Août 18, 2022
Par Contretemps
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La victoire de la formule du Pacto Historico avec Gustavo Petro comme candidat Ă  la prĂ©sidence et Frania MĂĄrquez Ă  la vice-prĂ©sidence lors des Ă©lections de 2022 en Colombie est un moment historique dans un pays qui n’a jamais connu d’alternance Ă  gauche aux XXe et XXIe siĂšcles. MĂȘme les plus rĂ©formistes et modĂ©rĂ©s des candidats de gauche se retrouvaient confrontĂ©s Ă  la violence politique entretenue par les Ă©lites dominantes afin de reconduire leur domination.

Le Pacte historique est une union de sept partis et mouvements politiques crĂ©Ă©e en fĂ©vrier 2021. Dans son manifeste fondateur, il dĂ©clare la convergence des « secteurs alternatifs progressistes, sociaux-dĂ©mocrates et vĂ©ritablement libĂ©raux qui rendent le pouvoir au peuple Â». Il comprend les partis Colombia Humana, UniĂłn PatriĂłtica-Partido Comunista, Polo DemocrĂĄtico Alternativo, Movimiento Alternativo IndĂ­gena y Social (MAIS), Partido del Trabajo de Colombia, Unidad DemocrĂĄtica et Todos Somos Colombia.

Le collectif « Soy porque somos Â» a promu Francia MĂĄrquez, une dirigeante afro-descendante aux propositions socialistes, Ă©cologistes et environnementales, et a dĂ©cidĂ© de participer Ă  une Ă©lection interne au sein de l’alliance Pacto HistĂłrico, oĂč elle est arrivĂ©e en deuxiĂšme position face Ă  Gustavo Petro, avant d’intĂ©grer le ticket du Pacto Historico comme candidate Ă  la vice-prĂ©sidence.

Avant de l’emporter comme candidat Ă  la prĂ©sidence en 2022, Petro avait Ă©tĂ© battu deux fois. En 2010, il a perdu contre Juan Manuel Santos et a Ă©tĂ© battu en 2018 par l’actuel prĂ©sident IvĂĄn Duque. Il est actuellement ĂągĂ© de 61 ans. Il avait rejoint Ă  l’ñge de 17 ans le M-19, une organisation nationaliste de gauche menant des actions de guĂ©rilla qui a vu le jour aprĂšs la fraude Ă©lectorale de 1970. Il a progressivement gagnĂ© une place importante dans l’aile politique jusqu’à devenir le plus jeune des cinq membres de la direction de la rĂ©gion centrale.

Avant cela, il avait été Personero de Zipaquirå (une institution analogue au défenseur des droits, mais avec des prérogatives plus étendues) en 1980 et était devenu conseiller indépendant de cette municipalité entre 1984 et 1988. En tant que chef de la guérilla, il a promu le désarmement du M-19 entre 1989 et 1990. Il a été maire de Bogotå entre 2014 et 2015. En 2018, il a été élu sénateur de la République pour la période législative 2018-2022 et est le dirigeant fondateur du parti politique Colombia Humana.

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Petro a emportĂ© de justesse l’élection prĂ©sidentielle colombienne le 19 juin 2022. S’il a pu gagner, c’est parce que la Colombie a changĂ© bien avant l’élection et parce qu’il s’est montrĂ© Ă  l’écoute des changements de la sociĂ©tĂ©. Petro a su Ă©voluer pour amĂ©liorer l’efficacitĂ© de son message, tout du long d’un processus qui dure depuis plus de quatre ans. A l’occasion de sa troisiĂšme candidature aux prĂ©sidentielles, il a affrontĂ© Rodolfo HernĂĄndez (RH), dont la campagne a Ă©galement Ă©tĂ© trĂšs efficace et devra donc ĂȘtre Ă©tudiĂ©e. L’équipe de campagne de RH a dĂ©montrĂ© une maĂźtrise experte des canaux numĂ©riques, a pris soin de s’assurer que ses messages Ă©taient cohĂ©rents avec l’image du candidat et, en mĂȘme temps, a su esquiver les face Ă  face [avec les autres candidats, puis avec Petro uniquement au second tour] afin de ne pas exposer le candidat Ă  des situations dans lesquelles il pourrait dilapider le capital Ă©lectoral accumulĂ©. Bien que le candidat ait perdu, le rĂ©sultat final ne rend pas justice aux procĂ©dĂ©s de damage control mis en place par les conseillers de RH. En fin de compte, ils ont amenĂ© trĂšs proche de la victoire un homme hautement inflammable.

Petro, quant Ă  lui, Ă©tait un candidat qui a su progressivement dĂ©faire son image de leader intransigeant afin d’acquĂ©rir une figure plus proche du peuple. Le stratĂšge en chef de la campagne de RH, l’Argentin Ángel Becassino, avait Ă©tĂ© le consultant de Petro en 2018. Becassino dĂ©crit Petro comme nostalgique et sur-intellectualisĂ©, ce qui, pour le conseiller, le dĂ©connecte de son Ă©lectorat-cible. La victoire de Petro s’explique par une stratĂ©gie solide, notamment au second tour (prĂ©cĂ©dĂ© d’une sĂ©quence historique d’accumulation de force), ce qui risque de masquer les multiples occasions durant la campagne au cours desquelles le candidat s’emmĂȘlait lui-mĂȘme dans sa communication. Ses conseillers lui ont dit : « Tu ne t’appelles plus Gustavo et ton nom de famille n’est plus Petro. Tu es l’instrument du changement en Colombie« . Il a rĂ©ussi Ă  l’assimiler au moins par moments.

Une victoire de justesse

Pour comprendre ces Ă©lections, il faut d’abord analyser l’accord de paix et les protestations sociales croissantes contre le prĂ©sident prĂ©cĂ©dent, qui ont marquĂ© la fin d’une Ă©poque. Uribe ne pouvait plus faire ce qu’il voulait du pays sans affronter son peuple. La gauche se retrouvait jusqu’alors dĂ©pourvue de toute possibilitĂ© d’influencer le destin de la Colombie. La victoire de Gustavo Petro est celle d’un boomer qui a su comprendre ce qu’implique que l’opinion publique fonctionne dĂ©sormais de façon analogue Ă  un systĂšme distribuĂ©s,[1] et dans ce modĂšle, ceux qui ont un avenir sont ceux qui tentent d’ĂȘtre Ă  l’écoute et de renouveler en consĂ©quence leur vision initiale. De nombreux politiciens – y compris des millennials – devraient l’imiter.

La victoire de Petro est d’autant plus forte qu’elle rĂ©sulte d’un taux de participation Ă©lectorale le plus Ă©levĂ© de l’histoire de ce pays, avec un systĂšme politique que l’on pourrait difficilement considĂ©rer comme une dĂ©mocratie si l’on tient compte du fait que les candidats de gauche Ă  la prĂ©sidence avaient tous Ă©tĂ© assassinĂ©s lorsqu’ils pouvaient permettre une alternance. Ce fait doit ĂȘtre pris en compte dans toute analyse. En termes de stratĂ©gie, la victoire est encore renforcĂ©e par le fait qu’elle s’est jouĂ©e contre un appareil mĂ©diatique hostile, sans respect pour l’éthique journalistique, et un dispositif de « campagne sale Â» trĂšs diversifiĂ©, comme l’a montrĂ© La Silla VacĂ­a en rĂ©vĂ©lant les plus de 300 millions de pesos colombiens investis sur Facebook pour attaquer le candidat de gauche.

Ce triomphe est aussi celui de Francia MĂĄrquez, et avec elle, le triomphe des femmes, des fĂ©ministes et de la justice environnementale, de la Colombie crĂ©ole, indigĂšne et afro-amĂ©ricaine sur la Colombie des Ă©lites. Un fait qui, en AmĂ©rique latine, pourrait avoir une grande portĂ©e en fonction de la façon dont MĂĄrquez parviendra Ă  imprimer son empreinte sur le gouvernement. MĂȘme le BrĂ©sil, dont la population d’origine africaine est plus importante, n’a pas encore rĂ©ussi Ă  placer un reprĂ©sentant d’une telle envergure dans son propre exĂ©cutif.

La victoire de Petro-MĂĄrquez n’a Ă©tĂ© possible que grĂące Ă  sa capacitĂ© Ă  inverser certaines des erreurs commises au premier tour. Jusque-lĂ , la boussole de Petro semblait dĂ©magnĂ©tisĂ©e. De son cĂŽtĂ©, RH a su suivre une pente ascendante ininterrompue.

Boussole démagnétisée

La marche de Petro a Ă©tĂ© chaotique et tĂ©moigne de ses difficultĂ©s Ă  comprendre les dynamiques et Ă  les dominer. Avant le premier tour, Petro s’est publiquement vantĂ© d’ĂȘtre en tĂȘte dans les sondages. Chaque fois que Petro y a fait rĂ©fĂ©rence, il l’a fait en affirmant que les mĂ©dias se trompaient et qu’il allait gagner au premier tour. Une tactique peu convaincante, Ă  propos de laquelle le consultant argentin Juan Courel remarquait qu’en aucune façon cela ne pouvait aider un candidat, mais avait toutes les meilleures chances de lui nuire. En rĂ©alitĂ©, c’est prĂ©cisĂ©ment le fait d’expliquer sa position de leader dans les sondages qui est contre-productif, en ce que cela peut amener Ă  la mobilisation des Ă©lecteurs indĂ©cis, les convaincant de voter contre Petro (du reste, plusieurs des sondages Ă©taient dans la marge d’erreur). Il s’est laissĂ© prendre au jeu des mĂ©dias. Un analyste politique a plaisantĂ© sur Twitter Ă  ce sujet : « Il ne reste plus qu’à Petro de tweeter samedi soir que personne n’a intĂ©rĂȘt Ă  aller voter, qu’il a dĂ©jĂ  gagnĂ© Â».

Petro a adoptĂ© de façon rĂ©itĂ©rĂ©e cette posture au cours de l’élection. Le jour du second tour, il a Ă©galement tĂ©lĂ©chargĂ© une capture d’écran de Google Trends montrant qu’il Ă©tait en tĂȘte des recherches, laissant son concurrent, RH, bon second. Comme l’a montrĂ© le consultant colombien Juan SebastiĂĄn Delgado dans son analyse des recherches sur Google pendant l’élection, Ă©tablir un lien mĂ©canique entre ces indicateurs et les projections Ă©lectorales constitue une erreur classique.

En rĂ©alitĂ©, comme le montre l’analyse de Delgado, Petro a concentrĂ© pratiquement toute l’attention avant le premier tour (29 mai). Cependant, il ne semble pas avoir su en tirer profit. Les trois fois oĂč il est parvenu en tĂȘte des recherches Google au cours de cette pĂ©riode correspondaient Ă  des situations oĂč il se retrouvait en rĂ©alitĂ© sur la dĂ©fensive : a) parce qu’il avait mobilisĂ© le concept de « pardon historique Â», ce dont ses adversaires ont profitĂ© pour l’accuser de vouloir libĂ©rer des terroristes et des trafiquants de drogue ; b) parce qu’il a signĂ© un engagement de non-expropriation ; c) en raison de la prĂ©sence de Piedad CĂłrdoba dans ses rangs, qu’il a dĂ» exclure (son Ă©quipe de campagne avait rĂ©prouvĂ© son intĂ©gration). A l’encontre du sens commun, tout buzz n’est pas bon Ă  prendre. Il faut faire en sorte que les gens parlent de vous pour les bonnes raisons. Pendant ce temps, RH parvenait Ă  faire croĂźtre son audience, rĂ©pĂ©tant les dĂ©clarations lui permettant d’augmenter sa visibilitĂ© sur le moteur de recherche.

RH : Bien plus que « le roi de TikTok Â».

Comment HernĂĄndez a-t-il pu atteindre le second tour sans tenir de meetings et autres Ă©vĂ©nements Ă©lectoraux classiques, sans mĂȘme se prĂ©senter Ă  la clĂŽture de sa propre campagne ?

Jusqu’à ce moment, RH Ă©tait dĂ©fini dans les mĂ©dias internationaux comme « le Trump local Â» (une comparaison ridicule, Ă©tant donnĂ© que RH n’appartient pas Ă  un parti traditionnel et ne disposait presque aucun appareil politique avant l’élection) et le succĂšs Ă©lectoral de ce candidat nĂ©olibĂ©ral avec un fort discours anti-systĂšme politique et anti-corruption s’expliquait par son utilisation efficace de Tik Tok, ce rĂ©seau social chinois des microvidĂ©os. Il a accumulĂ© des millions de vues et son Ă©quipe de campagne pour la dimension numĂ©rique, de jeunes gens connus comme les « 13 petits Chinois Â», a rĂ©coltĂ© les fruits de leur travail astucieux.

Alors que presque tous les sondages indiquaient que le second tour se jouerait entre Petro et « Fico Â» GutiĂ©rrez, Delgado publiait un article affirmant que « si les rĂ©seaux sociaux devaient choisir, Petro et RH iraient au second tour Â». La conseillĂšre de ce dernier, Luciana Becassino, explique que RH a su se montrer authentique sur ce rĂ©seau que d’aucuns envisageait comme du pur divertissement. L’entourage de RH savait comment utiliser TikTok. Olejua, autre conseiller de RH, rappelle nĂ©anmoins qu’au-delĂ  de TikTok, l’un des piliers de leur stratĂ©gie de mise en rĂ©seau Ă©tait Facebook, oĂč RH donnait des Ă©missions en direct pour dĂ©tailler ses propositions. Olejua a traduit les idĂ©es d’Angel Becassino dans le langage de RH. Facebook a toujours une pĂ©nĂ©tration plus Ă©levĂ©e que les autres rĂ©seaux sociaux, et atteint notamment les zones rurales. Facebook n’est pas mort, comme nous l’avions dĂ©jĂ  vu au PĂ©rou avec Castillo.

Dans son analyse du comportement des Ă©lecteurs sur les rĂ©seaux sociaux avant le premier tour, Delgado constate qu’« entre le 27 avril et le 22 mai, Rodolfo HernĂĄndez est sans aucun doute celui qui a le meilleur pourcentage de croissance sur tous les rĂ©seaux sociaux, en particulier sur Facebook, oĂč il a connu une progression de +270% par rapport Ă  Petro en termes de followers, ainsi que sur Instagram oĂč la diffĂ©rence est de +71% par rapport au candidat du Pacte historique Â»[2]. Et cette croissance est organique, sans frais de publicitĂ©s et de mise en avant.

Ces diffĂ©rents rĂ©seaux sociaux ne s’excluent pas mutuellement, mais s’articulent les uns aux autres. Whatsapp figure parmi ceux qui ont le plus retenu l’attention de l’équipe de campagne de RH, comme l’explique Rest of World. « En dĂ©cembre 2021, la campagne d’HernĂĄndez a signĂ© un contrat avec Wappid, un logiciel qui ressemble Ă  premiĂšre vue Ă  un rĂ©seau social, puisqu’il met en relation les partisans principalement via WhatsApp, une App utilisĂ©e par environ 92% des Colombiens. Cependant, Wappid utilise Ă©galement des techniques de marketing de recommandation et de gamification pour encourager les utilisateurs inscrits Ă  dĂ©velopper leurs propres rĂ©seaux de soutien personnels sur Rodolfistas.wappid.com. Le site a Ă©tĂ© construit et exploitĂ© par Wappid et constitue le principal lien entre l’équipe de campagne d’Hernandez et ses plus de 500 000 partisans Â». L’usage politique de WhatsApp continue ainsi d’évoluer, ne se limitant pas Ă  ce que Bolsonaro a fait au BrĂ©sil lors de sa victoire en octobre 2018.

Angel Becassino a pris en charge l’aspect public de la campagne et s’est vu confier la tĂąche de minimiser les dommages gĂ©nĂ©rĂ©s par les emportements de son candidat, une personnalitĂ© irascible. On trouvera sur ce lien un extrait des sorties de pistes les plus fameuses de ce dernier. Il s’agit ici de comprendre comment il a pu atteindre le second tour non pas seulement malgrĂ© elle mais encore en les capitalisant. RH l’a rĂ©sumĂ© en un slogan : « Mieux vaut ĂȘtre fou que corrompu Â».

DerniĂšre ligne droite

Petro avait fait campagne autour de #ElCambioEnPrimera. Mais les rĂ©sultats du premier tour l’ont pris de court : bien qu’il ait doublĂ© les voix par rapport au premier tour de 2018, il n’a pas obtenu 50% plus 1 pour l’emporter et, de plus, son adversaire n’était pas « Fico Â» GutiĂ©rrez (un candidat de la droite traditionnelle associĂ© Ă  Uribe et actuellement trĂšs discrĂ©ditĂ©) mais RH. Petro est arrivĂ© en tĂȘte avec 40,32% (8,5 millions de voix), HernĂĄndez avec 28,15% (5,9 millions) et « Fico Â» avec 23,91% (5 millions). Du 29 mai au 19 juin, la derniĂšre ligne droite a Ă©tĂ© intense et la victoire changeait de main minute par minute.

Les mathĂ©matiques politiques simplistes qui suggĂ©raient que le vote de « Fico Â» GutiĂ©rrez (et mĂȘme une partie du vote du centriste Sergio Fajardo) serait automatiquement transfĂ©rĂ© Ă  HR, rendaient trĂšs difficile d’envisager une victoire de Petro. Tout l’uribisme s’est prononcĂ© en faveur de RH et Petro s’est alors efforcĂ© de prĂ©senter RH comme une continuation de l’uribisme. De son cĂŽtĂ©, RH a tout fait pour s’en distinguer, tentant d’imposer l’idĂ©e que le changement ne se rĂ©sumait pas Ă  l’alternance Uribe-Petro. « Mon seul dĂ©bat est avec le peuple Â», son slogan de campagne lors des Ă©vĂ©nements virtuels qu’il organisait en direct sur Facebook s’est transformĂ© en « Ma seule alliance est avec le peuple colombien Â», en essayant de se dissocier des partisans encombrants de l’uribisme. Il a mĂȘme dĂ©clarĂ© : « Uribe est politiquement mort Â».  Plusieurs analystes ont soulignĂ© que la virulence de RH constituait un problĂšme pour la consolidation du vote pro-Uribe.

En dĂ©pit de tout cela, RH semblait avoir l’avantage, mĂȘme si plusieurs sondages suggĂ©rait une Ă©galitĂ© technique. La plupart des mĂ©dias, Semana en tĂȘte, ont martelĂ© que Petro Ă©tait un « ex-guĂ©rillero Â», alors que son organisation a signĂ© l’accord de paix il y a trois dĂ©cennies. Du cĂŽtĂ© de Petro, la quĂȘte de dĂ©stabilisation de RH visait Ă  mettre en Ă©vidence ce que Becassino voulait cacher : qu’au-delĂ  des propositions ouvertes que le candidat pouvait mettre en avant, ce dernier restait un personnage grossier et macho, capable d’irriter de nombreux publics qu’il devait conquĂ©rir. C’est ce qui s’est passĂ© lorsqu’une vidĂ©o est devenue virale dĂ©but juin, dans laquelle il annonçait qu’en cas de passage au second tour il recevrait « la Sainte Vierge et toutes les prostituĂ©es qui vivent dans le mĂȘme quartier Â». En Colombie, il n’est pas bon de jouer avec la Vierge Marie. Selon Yann Basset, chercheur Ă  l’Universidad del Rosario, 48 % des Colombiens croient que la Bible a Ă©tĂ© Ă©crite par Dieu et doit ĂȘtre interprĂ©tĂ©e littĂ©ralement, ce qui tĂ©moigne d’un enracinement trĂšs fort du catholicisme. Ces dĂ©clarations l’ont empĂȘchĂ© de consolider des Ă©lectorats essentiels Ă  sa victoire, et ont mĂȘme rĂ©duit son soutien. Son vote parmi les femmes, qui Ă©tait initialement plus Ă©levĂ© que celui de Petro, a cessĂ© de croĂźtre.

À l’approche du second tour, l’affaire de corruption avec la sociĂ©tĂ© Vitalogic de la mairie de Bucaramanga impliquant RH et son fils s’est rĂ©vĂ©lĂ©e fatale pour le rĂ©cit anti-corruption du candidat anti-systĂšme. Petro s’est prudemment Ă©cartĂ© du centre de la discussion, pour laisser RH, qui devenait un favori, s’épuiser. RH ne l’a pas supportĂ©, mĂȘme s’il devait bĂ©nĂ©ficier des « petrovidĂ©os Â», dans lesquelles on voyait des membres de l’équipe de Petro Ă©laborer des stratĂ©gies politiques complexes Ă  l’encontre de diffĂ©rents opposants.

Les « petrovideos Â» ont Ă©tĂ© utilisĂ©es par RH pour affirmer que Petro n’avait pas tenu sa promesse de mener une campagne propre et qu’il Ă©tait comparable aux politiciens traditionnels. Les derniers sondages lĂ©galement publiables (11 juin) montraient une lĂ©gĂšre avance du RH (ou une Ă©galitĂ© technique) et l’impact des « petrovidĂ©os Â» n’avait pas encore Ă©tĂ© mesurĂ©. Petro a anticipĂ© et contenu leur effet dĂ©tonant en dĂ©fiant ceux qui ont diffusĂ© les « petrovidĂ©os Â» de prouver qu’il avait commis un crime. Il a mĂȘme fini par appeler toute vidĂ©o de sa campagne « petrovideos Â», diluant ainsi ce terme parmi les vidĂ©os positives.

À l’instar de ce qu’a fait Boric au second tour au Chili, l’espoir de Petro rĂ©sidait dans la possibilitĂ© de profiter du tourbillon des conversations politiques pour stimuler davantage la participation et l’emporter sur RH. Pour y parvenir, la stratĂ©gie de Petro, conseillĂ©e par le Catalan Antoni GutiĂ©rrez-RubĂ­, s’est tenue Ă  l’écart des grands Ă©vĂ©nements et des dĂ©clarations grandiloquentes. La campagne de Petro a pariĂ© sur le fait d’ĂȘtre le changement rationnel face Ă  la « folie Â» de HR. Il est surtout allĂ© Ă  la recherche des votes qui lui manquaient dans les domaines ayant le plus d’impact sur sa propre force. « L’ordre de Petro Ă©tait le suivant : ne vous Ă©tendez pas sur le territoire, concentrez-vous sur votre lieu de plus grand impact Â», explique David Racero, reprĂ©sentant Ă©lu pour Bogota.

Un second tour aussi polarisĂ© entre des Ă©quipes intelligentes a amplifiĂ© les consĂ©quences des inĂ©vitables erreurs. De son cĂŽtĂ©, Petro a acquis, « lorsqu’il Ă©tait maire de Bogota, la rĂ©putation de ne pas trop Ă©couter son Ă©quipe. Il passe beaucoup de temps Ă  regarder Twitter et Ă  rĂ©pondre Ă  certaines attaques frontales sans consulter personne, sans filtrage prĂ©alable Â». Un revirement brutal lui a permis de descendre de son piĂ©destal, se rapprochant de la conception de la « micro-politique Â» du Catalan Antoni GutiĂ©rrez-RubĂ­ : « de petites expĂ©riences avec des citoyens ordinaires qu’il diffuse sur ses rĂ©seaux sociaux Â». Un exemple parmi d’autres : son initiative de rencontrer les mineurs, qui seraient parmi les plus affectĂ©s par sa politique de transformation de la matrice Ă©nergĂ©tique du pays.

Petro a rĂ©ussi Ă  rentabiliser le temps investi pendant que RH se cachait. Le consultant Ă©quatorien AndrĂ©s ElĂ­as remarquait que l’annonce par RH, dans un geste sans prĂ©cĂ©dent, de la suspension de toutes ses activitĂ©s publiques, en raison de menaces (le 9 juin), allait ruiner l’ensemble des efforts de son Ă©quipe de campagne. La stratĂ©gie consistant Ă  ne pas apparaĂźtre a Ă©tĂ© perçue comme une dĂ©robade, y compris par les personnes prĂ©sentes dans les groupes WhatsApp des volontaires. C’est peut-ĂȘtre pour cela que la fuite d’une vidĂ©o le montrant prĂ©sent lors d’une rĂ©union avec des hommes d’affaires Ă  Miami a Ă©tĂ© un coup si dur, dont il ne s’est jamais remis totalement. 10 jours de « non-campagne Â», oĂč RH est apparu comme celui qui refusait un dĂ©bat avec Petro (que la justice Ă©lectorale imposait pourtant), preuve de son manque de caractĂšre.

Petro a Ă©tĂ© un candidat difficile Ă  gĂ©rer, mais lorsqu’il a surmontĂ© ses propres problĂšmes, il a rĂ©ussi Ă  faire la diffĂ©rence, ce qui s’est Ă  nouveau exprimĂ© dans son rattrapage des derniers jours perçu Ă  travers diffĂ©rents indicateurs, des recherches Google Ă  la croissance des followers dans les rĂ©seaux sociaux les plus reprĂ©sentatifs. La joie est dĂ©sormais totale au sein du progressisme colombien. Toutefois, pour demeurer Ă  la hauteur des circonstances, M. Petro devra continuer Ă  se transformer et Ă  transformer l’ensemble de sa force politique. La recherche de la victoire argumentative peut constituer une distraction fatale, alors que les dĂ©fis de gouvernementalitĂ© auxquels il fait face se rĂ©vĂšlent d’une extrĂȘme complexitĂ©.

Gagner une Ă©lection peut changer l’histoire, mais c’est ce qui est fait chaque jour et la façon dont la communication est utilisĂ©e pour construire un cours social particulier qui garantit ce changement. Ceux qui agissent de maniĂšre analytique et assument la responsabilitĂ© de la recherche et de la planification sont mieux placĂ©s que ceux qui s’abandonnent Ă  leurs intuitions, leurs passions et leurs Ă©motions, et qui peuvent finir par ĂȘtre prĂ©judiciables et peu fiables pour leurs propres forces politiques Ă  moyen et long terme. La gauche doit analyser ces changements dans la politique et les assimiler.

*

Traduit par Paul Haupterl.

Notes

[1] Quand le dysfonctionnement d’une antenne de tĂ©lĂ©vision peut interrompre tout communication au sein d’un systĂšme centralisĂ©, dans un systĂšme distribuĂ©, la suppression d’une partie du rĂ©seau n’empĂȘche pas la communication de se poursuivre par le biais d’autres nƓuds actifs. Nous utilisons cette analogie avec les systĂšmes distribuĂ©s pour expliquer comment l’opinion publique fonctionne aujourd’hui, par opposition au systĂšme centralisĂ© moderne.

Par exemple, dans le cas du traitement mĂ©diatique d’une guerre, tout dĂ©sir d’imposer une version unique des Ă©vĂ©nements est sans cesse contrecarrĂ©e par des milliers de tĂ©moignages directs, de recoupements, d’images satellites, de camĂ©ras de sĂ©curitĂ© qui relativisent tout message officiel.

Pendant deux siĂšcles, le journalisme et la politique ont utilisĂ© la communication de masse, bĂ©nĂ©ficiant d’une forme de centralitĂ© privilĂ©giĂ©e. Les citoyens, dans cette conception, tendant Ă  n’ĂȘtre conçus que comme simples spectateurs du spectacle politique. Dans les systĂšmes distribuĂ©s oĂč les environnements distribuĂ©s d’aujourd’hui, cette conception est remise en cause. PlutĂŽt qu’un agenda central unique qui tend Ă  s’imposer, diffĂ©rents agendas se retrouvent positionnĂ© en tension permanente.

[2] Parmi les propositions importantes de cette coalition politique, on peut mentionner : la volontĂ© d’appliquer pleinement les accords de paix nĂ©gociĂ©s Ă  La Havane entre le gouvernement et les FARC ; une rĂ©forme agraire ; une rĂ©forme du marchĂ© du travail et du systĂšme de retraite ; une rĂ©forme de l’éducation ; une modification de la loi 100 pour dĂ©fendre le droit Ă  la santĂ© face Ă  ses captations marchandes ; une rĂ©forme de la justice ; une rĂ©forme du systĂšme politique ; un paquet lĂ©gislatif environnemental afin d’atteindre les objectifs en matiĂšre de changement climatique dĂ©cidĂ©s Ă  Paris en 2015 ; des mesures pour une meilleure gestion de l’eau, impliquant notamment l’interdiction du fracking et de l’exploitation commerciale des rĂ©serves et parcs naturels nationaux ; l’introduction d’un revenu de base pour les familles les plus pauvres.

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Source: Contretemps.eu