Novembre 15, 2020
Par Lundi matin
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A ce fil rouge, s’ajoutent aussi par endroits la catastrophe de Fukushima en 2011, et le décès de Patrick Lafourcade en Inde [2].

Dans La vie brûle, alors que le peuple égyptien en révolte ne se donne pas d’autre objectif que la chute de Moubarak, le narrateur restitue aussi ses échanges avec ceux qui n’envisagent pas d’autre possibilité qu’une transition organisée par l’armée, dans le respect de la stabilité institutionnelle de l’Egypte. En parallèle de la description de la lutte par ceux qui la font vivre et se refusent à la théoriser, le narrateur décrit aussi les manœuvres des acteurs étatiques et politiques pour reprendre la situation en main.

Les pages qui suivent constituent le huitième chapitre du roman, décrivant les manifestations des 1er et 2 février 2011, soit dix jours avant le départ de Moubarak, et deux ans et demi avant la contre-révolution du maréchal Sissi.

Bonnes feuilles

Mardi 1er février : C’est la plus grosse caravane humaine que j’aie jamais vue. J’ai même convaincu Nessim de venir avec moi pour en être. En arrivant devant la mosquée Al Kaïd Ibrahim, lieu de rassemblement et de départ des manifestations, un barrage de jeunes gens nous arrête. Ils font des histoires, contrôlent mon sac, m’interrogent, veulent voir mes papiers, je montre la photocopie de mon passeport. Nessim n’a pas ses papiers, j’insiste sur le fait que nous sommes ensemble, les gars présentent finalement leurs excuses et nous laissent entrer dans le périmètre où se tient le meeting d’avant la marche vers Sidi Gaber. Il y a une paranoïa relative à d’éventuels agents provocateurs, peut-être pas dénuée de raison, je ne sais pas. En tout cas, le climat que cherche à faire régner le vice-président Omar Souleyman se vérifie en partie. Une fois incorporé à la foule, l’étranger que je suis se voit sollicité, questionné, chacun me montre sa pancarte, je suis moi-même une pancarte un rien dissonante.

En évidence, sur les marches devant la mosquée, avec des banderoles et des prises de paroles, c’est le syndicat des avocats. Je note également une présence des Frères musulmans, qui me semble assez nouvelle, du moins de manière si voyante et assumée. Beaucoup, parmi tous ces révoltés, sont possesseurs d’un téléphone mobile, par exemple cet homme qui discute avec Nessim, d’après lui la BBC annonce un quart de million de personnes sur la place Tahrir, au Caire. On sent tous que quelque chose se joue, comme lors d’une course de vitesse, avec le risque toujours présent de quitter accidentellement le circuit.

Un barbu vient vers moi, il parle fort, me demande ce que je fais là, veut me contrôler, prétexte la peur d’un attentat, la peur d’un coup venant d’Israël. Je me laisse faire, j’ouvre mon sac, il vérifie et me dit que c’est ok, que je peux rester. Peu après un jeune homme vient me voir, me parle, il se présente comme militant du Wafd [3] et employé d’une chaîne locale. Nous marchons ensemble, il me traduit les slogans et met des sous-titres à ce qui se présente à nos yeux. Là, c’est un grand bâtiment détruit par le feu, que je prends en photo — c’était le siège de la police. Là, brandi à bout de bras, c’est un portrait de Saad Zaghloul [4] , héros politique des années 1920. Puis il m’explique que tous ces jeunes qui ont pris ce mouvement en main veulent une démocratie, veulent la fin de ce régime policier, veulent pouvoir faire leur vie. À un moment il déclare : « Nous n’avons jamais été autant en sécurité qu’aujourd’hui. » Sans la police on se sent enfin en sécurité, c’est cela qu’il veut me signifier. Pour peu qu’on soit tous solidaires et conscients de l’être. Un homme, peu avant, est venu aussi me parler de la police, je le vois tirer le col de son pull pour me montrer les traces de torture sur son cou, et il précise qu’il avait été arrêté pour avoir critiqué publiquement le régime. Un autre homme m’aborde, me demande d’où je suis, il me dit en français qu’il a fait Sciences-Po à Paris VIII, et ajoute que ce qui se passe en ce moment, c’est ce que le pays a connu de plus fort depuis les pharaons. Il est avec une équipe de télé, laquelle veut que je témoigne en tant qu’étranger, et c’est vrai que je n’ai pas vu d’autres visages pâles dans la manif, ni aujourd’hui ni les autres jours. Il doit pourtant y en avoir, mais vraiment fort peu. Au Caire, sûrement beaucoup plus. Je refuse de parler, ne me sens pas légitime, c’est aux Égyptiens de parler enfin. Ces gens équipés de micros et de caméras insistent, je finis par lâcher quelques mots dès lors confinés dans la boîte à images. J’ai juste déclaré que j’avais appris un joli mot de la langue arabe pendant ces journées trépidantes, le mot liberté, alors que je perçois très nettement un peuple qui respire enfin, dans l’exercice d’une libération. J’avais songé à cela après une discussion avec Nessim, un soir. Nous parlions de toutes ces humiliations subies par ce peuple pendant des décennies, elles ressortaient maintenant au jour sous forme d’amour et de joie partagée dans ce combat tellement évident. Nessim avait pris comme exemple Oumbrahim, la femme de ménage de l’hôtel, il la connaît depuis plusieurs années, et là, pour la première fois, elle a parlé de politique avec lui, a fait part des humiliations, de la vie difficile, de l’injustice qu’elle subit chaque jour. C’est un peuple brimé, et qui a faim ! La lutte au quotidien, pour une grande partie de la population, se résume à la recherche de la nourriture. Il se vérifie cependant que le fatalisme d’un peuple éminemment pacifique s’ouvre parfois sur des colères révolutionnaires.

Le jeune du Wafd me montre, rencognés à l’entrée d’une petite rue adjacente, une vingtaine de nervis armés de matraques, des gens du PND, le parti du président, ils regardent passer le cortège sans rien faire. « Regarde combien ils sont, et regarde combien nous sommes », commente mon guide. Le rapport est effectivement trop inégal pour qu’ils puissent tenter quelque chose.

Le fait le plus marquant de cette journée : la religion entre dans le mouvement non sans le contraindre. C’est la première manif où l’on doit s’arrêter parce que certains veulent prier et imposent une station. Une cohue se produit du fait de cette foule qui ne peut plus avancer, en partie bloquée par ceux qui se prosternent vers l’est. Le soir tombe, je ne peux plus avancer, Nessim est sans doute quelque part devant moi, nous nous sommes perdus de vue.

Je me dégage lentement de cette nasse et j’avance au hasard, choisissant une direction qui me semble être celle de la mer. J’achète de quoi manger dans une épicerie, et je rejoins mon logis.

Plus tard, Nessim arrive à son tour, il a flâné en route. Nous dînons ensemble de quelques eich et de fromage. Il allume sa pipe, me récite de ses poèmes. Nous essayons de les traduire de l’arabe au français, c’est un beau moment, paisible. Je me souviens de : « Combien stupéfiant le papillon/de l’amour qui a brûlé ses ailes/il a capté la vitesse de la lumière. »

Mercredi 2 février : Tôt le matin je pars en expédition vers le centre-ville pour acheter les journaux à Ramleh station. Aussitôt je prends le temps de lorgner les titres de The Egyptian Gazette et Al-Ahram Hebdo  : « L’armée s’engage à ne pas tirer sur le peuple », « Pression d’Israël sur les Occidentaux pour qu’ils soutiennent Moubarak », « La crainte des Frères musulmans, bon prétexte pour justifier la dictature… » En passant devant la mosquée Al Kaïd Ibrahim je vois un petit attroupement ; je m’approche, une équipe de télé occidentale (si j’en juge par l’apparence et aussi par l’anglais accentué que j’entends en passant) interviewe des jeunes gens qui profitent de l’aubaine — un bateau brille à l’horizon.

De retour au quartier Sporting, j’embarque Nessim et nous allons boire un thé au petit café de l’angle des rues Delta et Port Saïd. Nessim demande si l’on peut mettre la télé sur Al Arabiya, un client grogne que c’est une chaîne des agents de l’étranger. Ça discute ferme. Un autre client déclare qu’il arrive de Haute-Égypte et que là-bas tout le monde considère que Moubarak doit s’en aller : « Khalass ! » [5] Les autres continuent d’argumenter à tort et à travers, on voudrait savoir l’avenir pour s’assurer qu’on l’avait non pas deviné, mais au moins prédit. Personne ne peut savoir d’avance ni ne le prétend, sauf qu’en attendant tout un chacun donne son avis supposé clairvoyant. Un homme, surtout, donne des signes d’énervement, il s’échauffe. Un peu las des vociférations, nous laissons nos chaises vides, ils poursuivront la querelle sans nous, ici ou ailleurs, et peut-être plus tard ré-unis par la rue récriminante.

À l’hôtel, où, en quête de tranquillité, je viens de rentrer, Madame évoque le discours d’hier soir : « il croit nous faire pleurer ! » Et elle parle du prix des aliments qui augmente encore ces jours-ci, des gens qui n’ont pas de quoi se nourrir. C’est toi qui me disais il y a peu que le prix de la viande avait presque triplé en douze mois. Un mouton bon à tuer qui valait sept cents livres, il en vaut deux mille un an après.

« Où va tout cet argent de l’aide américaine ? » Madame ajoute : « Si Obama veut vraiment que Moubarak s’en aille, il peut le faire partir, mais il n’est pas clair dans ses propos. On ne les saisit pas. » Elle n’a pas encore connaissance de la dernière déclaration du président américain. À son homologue égyptien qui, selon les opportunes indiscrétions de WikiLeaks, se disait « profondément sceptique à l’égard du rôle des États-Unis dans la promotion de la démocratie », il enjoint de quitter son poste, et dès maintenant.

Je confie à Madame que j’ai des problèmes pour contacter la France, et ajoute que je n’ai pu retirer de l’argent. J’ai payé pour encore quatre nuits, mais après… « Ne vous en faites pas pour cela », me dit-elle.

Le discours à la Pétain qu’a joué Moubarak hier soir a pourtant fait pleurnicher dans les chaumières. Le réceptionniste nous dit que son épouse était très émue ; à son agacement on comprend qu’il a dû la sermonner. À la télé gouvernementale, on peut suivre présentement une manifestation de soutien au président, les images sont cadrées de telle façon qu’on puisse imaginer une foule immense. Cela dit, il semble y avoir effectivement du monde. Des témoignages en faveur de Moubarak défilent sur l’écran, avec, à chaque fois, des trémolos dans la voix et le cœur. Pendant ce temps, autre phase de l’opération, des mercenaires armés s’attaquent aux jeunes gens de la place Tahrir. L’allocution vicieuse du président est en train de semer la discorde. Diviser pour régner, rien de nouveau sous le soleil. C’est, en l’occurrence, plus ignominieux que jamais. « Après moi le déluge… », semble dire le raïs, dont la santé est si précaire depuis des mois. Voudrait-il entraîner le pays avec lui dans sa tombe ?

Je converse avec Tareck, un client qui occupe une chambre au cinquième étage. Il est agité, car il vient d’avoir au téléphone une discussion familiale fort navrante. Sa fille de seize ans se montre sensible au discours de Moubarak, elle se disait presque prête à aller le soutenir. Il l’a engueulée, stipulant que, lorsqu’on prétend faire un jour des études de sciences politiques, on doit réfléchir davantage, ne pas suivre ses petites émotions compassionnelles, d’autant qu’elles sont suscitées par un comédien cynique. Sa mère, qu’il me présente comme une femme très simple, sans formation intellectuelle, a pareillement chapitré sa fille. Tareck est surpris, il s’attendait plutôt à l’inverse, voir la mère sensible au discours du vieux et la fille plus distante et critique. Il paraît très remué par cet échange. Un peu surpris de recevoir des confidences de sa part — je le connais à peine (mais cette période survoltée rend la communication plus spontanée, presque automatique) — je l’abandonne à ses émotions pour retrouver ma chambre et noter deux ou trois choses qui me reviennent à l’esprit. Quelqu’un frappe à ma porte, c’est le voisin, il vient m’annoncer qu’internet est rétabli — la télé l’annonce à l’instant. Je le remercie et je prépare une clef usb, puis je sors, direction : le cyber le plus proche. Dans une première boutique on me dit que non, ça ne marche pas encore. Je remonte la rue et je vais dans une autre, là ils me disent : oui, c’est ok. Je m’installe, compose mes adresses et codes, découvre mes messages, réponds à toute allure, envoie des photos, sauf celles d’hier que je n’ai pas encore pris le temps de trier. Au moment de payer, le responsable de la boutique voit que je lorgne l’écran de télé, réglé sur Al Jezirah. Il comprend que « je m’intéresse », aussi me demande-t-il mon opinion sur ce qui se passe. Je lui dis mon espoir de voir le peuple gagner ce combat. À l’écran défilent les images des bagarres entre les opposants et les pro-Moubarak, scènes de guerre civile. Pour eux tous, les dés sont désormais jetés ; il semble évident que dans les jours qui viennent la partie sera jouée.

Bientôt je comprendrais que ce cybercafé n’est pas n’importe lequel. C’est celui où, au mois de juin dernier, Khaled Saïd a été cueilli par deux policiers en civil avant d’être assassiné, un peu plus loin, dans la rue. Son malheur était de détenir un document compromettant où on les voyait se partageant l’argent d’un trafic. Les deux brutes l’ont attrapé à cet endroit et lui ont fracassé la tête sur la table avant de le traîner dehors pour mieux l’achever. La famille ne verra jamais le corps, cependant des photos du cadavre faites à la morgue sortiront et on y découvrira un visage démoli, brisé. Une plainte sera déposée, l’autopsie conclura à un décès dû à une ingestion de haschisch !

Les photos seront publiées sur Facebook où un groupe Khaled Saïd se constituera très vite, et des manifestations rassembleront alors des milliers de personnes protestant contre les brutalités policières, qui plus est, couvertes par la justice. Car l’histoire de Khaled Saïd n’est pas unique, loin s’en faut, mais au contraire emblématique des mœurs de cette milice d’État dont on dit qu’elle a aujourd’hui disparu. C’est dans ce quartier que je me promenai le 25 janvier au soir et assistai sans m’y attarder à des combats entre des bandes de jeunes rebelles et une police anti-émeute apparemment débordée. Je sais maintenant la raison du choix de ce terrain d’affrontement. Et je sais aussi que le souvenir de l’assassinat de Khaled Saïd a été un des éléments qui ont nourri partout l’esprit de révolte et, partant, les événements extraordinaires de ces derniers jours, que les Égyptiens ont assumés aussitôt comme étant ni plus ni moins qu’une révolution.

C’est toi qui fus la première à m’apprendre l’arrestation, le 27 janvier, de Wael Ghonim, administrateur de cette trop fameuse page Facebook. Douze jours d’une détention au secret qui en firent, au sortir, un emblème incontestable bientôt acclamé place Tahrir.

Un soir de ce jour ou d’un autre, je me suis rendu compte qu’au-dessus du guichet de la réception de l’hôtel il y avait et il y a un portrait de Moubarak. Je ne l’avais, en fait, jamais remarqué ; il est accroché assez haut, et mal éclairé. Pour autant, la pièce étant momentanément déserte, je ne résiste pas à la tentation de provoquer une légère inclinaison du cadre rectangulaire, conférant un air moins sérieux à la figure du dieu. Le lendemain, sans savoir si c’est par respect ou par décence que l’opération a été effectuée, d’un coup d’œil, je peux vérifier que le portrait a été redressé.





Source: Lundi.am