Prise entre un dangereux virus aveugle, impersonnel, et la dictature de l’économie, la classe politique affolĂ©e, dĂ©jĂ  trĂšs affaiblie par la mondialisation en tant que pouvoir politique, est sommĂ©e de faire l’impossible, c’est Ă  dire de prendre des dĂ©cisions contradictoires et de tenir des discours paradoxaux.

En rĂ©alitĂ©, le monde moderne est pris entre :

Le marteau d’une pandĂ©mie non maĂźtrisĂ©e, complĂštement autonomisĂ©e, dĂ©clenchĂ©e par des siĂšcles de dĂ©vastation des Ă©lĂ©ments naturels et de migrations urbaines forcĂ©es, s’invite, s’empare et menace notre santĂ© – mettant de ce fait directement en pĂ©ril le cƓur nuclĂ©aire de la « civilisation Â» moderne : l’économie du travail

L’enclume d’une « valeur Â», elle aussi complĂštement autonomisĂ©e, qui est le vĂ©ritable Sujet de cette « civilisation Â», et qui n’a que faire des obstacles, crĂ©Ă©s par ce virus, Ă  la production/reproduction sans limites de cette « valeur Â» dont l’économie est le vecteur central

La classe politique est en prĂ©sence d’un dilemme inextricable, du type nƓud gordien (que je ne cesse de proposer de trancher).

Historiquement, une fois passĂ© le temps d’installation de l’économie dans la vie sociale (jusqu’en 1914), la classe politique n’a plus tenu sa lĂ©gitimitĂ© que de sa capacitĂ© Ă  se prĂ©senter comme l’outil indispensable pour faire tourner le mieux possible le monde Ă©conomique (d’oĂč la naissance du keynĂ©sianisme, rĂ©pondant Ă  ce nouveau rĂŽle, puis du nĂ©olibĂ©ralisme).

Non pas (comme on nous l’apprends Ă  l’école) en tant que reprĂ©sentation dĂ©mocratique des citoyens pour gĂ©rer la « chose publique Â», mais comme l’unique moyen centralisĂ© d’assurer les Ă©quilibres Ă©conomiques dans un marchĂ© concurrentiel et Ă  tendance anarchique (« la main invisible Â»).

La classe politique est la garante de la « crĂ©ation de valeur Â». Ou dit autrement, la « valeur Â» est le Sujet de la sociĂ©tĂ© productive de valeur gĂ©rĂ©e par ses institutions politiques.

Quand Macron emploie Ă  dessein le vocable de « couvre-feu Â», il se rĂ©fĂšre Ă  la rhĂ©torique guerriĂšre qu’il utilisa dĂšs le dĂ©but de la pandĂ©mie : ce virus est en effet un ennemi mortel, invisible, insaisissable et omniprĂ©sent de l’économie, cĂ d de la « crĂ©ation de valeur Â». Le « couvre-feu Â» renvoie aux heures sombres de l’occupation allemande et de la guerre d’AlgĂ©rie : c’est dire l’inquiĂ©tude de la classe politique, prĂȘte Ă  rompre avec toutes les orthodoxies sacrĂ©es Ă©dictĂ©es par les gardiens du temple financier, pour Ă©viter l’effondrement.

Le masque est vraiment la métaphore de cette société dont la crise profonde fait remonter en surface toutes ses apories, et surtout toutes ses contradictions génétiques.

Il est paradoxal d’en appeler Ă  la citoyennetĂ© et Ă  la responsabilitĂ© collective au moment mĂȘme oĂč on isole les individus. C’est surtout oublier que depuis 50 ans, la doxa nĂ©olibĂ©rale rĂ©pĂ©tait « il n’y a pas de sociĂ©tĂ©, il n’y a que des individus consommateurs et leurs familles Â». En tant que grand reprĂ©sentant (comme ses pairs Ă©trangers) de cette doxa, il est normal que les rĂ©actions fusent de tous cĂŽtĂ©s et en tous pays.

Le virus impose sa loi aveugle, mettant en Ă©chec (sauf quand on est en Chine totalitaire) les gouvernements qui ne pensent qu’au travers de l’économie. Il rĂ©vĂšle au grand jour que la politique n’est pas une affaire politique mais Ă©conomique (c’est en ce sens que je dĂ©nonce la politique en systĂšme capitaliste en tant que « masque Â»).

Prise en Ă©tau entre ces 2 contraintes aveugles et impersonnelles, la classe politique fait la dĂ©monstration de son impuissance face Ă  une population qui demande l’impossible : Ă  la fois prĂ©server sa santĂ© et son travail. Cette crise Ă©vidente de la souverainetĂ© politique (au sens oĂč les citoyens croient en la politique) se traduit chez les dirigeants politiques par un volontarisme impuissant que ressentent les populations.

C’est tout le sens de dirigeants autoritaires comme Trump, Bolsonaro ou Johnson, qui cherchent Ă  dĂ©montrer qu’ils ont personnellement vaincu le virus, et que les gens doivent donc retourner courageusement au travail : « economy first ! Â».

LibĂ©ration titrait sur le « couvre-feu Â» : « Bonne nuit ! Â». C’est bien cela. On ne met pas seulement sous cloche les petits plaisirs et dĂ©sirs de la jeunesse : ce sont tous les gens, toutes leurs Ă©motions, tous leurs sens qui sont mis en endormissement, et qui sont mĂȘme devenus problĂ©matiques : on ne touche plus Ă  rien, on passe son temps Ă  se laver les mains, on ne s’approche pas. Les symptĂŽmes du covid (disparition des sens) se retrouvent dupliquĂ©s dans la sociĂ©tĂ©, et c’est au final toute la vie sociale et culturelle qui est mise sous cloche :

« mĂ©tro – boulot – bonne nuit les petits Â»

Au nom de l’économie, c’est Ă  dire de la « crĂ©ation de valeur Â», les sens de la libertĂ© individuelle et les maniĂšres dont la sociĂ©tĂ© civile pourrait rĂ©agir sont stĂ©rilisĂ©es et mises sous hypnose par des Â« stories-telling Â» politiques. Comme l’écrivait K. Polanyi, il est temps de « dĂ©sencastrer l’économie Â» de l’ensemble de la vie sociale – ce ne sera pas une mince affaire.

« Â»


Article publié le 17 Oct 2020 sur Autrefutur.net