DĂ©cembre 28, 2020
Par À Contretemps
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Il n’est pas rare que le succĂšs aille Ă  l’imposture. Macron en est le dernier exemple, et probablement le plus Ă©vident depuis longtemps. Il n’est pas rare non plus, ce qui rĂ©conforte, qu’une apparente rĂ©ussite, d’abord indiscutĂ©e, finisse par tourner mal. Pour l’imposteur, s’entend. La seule inconnue qui demeure, et elle peut ĂȘtre farceuse ou sanglante, c’est la maniĂšre dont tournera la chose. Pour l’imposteur, mais plus encore pour celles et ceux qui, de manif en manif depuis plus de deux ans, ont rĂ©vĂ©lĂ© l’imposture. Il faut bien admettre que l’histoire se contente parfois de passer l’éponge quand elle devrait vider le seau. D’oĂč cette incertitude qui vient, et qui pĂšse sur notre devenir.

« L’heure la plus sombre, disait Joseph Conrad dans La FlĂšche d’or, est la plus proche de l’aube. Â» Acceptons-en l’augure. Si ce pouvoir peine Ă  admettre la lĂ©gitimitĂ© des rĂ©voltes qu’il induit, c’est que, prĂ©sentiste en diable, il est incapable de les corrĂ©ler Ă  ce qu’elles sont : le « futur d’un passĂ© Â», comme disait RicƓur sous sa poubelle soixante-huitarde, c’est-Ă -dire l’expression plurielle et rĂ©inventĂ©e d’anciens soulĂšvements oubliĂ©s contre l’ordre abject dont il est le dernier hĂ©ritier. Sa faiblesse de perception est telle que, quand la marĂ©e monte il la voit descendre, quand la catastrophe sanitaire pointe il dĂ©clare la guerre, quand les masques manquent il dĂ©crĂšte leur inutilitĂ©, quand l’étĂ© s’annonce il nous rejoue les jours heureux, quand l’automne marche vers l’hiver il nous reconfine, quand NoĂ«l scintille il nous libĂšre sous couvre-feu et quand le mauvais sort frappe son petit chef il s’habille d’un noir de circonstance.

S’il est trop tard pour ĂȘtre calme, il ne l’est pas pour trouver matiĂšre Ă  rire d’un naufrage dont on ne sait oĂč il nous mĂšnera. Car peu nous importe les raisons d’un tel Ă©garement cognitif du pouvoir Ă  partir du moment oĂč nous savons que ses causes sont liĂ©es Ă  sa nature mĂȘme. À sa tĂȘte, le macronisme ne postule qu’une seule vĂ©ritĂ©, parfaitement rĂ©sumĂ©e par une tueuse de pauvres qui eut son heure de gloire dĂ©vastatrice dans les annĂ©es 1980 : « The economics are the method, the object is to change the soul of the nation [1] Â». À part ça, rien. Quarante ans aprĂšs la permanentĂ©e du 10 Downing Street, le col roulĂ© Ă  la triste figure de La Lanterne fait peine Ă  voir. RĂ©duit Ă  gĂ©rer les affaires du monde, pauvre monde, derriĂšre un Ă©cran, il est comme un gamin perdu dans son salon de jeu princier. Le coup du noir, c’est une idĂ©e de communicant, comme celui de son entretien Ă  Brut, mĂ©dia indĂ©pendant. Il doit ĂȘtre le seul, ce petit chef en noir, Ă  n’avoir pas compris que les communicants sont des cons. Ils vous mettent dans la nasse, si l’on ose dire, et vous y laisse. Y’a plus qu’à communiquer, ce qui revient Ă  se conformer au public qu’on croit toucher. Chez Brut, c’est Ă  des supposĂ©s Gilets jaunes qu’il parle en prĂ©jugeant qu’ils l’attendraient au tournant sur les « violences policiĂšres Â». À La Lanterne, c’est Ă  la France Ă  qui il s’adresse via son smartphone privĂ©, une France qui doit comprendre qu’il est comme elle, patraque, inquiet, mais rĂ©silient comme on dit dĂ©sormais. RĂ©sultat des courses : tout le monde s’en fout. Plus ça va, plus Jupiter prend des airs d’HadĂšs. Quoi qu’il fasse, rien ne prend. Sauf le ressentiment, pour ne pas dire la haine, qu’il suscite dans certaines couches du peuple. C’est vrai qu’il a mis le paquet depuis qu’il est lĂ . On s’en souvient, on n’oublie rien.

Donc, Ă  La Lanterne, le petit chef en noir se morfond. C’est vrai qu’il a des raisons. Personnelles, on l’a dit, mais aussi politiques. En fait, c’est la merde. Tout lui pĂšte dans les mains. Il a beau sourire Ă  n’en plus pouvoir, quitte Ă  se forcer, il ne convainc plus qu’Apolline de Malherbe. C’est dire ! Mais lĂ , ce qui le tracasse, le petit chef en noir, outre la souche mutante du nĂ©o-Korona british, c’est ce qui lui Ă©chappe, c’est-Ă -dire Ă  peu prĂšs tout : le devenir vaccinal d’un pays plutĂŽt mĂ©fiant livrĂ© Ă  une organisation clairement chaotique ; les bruyantes dĂ©monstrations et grĂšves du zĂšle d’une police factieuse qu’il a pourtant caressĂ©e dans le sens du poil ; les sarcasmes que ses postures suscitent sur une grande Ă©chelle Ă  l’étranger ; le Conseil constitutionnel qui, le 21 dĂ©cembre, a jugĂ© contraire Ă  la Constitution l’article 38 – entre autres – de la loi de programmation de la recherche rĂ©primant tout acte de blocage des universitĂ©s ; le Conseil d’État qui, le lendemain, a suspendu l’usage des drones de surveillance des manifestations ; le devenir de Larem, sa chose, qui, chaque jour ou presque, voit, au grĂ© des dĂ©fections, ses rangs se clairsemer ; son projet de rĂ©fĂ©rendum sur l’environnement qui, sauf sur ce crĂ©tin de Jadot-d’Âne, n’a fait illusion sur personne. Il faut, par consĂ©quent, l’imaginer, toussotant, crachotant, perdant le goĂ»t des choses, ce petit chef en noir, discuter avec son mĂ©decin personnel qui le rassurerait sur son Ă©tat tout en doutant, comme tout le monde, de son avenir. Car, lui dirait-il avec le respect qu’un subordonnĂ© doit Ă  son maĂźtre : « Il y a des destinĂ©es royales qui s’engluent, et c’est dĂ©plorable, parce que la vĂ©ritĂ© intime qui les porte a eu pour seul mĂ©rite de tirer le genre humain de ses lassitudes et, avec elles, il y a des opinions qui pĂ©rissent d’avoir Ă©tĂ© trop dĂ©clinĂ©es ; vous allez vous en sortir, Monsieur le PrĂ©sident, mais en piteux Ă©tat, en finissant au mieux comme un objet de risĂ©e historique. Â»

Le problĂšme avec HadĂšs, c’est que, comme Jupiter, il est tĂȘtu. Quand il lui faudrait maĂźtriser son tempĂ©rament pour battre en retraite, lui, il pousse Ă  sonner la charge. Depuis La Lanterne, oĂč il a eu du temps pour le peaufiner, ne voilĂ -t-il pas que le petit chef en noir, dont les capacitĂ©s neuronales semblent intactes en matiĂšre de carabistouilles, rend hommage Ă  Sarkozy, dans un entretien visio-confĂ©rencĂ© Ă  L’Express. Talonnettes, nous dit-il, aurait eu, il y a dix ans, la bonne intuition, mĂȘme si « sujette Ă  de nombreuses polĂ©miques Â», de lancer son merdeux dĂ©bat sur « l’identitĂ© nationale Â». Ce qui ne l’empĂȘcha pas de s’ĂȘtre fait battre, deux ans plus tard, par Flamby, ce qui n’est pas rien tout de mĂȘme vu la mĂ©diocritĂ© du bonhomme. Quand on sait, derechef, l’état de dĂ©composition avancĂ©e – comme on dit d’un fromage qui a du slip – de la firme Sarkozy et les casseroles qu’elle se trimballe, on est en droit de se demander, ce que personne ne se demande Ă  L’Express Ă©videmment, si le petit chef en noir, faux monnayeur de la pensĂ©e liquide, ne chercherait pas, en mĂȘme temps, Ă  noyer son syndrome d’échec dans son surmoi narcissique et Ă  continuer de passer pour un gĂ©nie de la pensĂ©e auprĂšs de Blanquer et d’Apolline. Pour nous, c’est plus simple : il faut ĂȘtre con, et sacrĂ©ment, pour s’imaginer un seul instant que la dĂ©construction, intellectuelle et pratique, auquel se livre ce thatchĂ©rien d’un nouveau monde aussi rance que l’ancien, pourra le tirer de la poubelle de l’histoire oĂč, avec le « grand soldat Â» PĂ©tain, il a dĂ©jĂ  sa place.

« La hauteur dont ils font preuve n’est qu’une nuance de la bassesse Â», disait le Darien de La Belle France. Il y a de cela, en effet, chez Emmanuel de la Lanterne. Depuis qu’il est lĂ , la banalitĂ© a gagnĂ© en audace. Son en mĂȘme temps infiniment rĂ©pĂ©tĂ©, c’est la preuve mĂȘme du nĂ©ant qui l’habite, mais aussi de ce double langage qu’il pratique, du pouvoir disciplinaire qu’il instaure, de sa manie du fichage des opposants (les vrais, pas ceux du Parlement) qui l’obsĂšde, de ce sourire qu’il affiche chaque fois qu’il prĂ©pare un mauvais coup. On dira que c’en est trop pour un seul homme. Possible, mais ça soulage. Dans le monologue interminable du pouvoir, chacun trouve sa place. Lui, il y entra par effraction, sur sa bonne mine, en communicant, en fondĂ© de pouvoir du capital et sur la promesse qu’il lui avait faite : je mettrai ce pays Ă  genoux, et pour longtemps je lui ferai passer la passion de l’émeute. En fait, cet homme Ă  tout faire n’est qu’un bon Ă  rien. Il a tout ratĂ©. Il ne laissera de son passage que le souvenir que, par arrogance et par bĂȘtise, il aura su rĂ©armer la colĂšre des pauvres, favorisĂ© d’improbables convergences, dĂ©cuplĂ© les raisons de se rĂ©volter, dĂ©voilĂ© la face hideuse de la caste mĂ©diatico-politique de connivence, redonnĂ© le goĂ»t de la rĂ©sistance, obligĂ© au courage dans la lutte, rĂ©inventĂ© des joies historiques oubliĂ©es dans les nuages lacrymogĂšnes dont il nous crĂ©dite chaque fois que nous manifestons.

Le reste est notre affaire. Tant que le mĂ©contentement social se maintiendra sur une ligne dĂ©fensive, il sera perdant. C’est une vĂ©ritĂ© attestĂ©e par l’histoire. AprĂšs quarante ans de ramonage nĂ©o-libĂ©ral, cette Ă©trange complexion de certaines Ăąmes Ă  ne jamais plier nous Ă©tait sortie de l’esprit. Les Gilets jaunes nous l’ont remise en mĂ©moire. Ce qui vient, on ne l’imagine pas, mais on sait que ça vient. Et comme Annie Le Brun, on pense que, « pour avoir du sens, la pensĂ©e autant que la rĂ©volte peuvent aujourd’hui n’ĂȘtre que radicales, car tout est catastrophiquement liĂ© Â».

À part ça, Macron est tirĂ© d’affaire. Il a quittĂ© La Lanterne le 24 dĂ©cembre pour fĂȘter NoĂ«l dans le respect de la jauge et en costard-cravate. Le noir, finalement, lui allait mieux ; il avait le mĂ©rite de prĂ©luder au pire. Ça ira !

Freddy GOMEZ

■ En prime, et comme un encouragement pour l’annĂ©e qui vient, laissez-vous prendre par cette production des amis de Taranis News : Le Roi et les oiseaux.




Source: Acontretemps.org