Janvier 18, 2021
Par À Contretemps
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« La France tient par ses policiers et ses gendarmes. Â»
Emmanuel Macron

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La Macronie est un thĂ©Ăątre oĂč les propos et les actes de ceux qui nous gouvernent dĂ©limitent assez prĂ©cisĂ©ment l’espace d’une scĂšne oĂč, bientĂŽt un an aprĂšs l’arrivĂ©e de la bĂȘte Ă  picots, le dĂ©goĂ»t trĂšs sĂ»r qu’ils ont suscitĂ©s en nous n’écarte pas l’hypothĂšse que la suite sera peut-ĂȘtre d’apothĂ©ose. À l’heure, en tout cas, oĂč, un an aprĂšs l’avoir ouverte, nous refermons sur l’inconnu cette chronique d’une annĂ©e Ă©prouvante, ce qui prĂ©lude Ă  ce qui vient – la survie vaccinĂ©e – semble dĂ©jĂ  attester de la pertinence de quelques dĂ©buts de vĂ©ritĂ© qu’elle Ă©nonça tout au long de son marathon koronesque, sans prĂ©juger de la catastrophe qui semble dĂ©jĂ  pointer.

Le premier round de la sainte croisade vaccinatoire de la Macronie restera dans l’histoire de ce pitoyable rĂšgne l’exemple le plus parlant de son incompĂ©tence. Et ce n’est pas peu dire tant elle en a accumulĂ©, en un an, des bourdes, des mensonges, des coups fourrĂ©s, des Ă -peu-prĂšs, des rodomontades et des infamies. Mais lĂ  ce fut grandiose. Authentiquement. Au point qu’en une semaine, la belle France est devenue la risĂ©e du monde et que Jupiter, son tout-puissant, Ă  peine rentrĂ© de La Lanterne, s’est mis en tĂȘte de corriger le tir en jouant sur son registre favori : celui de l’accĂ©lĂ©ration. Du coup, le trĂšs lent VĂ©ran-Tanplan et Castex Le Rocailleux se virent in petto contraints de changer de braquet et d’élargir le champ, sur la base du volontariat, en vaccinant, en plus des heureux rĂ©sidents des Ă©tablissements de type EHPAD, le personnel soignant, les pompiers et les aides Ă  domicile de plus de cinquante ans ainsi que les personnes vulnĂ©rables en situation de handicap rĂ©sidant en foyers et en maisons d’accueil spĂ©cialisĂ©s. Partant de trĂšs bas – la charmante Mauricette de Sevran et quelques autres, pour faire concis –, la courbe a vite montĂ© pour atteindre 0,63 % des Français, soit 423 000 personnes Ă  demi-vaccinĂ©es (une dose sur deux) Ă  ce jour. Inutile de dire que l’affaire n’est pas dans le sac, d’autant que le sac est plein de surprises.

C’est ainsi qu’on a appris, par Le Canard enchaĂźnĂ©, qu’un cabinet de consultants basĂ© Ă  New York – McKinsey – avait Ă©tĂ© sollicitĂ© par la Macronie pour l’assister – moyennant, semble-t-il, Ă©moluments de 2 millions d’euros par mois – dans le « cadrage logistique Â» et la « coordination opĂ©rationnelle Â» de son dĂ©jĂ  foireux plan de vaccination. Sous-missionnĂ© par l’État, le mĂȘme cabinet – au sens de latrine – avait pilotĂ© au printemps dernier une « stratĂ©gie des tests Â» dont on sait qu’elle fut assez lente Ă  porter ses fruits. Il est vrai qu’au vu de la tarification, on peut comprendre que le prestataire de service lanterne un peu. Task force is task force, but business is business. Pour les non-initiĂ©s, on ajoutera que ce nid de sangsues ultra-libĂ©ral conseille, par ailleurs, l’État dans les politiques de paupĂ©risation de l’hĂŽpital public qu’il met en Ɠuvre et sur lesquelles McKinsey et ses semblables prospĂšrent.

Hormis les caprices de Korona, qui aime les variantes et s’amuse Ă  muter comme il l’entend, l’autre surprise Ă  venir, toute proche et de respectable calibre celle-lĂ , est Ă  coup double : la gestion, dĂ©jĂ  chaotique, des stocks de vaccins et le risque, dĂ©jĂ  avĂ©rĂ©, de ruptures d’approvisionnement. On a encore en mĂ©moire – et comment l’oublier – le scandale des masques, marqueur avĂ©rĂ© de l’incompĂ©tence du ramassis d’incapables en charge des affaires depuis le dĂ©but de la crise sanitaire, mais tout laisse Ă  penser, au vu de ce qu’on suppute, qu’ils pourraient faire pire.

Vous n’aurez pas manquĂ© de remarquer, d’ailleurs, que les dĂ©cideurs n’ont pas l’air trĂšs en forme en ce dĂ©but d’annĂ©e de libĂ©ration supposĂ©e. Il est vrai que ce qui se joue dans cet avenir immĂ©diat, c’est, en plus de notre sort, le leur. La constance avec laquelle le lagardĂ©rien JDD, organe dominical sous perfusion macronarde, titre, presque chaque semaine, sur la remontĂ©e sondagiĂšre de Jupiter est devenue si grotesque qu’on en est rendu Ă  se demander si ses fiĂ©vreux rĂ©dacteurs ne confondraient pas, avec la mĂȘme constance, sa courbe de popularitĂ© avec celle des testĂ©s positifs qui, elle, effectivement monte en flĂšche. À voir Castex le Rocailleux et VĂ©ran-Tanplan faire, Ă  l’entrĂ©e de l’annĂ©e nouvelle, le dernier bilan de la situation, on aura compris que plusieurs doutes les habitaient, et de sĂ©vĂšres. Au point que, Darmanin (de jardin) Ă©tant absent du plateau, les deux bonhommes nous apparurent pour ce qu’ils Ă©taient : deux clowns tristes que le prĂ©sent dĂ©vore si pleinement qu’ils faisaient peine Ă  voir. « Tuer un ministre, disait Albert Cossery, quelle sottise ! C’est un honneur rendu au nĂ©ant ! Â» Personne ne songera jamais Ă  abattre Abbott et Costello, qui sont l’expression mĂȘme du nĂ©ant. Un nĂ©ant plein Ă©cran.

On peut se marrer, bien sĂ»r – et pourquoi s’en priverait-on –, mais en sachant que, si le rire est le propre de l’homme, l’humour demeure par excellence la politesse du dĂ©sespoir. Certains Ă©vĂ©nements, comme celui que nous vivons en tentant d’échapper Ă  Korona, ont cette particularitĂ© de nous faire toucher du doigt toute l’étendue d’un dĂ©sastre. Ce dĂ©sastre, nous le voyions venir, certes, nous le thĂ©orisions mĂȘme, mais sans accĂ©der vraiment Ă  la perception brute de ce qu’il rĂ©vĂ©lerait de l’inhumaine condition de l’homme postmoderne tel que la dĂ©raison d’un capitalisme nĂ©o-libĂ©ral agissant comme secte Ă©tait en train de le fabriquer, y compris, surtout, dans sa maniĂšre de concevoir le rĂ©el. Partant de lĂ , le nĂ©ant d’Abbott et Costello est devenu, sous nos yeux, la norme d’un pouvoir lui-mĂȘme si dĂ©construit qu’il est dĂ©sormais incapable de cacher sa vraie nature en s’inscrivant, par exemple, dans une histoire, celle de l’État moderne dont il dit incarner la continuitĂ©. Qui pourrait nier aujourd’hui que le fait que Jupiterminator – qui a trouvĂ© le moyen de s’auto-doter, en cette annĂ©e mortuaire, d’un budget floral d’agrĂ©ment de son palais de 600 000 euros – ou que Lilly MarlĂšne, ministre de la « citoyennetĂ© Â», se faisant « influenceuse Â» en vantant son lissage brĂ©silien sur un rĂ©seau « social Â», tĂ©moigne mieux que tout, in fine, du rapport que cette mĂ©diocre caste de crĂ©tins peu dotĂ©s entretient avec l’histoire, mais aussi avec l’État.

On sait qu’il se pourrait que l’on fasse grincer quelques dents libertaires en nous engageant sur un terrain que l’invariante doxa anarchiste a cessĂ© de penser depuis longtemps Ă  partir d’un constat nietzschĂ©en assez juste – l’État serait le plus froid des monstres froids –, mais qui ne permet pas d’en saisir les transformations incessantes depuis que d’autres se chargent de le dĂ©manteler en n’en conservant que sa police dans un rĂŽle de milice du capital et de ses forfaitures. De mĂȘme que la question n’est plus tant de dĂ©construire les anciens concepts d’une fausse – ou incomplĂšte – Ă©mancipation, mais d’endiguer le flot croissant des dĂ©constructeurs du social et du vivant, autrement dit de conserver – ou de rĂ©inventer – des formes de vie bonne, il est peu probable qu’on puisse en finir, aux cris d’ « Ă€ bas l’État Â», avec l’obsessionnelle volontĂ© de destruction nĂ©o-libĂ©rale, opĂ©rationnelle depuis des dĂ©cennies, des politiques publiques de protection sociale qui ont aussi pour fonction, face aux malheurs du temps, de maintenir des filets de vie dĂ©cente. Si cette crise sanitaire de grande ampleur nous a rĂ©vĂ©lĂ© une vĂ©ritĂ©, c’est celle du niveau de dĂ©liquescence presque absolue auquel le monde de Jupiter avait conduit l’État « social Â» et, en mĂȘme temps, au renforcement de son appareil policier un peu ingĂ©nument conçu comme garde prĂ©torienne devant ĂȘtre par avance absoute de toutes ses turpitudes. IngĂ©nument, parce que s’il Ă©tait aussi malin qu’il prĂ©tend ĂȘtre Ă  coups de citations pompĂ©es dans les fiches de son staff, le roitelet devrait savoir qu’aucun mur policier ne rĂ©siste pour l’éternitĂ© aux vents de l’histoire. Et qu’il arrive que les vents tournent.

Admettre publiquement – en privĂ©, ça s’entend plus – que la dĂ©liquescence de l’État « social Â», concrĂštement constatable dans cette crise sanitaire au long cours, puisse nous plonger dans une sorte d’affliction, voire de chagrin, c’est, dans certains milieux de la « critique critique Â», s’exposer aux gĂ©monies. De l’affliction pour l’État ? Eh oui, de l’affliction. C’est comme ça, camarades, nous sommes des ĂȘtres sensibles et contradictoires. Notre camp est ainsi fait qu’il a des adeptes que rien ne trouble, jamais. Qu’on puisse se risquer Ă  Ă©voquer un sentiment de telle nature devant l’état de dĂ©labrement absolu d’un pays qui, quoi qu’on en pense, n’était pas le pire en matiĂšre de santĂ© publique, les confirmera dans l’idĂ©e, dĂ©jĂ  acquise, que nos faiblesses thĂ©oriques mĂ©ritent leurs sarcasmes. À vrai dire, on s’en fout. Et ça fait longtemps qu’on s’en fout. La vie comme on la vit ne saurait se passer des sentiments qu’elle suscite au grĂ© des jours : l’affliction et la colĂšre.

On pourrait effectivement garder l’affliction dans sa poche et s’en tenir Ă  la froideur de l’analyse objective que produit la ThĂ©orie. Mais non, on ne peut pas. On ne peut pas parce que ce dĂ©labrement, la Macronie l’a poussĂ© jusqu’à l’extrĂȘme de sa logique de casse des conquis sociaux. À marche forcĂ©e, sans repos et sans honte. Et que ce dĂ©labrement organisĂ© jusqu’au moindre dĂ©tail nous rappelle, chaque jour, que ce que nous avons cĂ©dĂ© par paresse ou perdu par faiblesse sous Mitterrand, sous Chirac, sous Sarkozy, sous Hollande, se paye trĂšs cher, sous Macron, en vies dĂ©truites – plus de 70 000 morts du Korona Ă  ce jour – et en dĂ©sastres collatĂ©raux : accroissement infini de la pauvretĂ©, plans sociaux en pagaille, destruction programmĂ©e des derniers filets de protection sociale, avancĂ©e illimitĂ©e des politiques de contrĂŽle et de rĂ©pression, criminalisation des oppositions. L’affliction naĂźt de ce que, chaque jour, cette crise sanitaire rĂ©vĂšle que, loin de toute thĂ©orie englobante, des vieux crĂšvent du Korona ou de solitude, des pauvres fouillent les poubelles sur les parkings des centres commerciaux, des jeunes – notamment Ă©tudiants – privĂ©s de tout avenir s’enfoncent dans la dĂ©pression, des soignants d’un rare courage s’entĂȘtent Ă  pallier la ruine d’un systĂšme qu’on a organisĂ©e et qu’ils Ă©copent chaque jour, chaque nuit, dans la plus froide des solitudes. L’affliction, c’est un mouvement du cƓur, d’un cƓur si plein de larmes qu’il lui faut actionner la pompe Ă  colĂšres pour ne pas disjoncter.

Mais il est concevable aussi que, sous les coups de butoir rĂ©pĂ©tĂ©s d’un ennemi qui dispose de toute la force de frappe nĂ©cessaire pour les mater, l’expression des colĂšres perde elle-mĂȘme de sa puissance Ă©mancipatrice pour se diluer dans un contre-systĂ©matisme absurde oĂč le rejet des masques et le refus des vaccins dĂ©finiraient en soi une attitude antisystĂšme. Hors le fait que, pour le systĂšme, une telle dilapidation du fonds commun des rĂ©voltes, d’abord sociales, qui traversent ce pays depuis plus deux ans maintenant, serait pain bĂ©ni pour la Macronie, il la conforterait dans l’idĂ©e, qui lui va bien, que les gueux sont fougueux en paroles mais Ă©troits d’esprit. Le pire qu’il puisse arriver Ă  une rĂ©volte sociale, en effet, c’est de sortir du champ des raisons qui l’ont fait naĂźtre. Or, comme c’est arrivĂ© pour Korona, on peut craindre que cette rĂ©volte sociale de belle ampleur allumĂ©e par les Gilets jaunes finisse par muter – certains signes le font craindre – en autre chose, un « autre chose Â» de forcĂ©ment rĂ©gressif, oĂč le peuple finirait par ressembler Ă  l’idĂ©e conjointe que s’en font les progressistes et les populistes, les modernistes et les dĂ©magogues : cette masse ignorante et indistincte de gens qu’ils n’ont de cesse de mater ou de caresser dans le sens du poil pour parvenir aux mĂȘmes rĂ©sultats.

À l’heure oĂč la fatigue commence Ă  se faire sentir, oĂč l’air manque, oĂč la libertĂ© des corps est entravĂ©e, oĂč la peur suinte, oĂč tout ce qui faisait le tissu de nos vies, de nos luttes et de nos complicitĂ©s se voit rĂ©duit Ă  nĂ©ant, oĂč plus rien ne s’invente, oĂč l’on ne fait qu’attendre un retour Ă  la normale dont l’anormalitĂ© – l’organisation marchande du monde – a provoquĂ© ce dĂ©sastre, il est urgent de garder de l’expĂ©rience vĂ©cue de nos colĂšres ce sentiment de fiertĂ© que nous avons ressenti dans les espaces libĂ©rĂ©s qu’elles ont Ă  jamais ouverts dans nos imaginaires et qu’il faut cultiver. Car, bien vivantes sous la cendre des jours, toutes les conditions sont rĂ©unies qui pourraient bientĂŽt dessiner les contours d’un mouvement de grande ampleur contre ce monde de servitude. La Macronie le sait et s’y prĂ©pare, en annonçant par exemple la crĂ©ation d’une super-compagnie de CRS dotĂ©e de moyens inĂ©dits. Chaud devant !

La vie comme chaotiquement elle vaccine, c’est un pari que chacun prendra ou pas, s’il le peut, au grĂ© de ses convictions ou malgrĂ© ses doutes. Pour l’instant, l’expectative est totale. Forte est aussi l’impression que le sort des populations est, une fois encore, livrĂ© Ă  la mĂȘme bande d’incapables qui n’a, semble-t-il, prĂ©vu ni les doses de vaccin suffisantes, ni les congĂ©lateurs adaptĂ©s pour les stocker, ni les « vaccinodromes Â», ni mĂȘme les seringues nĂ©cessaires. La Macronie, c’est l’aile du nĂ©ant et la cuisse de Jupiter. Double ration Ă  chaque fois !

Freddy GOMEZ




Source: Acontretemps.org