Novembre 4, 2020
Par La Bogue
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Donc, voilĂ , c’est dit, c’est fait. En deux temps trois mouvements. AprĂšs avoir entendu que jamais de la vie, que la gamme des mesures Ă©tait suffisamment vaste pour ne pas en arriver Ă  cette extrĂ©mitĂ© « antiĂ©conomique Â», qu’on pourrait avancer le couvre-feu de deux heures, confiner le week-end, parquer par catĂ©gories (les vieux, les sujets Ă  risques – et pourquoi pas les jeunes trop fĂȘtards ou les Gilets jaunes qui doivent bien ĂȘtre pour quelque chose dans ce chaos), Emmanuel Ier de CordĂ©e parla. FagotĂ© de bleu nuit rĂ©publicain, regard fixĂ© sur son prompteur, buste bien cadrĂ© sur fond de dĂ©cor blanc cassĂ© suffisamment sobre pour Ă©viter que le regard du tĂ©lĂ©phage ne soit distrait par les brillances de son burlingue, retapĂ© d’or pour 930 000 euros aux frais du contribuable, il dĂ©roula, une demi-heure durant, son argumentaire « pĂ©dagogique Â» – comme disent ses affidĂ©s de la presse et de la finance. À vrai dire, on avait coupĂ© avant. Trop de Jup’ peut nuire Ă  la santĂ©.

DrĂŽle de moment d’histoire, vraiment, que celui que nous vivons. Tout concourt de facto Ă  le rendre unique : la durĂ©e de la crise sanitaire, mais surtout la constance dans la mĂ©diocritĂ© dont font preuve ceux – et, lui d’abord, le petit chef du parti du nĂ©ant – qui sont thĂ©oriquement en charge de la « gĂ©rer Â», comme on dit Ă  propos de tout chez les startupeurs. Et mĂȘme si rien, en vrai, ne peut nous Ă©tonner de la part des macronards, il n’est pas banal que, huit mois aprĂšs la premiĂšre java de Korona, on assiste, du cĂŽtĂ© de la clique gouvernante, Ă  la mĂȘme improvisation que dans les premiers temps. Le bordel est tel qu’on est en droit de se demander si les mesures ne sont pas tirĂ©es au chapeau. Am-stram-gram ; merde, on reconfine ! DĂ©jĂ  le couvre-feu avait eu de quoi nous chatouiller la logique, mais bon, on pouvait encore boire vite fait bien fait, entre amis, un coup crĂ©pusculaire aux terrasses plus ou moins chauffĂ©es du quartier. Au final, notre taux d’alcoolĂ©mie, pensions-nous, ne s’en porterait finalement que mieux – c’était sĂ»rement ça l’urgence sanitaire –, ce qui ne nous empĂȘchait pas de nous interroger : quelle intelligence supĂ©rieure de la trĂšs imaginative Macronie avait bien pu avoir l’idĂ©e absurde de faire fermer boutique Ă  21 heures alors que les rames de mĂ©tro Ă©taient archibondĂ©es de travailleurs sans vĂ©lo aux premiĂšres heures de l’aube ? Seule explication plausible, donc : le tirage au chapeau. On voit la scĂšne : « Vas-y, Casta, c’est Ă  toi de tirer (sic). Â» Un toussotement prĂ©covidien avant de plonger sa paluche dans le bitos. Et de lire le papelard : tous au lit Ă  21 heures ! « Ah ! non
 pas ça ! Â» « Si, si, Casta, on ne dira pas que c’est toi
 Â» Et Emmanuel 1er de CordĂ©e d’annoncer, le lendemain, sous les regards approbateurs de Lapix et Bouleau, la nouvelle au petit peuple. Avec, Ă  la commissure des lĂšvres, ce petit sourire de petit chef qui fait sa marque. Mais lĂ , ce n’était pas de l’arrogance, camarades Gilets jaunes, mais l’idĂ©e, effectivement jouissive, d’imaginer l’ex-premier flic de France se dĂ©pĂȘchant de s’approvisionner en vodka chez le Paki du coin avant que Darmanin (de jardin) et son pote Lallement (comme il respire) ne lĂąchent leurs sbires dans les nuiteuses rues de la ville morte.

[On me dira qu’il n’y a pas que quoi rire
 Ah, bon ? Qu’est-ce qu’on fait alors ? On se drape dans le silence ; on se suicide en groupe et, par civisme, masquĂ©s ; on se replie dans la DrĂŽme oĂč chacun connaĂźt son collapso expert en survivalisme de gauche. Vous imaginez Desproges chroniquer une telle panade. Moi, oui, et je suis sĂ»r qu’on s’en paierait une tranche, et certain que ça nous ferait du bien. Alors que
 les humoristes d’aujourd’hui de la radio d’État, non, merci, je passe.] ConsidĂ©rons que c’était une incise. Je la crochĂšte et je continue.

Donner l’impression de faire quelque chose
 C’est ça la Macronie en temps de Covid. Un vaisseau au long cours dĂ©rivant de n’importe quoi en n’importe quoi. Vous vous souvenez de Buzyn la Pleureuse, auto-exfiltrĂ©e en temps de « guerre Â» ? Vous vous souvenez de Dame Sibeth nous expliquant que le masque ne servait Ă  rien et avouer sans honte qu’elle ne savait pas le mettre ? Huit mois plus tard, elle n’a toujours pas appris, d’ailleurs. Vous vous souvenez du sĂ©rieux Edouard Dalmatien, tĂȘte froide de la Macronie plurielle, en rajouter sur l’inutilitĂ© du masque avec cet air hautain qui fait son charme dĂ©suet de premier de la classe ? Il est aujourd’hui maire masquĂ© du Havre, le Philippe, prĂ©sident de sa communautĂ© urbaine et dĂ©sormais membre du conseil d’administration d’Atos, sociĂ©tĂ© privĂ©e de « services numĂ©riques Â», fonction rĂ©munĂ©rĂ©e Ă  hauteur d’au moins 40 000 euros par an pour assister Ă  une dizaine de rĂ©unions dites « stratĂ©giques Â», le tout en sus de ses 8 400 euros mensuels d’indemnitĂ©s publiques. RecyclĂ©, en somme.

L’équipe s’est vue Ă©crĂ©mĂ©e, mais la logique est la mĂȘme. « On fait quoi, Manu ? Â» « On continue Ă  faire l’histoire, c’est-Ă -dire Ă  la dĂ©faire. Â» Et VĂ©ran, ce toubib Ă  bonne tĂȘte de bon chien aux ordres de la nĂ©cessitĂ© nĂ©o-libĂ©rale, de continuer, en effet, es-qualitĂ© de ministre de la SantĂ©, Ă  dĂ©manteler l’hĂŽpital public qu’il flingue depuis des lustres sous diverses casaques. Et Blanquer-Parcoursup, sinistre tĂȘte Ă  claques, aujourd’hui relookĂ© en croisĂ© rĂ©publicain, droit dans ses bottes de petit caporal, de continuer, encore et toujours, Ă  dĂ©vaster l’Éducation dite nationale pour mieux la vendre, le temps venu, aux plus offrants. Et Darmanin (de jardin) de rentrer, cĂŽtĂ© cour, pĂ©tant le feu malgrĂ© les casseroles qu’il trimballe, pour continuer de caresser la bĂȘte – sa police – dans le sens du poil : « Allez-y, Messieurs, vous ĂȘtes couverts : le pays doit se tenir sage Â». Et Castex le Rocailleux, dont tout le monde se demande ce qui lui a pris de monter dans cette galĂšre macronarde qui coule en remuant, d’assurer le service aprĂšs-vente d’un naufrage majuscule en expliquant Ă  la reprĂ©sentation nationale que « ce virus ne pren[ant] pas de vacances Â», il fallait bien s’y adapter en improvisant. OK, on ne tire pas sur une ambulance.

Facts, only facts
 C’est la rapide mais prĂ©visible saturation des services hospitaliers de rĂ©animation sur la totalitĂ© du territoire qui a eu raison, en quelques jours, des cris d’orfraie du ci-devant Roux de BĂ©zieux, prĂ©sident du MEDEF et influent conseiller de la Macronie, sur le risque de collapse Ă©conomique gĂ©nĂ©ral que ne manquerait pas de provoquer un reconfinement gĂ©nĂ©ral. Le pouvoir ne pouvait pas donner l’impression de laisser faire la main invisible de Korona. Ce sont les politiques d’austĂ©ritĂ© prĂŽnĂ©es par les Roux de BĂ©zieux du MEDEF qui, relayĂ©es par les gouvernements de droite et de « gauche Â» depuis au moins trente ans, ont tiers-mondisĂ© l’hĂŽpital public, la Macronie les ayant aggravĂ©es jusqu’à sa paupĂ©risation absolue. C’est la dĂ©gradation continue des conditions de travail et de salaires du personnel hospitalier, vĂ©cue intimement dans ce qu’elle impliquait d’inhumanitĂ© et de perte de sens lors de la premiĂšre phase du Covid, qui a provoquĂ© une sĂ©cession massive de soignants ravagĂ©s, Ă©cƓurĂ©s, meurtris d’avoir vu Ă  quoi ces politiques de dĂ©sinvestissement systĂ©matique les rĂ©duisaient dĂ©sormais : travailler jusqu’à l’épuisement pour des salaires indignes, sans protection, et se voir de surcroĂźt rĂ©duits Ă  trier les malades en fonction des lits et des respirateurs disponibles avant de compter les morts qu’on n’a pas pu sauver. C’est cette fuite en avant technocratique vers le moins-soignant devenu norme admise de l’hĂŽpital public qui, post comme ante-premiĂšre phase, prĂ©side, dans le cynisme le plus achevĂ©, Ă  la rĂ©organisation permanente d’une pĂ©nurie programmĂ©e jusqu’au scandale : 70 000 lits supprimĂ©s depuis 2005, dont 13 000 ces six derniĂšres annĂ©es. Une paille !

ReconfinĂ©s, donc, nous sommes depuis le 29 octobre Ă  minuit. Sur tout le territoire et pour un dĂ©lai d’un mois, prolongeable. Mais avec la notable diffĂ©rence que, contrairement Ă  la premiĂšre phase, la deuxiĂšme – on n’ose pas Ă©crire la seconde – nous place dans la situation Ă©trange d’ĂȘtre confinĂ©s dans un camp de travail. LĂ , Roux de BĂ©zieux a fait valoir son courroux. « Eh ! Manu, dĂ©conne pas, les deuxiĂšmes lignes tu les mets au taf, on rigole pas avec ça. Â» Et ça donne ce que ça donne : pas de chĂŽmage partiel pour les bĂȘtes de somme, les petites mains, les pue-la-sueur des usines, grandes surfaces, chantiers, exploitations agricoles et tutti quanti (la liste est trĂšs longue). « MĂ©tro-boulot-dodo, et qu’ça saute Â», dit le MEDEF. Traduit par Jup’, ça donne : « Je vous invite donc, Ă  la mesure de chacun, Ă  participer de cet effort en travaillant. Â» C’est le nƓud du problĂšme, celui qui serre le paquet cadeau : pourquoi on ne ferme ni les crĂšches, ni les Ă©coles, ni les collĂšges, ni les lycĂ©es [1] ? Ben, pour que les parents puissent bosser, pardi ! Je sais, je sais, il y en a qui prĂ©fĂšrent. Mais ils prĂ©fĂšrent quoi au juste ? Bosser plutĂŽt que de perdre leur taf, pas bosser pour participer Ă  l’effort national au profit du capital, Dugland. Il suffit de prendre un bus de banlieue Ă  l’aube d’un triste jour d’automne pour le comprendre. « Qui reconfine ment Â», comme dit dĂ©jĂ  la sagesse populaire, qui a le regard affĂ»tĂ© et voit anguille sous roche, surtout dans les eaux troubles.

On n’est pas habilitĂ©, c’est sĂ»r, Ă  juger de la pertinence, ou non, des informations « scientifiques Â» contradictoires dont on nous abreuve en matiĂšre Ă©pidĂ©mique, mais, par nature et par expĂ©rience, on se mĂ©fie de la parole d’État. Quand, d’un confinement Ă  l’autre, elle change, c’est pour que rien ne change sur le fond. Et le fond, celui qui toujours remonte, c’est l’intĂ©rĂȘt du capital. Une livraison parue le 22 octobre dans The Lancet, qui a priori est reconnu comme rĂ©fĂ©rence pour ceux qui disent savoir, indiquait, dans une Ă©tude trĂšs largement comparĂ©e (191 pays),que la fermeture des Ă©coles constituait, in fine, en cas de poussĂ©e Ă©pidĂ©mique, avec celles des entreprises et l’interdiction des Ă©vĂ©nements publics bien sĂ»r, l’une des mesures les plus adaptĂ©es Ă  la ramener Ă  un Ă©tiage tolĂ©rable. Vrai, pas vrai, on ne sait pas, mais ce qu’on sait, en revanche, c’est qu’on ne sera jamais dupe, en la matiĂšre, de la parole du pouvoir macronien et du soudain souci qu’il semble manifester pour les enfants dĂ©crocheurs des classes subalternes, les mĂȘmes qu’il tient en rĂ©alitĂ© pour quantitĂ© nĂ©gligeable, comme l’a prouvĂ© plus que de raison l’aggravation continue, sous Blanquer, du processus de nĂ©o-libĂ©ralisation de « l’Éducation nationale Â» [2]. Que, soudainement et sous son masque, le mĂȘme sinistre puisse faire aujourd’hui une prioritĂ© du triste sort des gosses de pauvres, il faut ĂȘtre sacrĂ©ment lobotomisĂ© pour le croire. Qui le croit d’ailleurs ? Entre nous, qui le croit, ce Pinocchio. Qui croit VĂ©ran, Borne, Darmanin et les autres ? Qui peut encore les croire ? Qui n’a toujours pas compris que ces nuisibles Branquignols finiront dans les poubelles de l’histoire sans que personne ne cherche Ă  recycler les dĂ©chets ? Ce dont il s’agit, ce que nous vivons, ce n’est pas, pour les pauvres, un reconfinement, mais une obligation d’aller bosser [3]. Par force ou par nĂ©cessitĂ©, en aucun cas par choix ou par adhĂ©sion Ă  l’union sacrĂ©e que nous vend, une fois encore, Emmanuel Ier de CordĂ©e. Il le sait, d’ailleurs, il le sait que rien ne marche dans sa RĂ©publique d’opĂ©rette, que tout foire, que son coup sur le « sĂ©paratisme Â» a fait long feu, que rien de ce qu’il entreprend ne redore son blason, que sa base s’effrite, que sa start-up France part en sucette et que ce n’est pas fini.

Oui, il le sait, le petit homme, en ce moment critique oĂč le nombre de morts du Covid a passĂ© la barre des 36 000 et oĂč tout laisse dĂ©sormais Ă  penser que le virus dĂ©vastateur a dĂ©truit le dernier lien qui pouvait encore opĂ©rer entre lui et les gens : cette idĂ©e, absurde au demeurant, que l’État qu’il incarne et dont il a organisĂ© la ruine – des services publics, en gĂ©nĂ©ral, et d’abord du systĂšme de santĂ© – pouvait encore assurer un certain niveau de protection collective. La faille est dĂ©sormais immense entre ses prĂ©tentions et le rĂ©el d’un monde absurde, injuste et mortifĂšre, dont il est, dans la dure France, la parfaite incarnation.

Il nous reste Ă  tenir bon une fois encore, les amis.

Les mauvais jours finiront.

Freddy GOMEZ

Notes :

[1] À la louche, 13 millions d’élĂšves et de personnels s’entassent quotidiennement dans des Ă©tablissements scolaires oĂč les normes de protection sont notoirement insuffisantes.

[2] La logique de « guerre du tous contre tous Â» que sous-tendait la mise en place de « Parcoursup Â» fut analysĂ©e ici par Francis Ferrer dans un texte – « Parcoursup ou la guerre de l’algorithme Â» – qui eut, entre autres avantages, celui de dĂ©coder cette contre-rĂ©forme phare de la Macronie bien avant les autres.

[3] Ce qu’a assez vite compris la CGT d’ailleurs, comme en atteste sa dĂ©claration du 29 octobre : « Il est scandaleux d’affirmer que la situation sanitaire est plus grave qu’au printemps et, en mĂȘme temps, prĂ©voir une protection plus faible, en dĂ©cidant de maintenir une activitĂ© Ă©conomique plus importante, quoi qu’il en coĂ»te en vies humaines. [
] Le coronavirus circule activement mais le prĂ©sident dĂ©cide que les enfants comme les salariĂ©s viennent augmenter le nombre de citoyens en deuxiĂšme ligne exposĂ©s Ă  un risque plus Ă©levĂ© d’ĂȘtre contaminĂ©s. Â» La corrĂ©lation est faite.




Source: Labogue.info