Retour sur la manif du 17 mars et sur l’ambiance du début de mouvement. Sur la création de la figure de l’ennemi intérieur le “toto”, certains enjeux et conséquences.

J’avais envie de faire un retour sur la manif du jeudi 17 mars. Je ne fais partie d’aucune affiliation syndicale, je suis précaire. Je suis allée à cette manif car je me sens de celles-eux qu’on nomme jeunes, de celles-eux qui n’ont pas de travail ou peu d’avenir.

J’ai été surprise par la tournure de la fin de manif :

J’ai assisté à une arrestation très violente d’un jeune qui quittait la place. La seule réaction que j’ai entendue était celle de ne pas prendre parti car « on s’en fout, c’est un toto, il a jeté des caillasses sur les flics, c’est normal qu’il se fasse arrêter ! ».

Dorénavant faudra-t-il composer avec les gens qui se rangent du côté de ceux qui nous oppressent et nous castagnent, au nom de l’ordre ?

Quelques minutes plus tard une autre action de ce genre s’est produite. Les flics repoussent un groupe qui s’était mis en avant du dit « service d’ordre », une personne envoie une bouteille de bière sur les flics, certes à un moment très mal choisi, et un des gars du service d’ordre s’est mis à hurler « qui a jeté cette bouteille ?? Je vais te trouver… ! » Le gars s’est mis à chercher et vouloir désigner le coupable, et ce devant les keufs.

Et le terme toto qui revient dans pleins de bouches sur un ton méprisant.

Je suis restée stupéfaite ! Écœurée par l’ambiance diffuse où y’a pas de solidarité, où l’absence de celle-ci pousse même à trouver ça normal de vouloir balancer des gens devant les keufs.

J’ai demandé à quelques personnes ce qu’elles-ils désignaient par le terme toto et j’ai été étonnée par la confusion des réponses.

C’est qui ces totos ? C’est quoi ? Une organisation… ? Des casseurs ?

Visiblement, dans la manif, toute personne entrant dans un rapport frontal avec la police semblait être qualifiée en tant que telle. Synonyme de casseur, faisant preuve d’une absence de réflexion politique et dont la seule revendication serait de détruire et se battre contre la police.

A l’origine c’est l’abréviation d’une appellation créée et utilisée par les flics et autres orga politiques pour désigner « la mouvance anarco-autonome ».

Plus largement, toto désigne tout ce qui déborde du cadre des pratiques codifiées, et institutionnalisées des mouvements sociaux, une identité assignée et non-pas revendiquée par les gens qui se retrouvent concernés par cette étiquette.

Ça caractérise souvent des personnes qui se revendiquent de pratiques d’autonomies directes et qui feraient le choix de se passer des machines politiques institutionnelles. Et c’est bien ça qui dérange.

J’ai l’impression d’avoir assisté à un spectacle entre certain-e-s militant-e-s politiques professionnel-le-s qui se seraient donné-e-s la tâche de gérer le mouvement naissant et de prévenir tout débordement. Elles-ils véhiculent ainsi des pratiques qui s’alignent sur les demandes et attentes du pouvoir, avec une esthétique codifiée, dont j’ignore les tenants et aboutissants.

En tout cas je constate que pour ces gens-là une manif bien gérée est une manif qui ne laisse pas de place à la spontanéité, à la joie.

A quoi sert-il de manifester contre l’état d’urgence et son ambiance morose si c’est pour la reproduire à l’endroit même où nous sommes censé-e-s la combattre ?

La fabrication de la figure de l’ennemi intérieur participe à une logique politique et policière, un travail de sape des liens qui pourraient se créer par le mouvement. Or c’est justement la rencontre de nos différents mondes qui crée une complicité instinctive, loin des frontières que dessinent les identités. Quelle que soit l’issue de ce mouvement ce sont les perspectives communes nées de cet enchevêtrement de pratiques et d’imaginaires qui nous permettrait d’en sortir plus fort-e-s.

Alors finalement contre quoi et pourquoi ce bât-on ?

Contre l’ennemi intérieur ? Contre les flics ? Pour faire du recrutement ? Pour dire sur facebook qu’on y était ? Pour satisfaire des délires d’égo ? Pour braquer l’existant ? Contre une loi ? Contre un monde ? Pour une multiplicité des mondes ? Pour rencontrer l’âme sœur ? Pour capter des Amis ? Pour sécher les cours ? Pour briller tels des diamants dans le ciel saturé de lacrymos ? Pour renaître tel un phénix du feu salvateur de l’émeute ? Pour brandir nos drapeaux identitaires et féconder de nos paroles militantes les consciences apolitiques de la rue ? Pour rejoindre la section nik tout ? Dessiner de nouvelles lignes de fuite collectives ? Vivre des moments de lutte ? Arracher des victoires aux capitalistes ? Extraire nos vies de cette merde ambiante ?

Bref, tout ça pour dire qu’au lieu de reproduire l’ambiance stérile qui caractérise trop souvent nos quotidiens, on pourrait peut-être se tenir ensemble pour lutter, avancer, construire tout en se marrant.

Une cocolibri du Rotototary Club.