire la catastrophe

Sur l’ancienne SabliĂšre, devenue Ă  prĂ©sent le plus cĂ©lĂšbre dĂ©sert de Wallonie et peut-ĂȘtre le futur Zoning de Schoppach, la catastrophe pourrait porter le nom d’espĂšces dont on a dĂ©truit l’habitat. Elle pourrait s’appeler : Chenille de Goutte-de-sang , Triton alpestre , AzurĂ© des cytises , Cicadelle verte , Doublure jaune (…gilet
), Hibou Grand-Duc ou Milan Noir. Elle pourrait porter encore tant d’autres noms [4]. Mais ce sont de bien trop beaux noms pour dĂ©signer le dĂ©sastre.

Outre ces espĂšces, le bois de Schoppach Ă©tait habitĂ©s de hĂȘtres, de conifĂšres, d’orchidĂ©es sauvages, de chiens et de merles, mais aussi d’humains qui tentaient d’habiter le bois avec eux. Pas malgrĂ© eux, pas contre eux, mais avec eux. Tenter de comprendre. C’était cela l’expĂ©rience sensible de la ZAD d’Arlon [5]. De l’aveu de policier, ce sont les nombreux soutiens venus de mondes fort divers qui ont retenu la main de l’état jusqu’au 15 mars 2021 , aprĂšs un an et demi d’occupations des bois. Parce que ce qui s’agrĂ©geait prenait non seulement le parti du refus, mais aussi celui de l’affirmation. DĂ©fendre en habitant. Cesser d’opposer les petits bouts d’expĂ©riences ou de bonheurs que nous arrachons entre amis, ou plus largement avec des gens dont nous partageons l’éthique, au potager collectif comme en manifestation.

La ZAD est apparue comme rĂ©union de ces deux stratĂ©gies. Nous disons qu’elle est « apparue Â» parce que la ZAD n’est pas le fruit d’une conspiration. Ni du machiavĂ©lisme de quelques individus avides de « casser du flic Â» ou de commettre ce que le langage judiciaire appelle « des violences Â» (comme tentent de le faire croire Vincent Magnus Bourgmestre d’Arlon, et son compĂšre, Elie Deblire, l’homme aux quarante mandats [6] ) .

La ZAD d’Arlon est le fruit d’éthiques qui tendent Ă  se rejoindre. C’est la rĂ©volte logique qui vient, lorsque les libertĂ©s de dĂ©cision sur nos vies sont dĂ©truites une Ă  une et sans la moindre gĂȘne. Et qu’elles sont, en plus de cela, dĂ©truite par des gens incompĂ©tents et arrogants. Arrogance face aux marches climats, arrogance face aux gilets jaunes, arrogance face aux riverains de Shoppach dont le quartier fut amputĂ© d’une ancienne sabliĂšre [7] qui formait pourtant un biotope unique, cohĂ©rent. Beau.

La ZAD fut la rĂ©union de plusieurs formes de lutte. De la pĂ©tition Ă  l’action. De l’interpellation citoyenne Ă  l’occupation physique. Il en aura fallu des corps en mouvement. Il aura fallu bien du monde pour qu’elle puisse se matĂ©rialiser. Sa naissance en Belgique, Ă  la suite d’une annĂ©e de marches climats et d’irruption Gilets jaunes, n’est pas un hasard. Elle est nĂ©e comme la rĂ©union logique de ces deux mouvements et de ces deux pratiques.

Que la ZAD fait tomber les masques

À Arlon, comme ailleurs, une coterie s’est accaparĂ© la terres et les honneurs, les avantages et l’argent. Un milieu plus ou moins hĂ©tĂ©roclite constituĂ© de baronnets Ă©lus de peu et assis sur leur siĂšge comme la chĂšvre reste Ă  son piquet, de fructueux entrepreneurs de la construction en kit collectionneurs de monocultures d’épicĂ©as, et d’intercommunales tellement opaques que mĂȘme la tĂ©lĂ© locale s’indigne de leurs manƓuvres [8]. Une coterie qui insulte ses citoyens, les intimides, hurle sur l’opposition en plein conseil communal, exproprie, rase pour racheter. Une coterie qui fait expulser de nuit neufs Ă©cologistes occupant des cabanes dans un bois de trente hectares, au sud de la Belgique, dans la pĂ©riphĂ©rie d’Arlon. Neufs Ă©cologistes rĂ©veillĂ©s au petit matin, armes d’assauts et de pointes braquĂ©es sur la tempe. Le bois, les cabanes, les potagers, le nid du hibou, la pessiĂšre, la prairie – rasĂ©s ! [9] Rendus Ă  l’état de souvenir. DĂ©chirĂ© le petit journal local. Muet le chant des oiseaux. Et les amitiĂ©s tissĂ©es rendues comme en exil. [10]

Et c’est nous que l’on accuse d’association de malfaiteur ?!

Nous connaissons d’avance la stratĂ©gie de cette coteries, financiĂšrement, familialement et politiquement consanguine. Les Ă©lus joueront la carte de la dĂ©mocratie. La police tentera quant Ă  elle de dĂ©politiser l’affaire, de la vider de tout contexte, d’en faire le fait d’individus Ă  risque.

Qu’ils viennent donc sur un tel terrain.

Nous n’aurons aucun mal Ă  parler de dĂ©mocratie avec ceux qui la bafouent depuis des dĂ©cennies. Vincent Magnus, la veille de la destruction du bois, osait dire en bon pĂšre de famille « le bois sera rendu aux arlonais qui pourront s’y promener tranquillement. Â». Mensonge dĂ©menti par les faits : en quelques jours Ă  peine, la foret n’existait plus. L’honneur n’est pas la premiĂšre vertu de monsieur le bourgmestre ! Nous n’aurons aucun mal, non plus, Ă  parler d’« individus Ă  risque Â» vu les scandales provoquĂ©s par quelques dĂ©cisions politiques de ces derniĂšres annĂ©es.

Nous serions mĂȘmes plutĂŽt satisfaits de participer Ă  ce que nous puissions, enfin, en parler !

Que la répression est devenue leur seule réponse

C’est un fait maintenant Ă©tabli que comme on traite la marge on finit par traiter tous les autres. DĂšs lors comment accepter les diverses formes que prit la rĂ©pression sur la ZAD ? Nous nous souvenons d’Arlon assiĂ©gĂ©e par les forces de l’ordre en prĂ©vision d’une manifestation qui n’eut jamais lieu. Nous nous souvenons de l’intimidation commise envers certains parents de jeunes zadistes, des drones incessant qui survolaient le bois, des Ă©coutes tĂ©lĂ©phoniques. Nous nous souvenons du jour oĂč ils sont venus Ă  des centaines pour dĂ©loger neuf personnes. Nous nous souvenons qu’ils ont empĂȘchĂ© la presse de prendre images et vidĂ©os. Nous nous souvenons qu’ils ont violentĂ© une amie mĂ©decin, qu’ils l’ont insultĂ©e, mise en garde Ă  vue en lui retirant ses lunettes. Nous nous souvenons que peu avant, ils se sont introduits dans le domicile d’une amie, en civile, pour simplement « poser des questions Â». Nous nous souvenons que Koen Geens, alors ministre de l’intĂ©rieur a qualifiĂ© l’un d’entre nous de « propagandiste de la haine Â», suivant les indications de la SĂ»retĂ© de l’État, tandis que Jurgen Commings enseignait encore Ă  de nouvelles recrues. Nous nous souvenons aussi que la veille de l’expulsion, un policier a tentĂ© d’ intimider l’un d’entre nous en plein Namur, Ă  la suite d’une lecture de poĂšme pour Still Standing for Culture, Ă  coup de questions sordides : « alors la ZAD ? Et ta sƓur, hein, comment va ta sƓur ? Â»

Au coeur de cette polĂ©mique, nous pensons discerner les chemins empruntĂ©s. Y aurait-il pour certains un chemin de l’honneur, pour d’autre, une autoroute de la perfidie ? Le choix ici, semble limpide, puisque notre position tendra vers le tĂ©moignage et le rĂ©cit de ce qui fut Ă  dĂ©fendre et mĂ©ritait d’ĂȘtre dĂ©fendu. Tout Ă©vĂšnement de l’histoire est digne d’ĂȘtre racontĂ©, pour ce qu’il enseigne Ă  l’humanitĂ© sur son passĂ© et, souvent liĂ©, sur son avenir. Pour ces raisons, nous n’avons pas peur. De plus nous avons encore beaucoup de souvenirs Ă  leur opposer. Ces cartes seront jouĂ©es en temps voulu. Car nous savons que la bataille judiciaire et politique qui vient sera longue, coĂ»teuse et Ă©prouvante.

Mai nous sommes une révolte logique contre le désastre, contre Idelux et son monde.

Nous sommes la nature qui se dĂ©fend pour simplement continuer Ă  ĂȘtre en vie.

Maxime Decoster, Roland Devresse, R.D. et leurs ami.e.s.

Illustration : Fabien Lafontaine




Source: Lundi.am